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"L'Allemagne refuse de consommer plus pour permettre au reste de l’Europe de se réformer"
"L'Allemagne refuse de consommer plus pour permettre au reste de l’Europe de se réformer"
©Reuters

Égoïsme

Euro-bugs, un virage décisif ? Pourquoi l’Allemagne est loin de ne devoir ses excédents qu'à la gestion vertueuse de son économie (et ce que pourra faire la Commission européenne maintenant qu'elle en a pris conscience)

José Manuel Barroso a annoncé mercredi lors d'une conférence de presse que la Commission européenne va lancer une enquête approfondie sur l’Allemagne et ses excédents commerciaux. Un virage à 180°qui traduit le changement de diagnostic des dirigeants européens.

Atlantico : L'enquête de la Commission européenne qui vise les excédents commerciaux de l'Allemagne vous parait-elle légitime ? Le pays doit-il ses bons résultats économiques à ses efforts ou bénéficie-t-il d’un système européen taillé sur mesure?

Nicolas Goetzmann : Les deux. Les efforts allemands ont été payants car ils ont été faits dans des conditions favorables, c’est-à-dire avant la crise. Il n’est pas question de mettre en cause la validité des réformes mises en œuvre par Gerhard Schröder, mais l’incapacité actuelle du pays à comprendre qu’il a effectivement bénéficié de conditions favorables.

Pour schématiser, l’Allemagne était en mauvaise posture au début des années 2000 et a réussi à se réformer de façon tout à fait positive à partir de 2004 / 2005. La politique allemande de baisse du coût du travail a été efficace car elle a été soutenue par une forte demande européenne durant ces années-là, ce qui permettait de combler le manque provoqué par les faibles salaires allemands.

Aujourd'hui, c’est au tour de l‘Allemagne de consommer plus pour permettre au reste de l’Europe de se réformer dans le même sens. Et c‘est précisément ce qu’elle refuse de faire. La situation n’est simplement pas équitable.

Il faut également rappeler qu’en plus de cela, la position allemande est très ferme vis-à-vis de la BCE, c’est-à-dire qu’elle trouve son intérêt à ce que la demande européenne soit faible pour se prémunir contre toute inflation. Il s’agit ici du corollaire de la "découverte" que vient de faire la commission européenne, c’est-à-dire de constater que la crise que l’Europe traverse est la conséquence de la trop faible demande européenne.

Cette faible demande a deux sources : la politique de la BCE et la trop faible consommation allemande. Donc oui, la décision est légitime. Il ne s’agit pas de faire du "German bashing" mais de poser les bonnes questions, même si elles peuvent être embarrassantes.

Les baisses de dépenses publiques, les baisses d’impôts, les réformes du droit du travail sont évidemment indispensables, surtout en France. Mais il est illusoire de croire qu’une telle politique puisse fonctionner sans qu’elle soit soutenue par une demande intérieure plus forte, c’est-à-dire sans consommation allemande et sans soutien de la BCE. Cela ne marche tout simplement pas.

Les Etats-Unis sont parvenus à réduire leurs dépenses publiques et à faire baisser leur taux de chômage de façon concomitante, justement parce que leur banque centrale soutenait l’activité.

François Lafond : Cette annonce peut en effet apparaître inédite et elle l'est effectivement. Pour la première fois, la question des excédents commerciaux n'est plus seulement mentionnée dans un discours politique ou par des autorités gouvernementales d'un Etat membre de l'Union européenne. La Commission européenne se saisit de la question pour observer, d'un point de vue macroéconomique, les conséquences économiques d'un tel phénomène sur l'ensemble des paramètres économiques de la zone euro en particulier. Cette réaction survient également quelques jours après que l'administration américaine ait réitéré des doutes quant aux conséquences que pouvait avoir un tel excédent commercial sur les équilibres économiques globaux. Il est sain que le débat soit posé au niveau européen et que l'on réfléchisse aussi aux grands équilibres et aux évolutions.

Comment expliquez-vous le virage brutal de la Commission ? Comment les dirigeants politiques européens en sont-ils arrivés à prendre cette décision ? S’agit-il d’un réel changement de diagnostic ?

Nicolas Goetzmann : Depuis bientôt cinq ans, les autres grandes zones économiques ont identifié un problème de demande intérieure et non un problème de dettes ou de compétitivité. La solution est donc monétaire. Les organismes tels que le FMI commencent à aller dans le même sens depuis le début de l’année. Mais c’est le rapport publié par le département du Trésor Américain il y a 10 jours qui a mis le feu aux poudres. Plus personne ne comprend une Europe qui persiste dans son erreur de diagnostic, et il semblerait que la Commission vient de le comprendre.

François Lafond : Je ne suis pas certain qu'il s'agisse d'un virage brutal. Et la décision du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso est de faire vérifier quelles sont les conséquences d'un tel phénomène (excédent commercial de plus de 7%) sur les autres partenaires européens. Il n'est pas question de blâmer l'Allemagne. Il s'agit d'observer les implications. Il est difficile de demander davantage de coordination budgétaire, une meilleure coordination économique entre tous les pays de la zone euro notamment, de mettre en place une surveillance de différents indicateurs (inflation, déficit budgétaire, dette publique, croissance notamment) et de ne pas considérer l'excédent commercial de la première puissance économique de l'Europe. Une plus grande intégration économique devrait rendre cette décision banale entre partenaires. Quitte à ce que la solidarité entre Etats soit éventuellement réaffirmée.    

Que peut faire concrètement la Commission pour donner une nouvelle impulsion au projet européen ? Que peuvent faire les Etats ?

Nicolas Goetzmann :  Maintenant que Manuel Barroso a mis le doigt là ou ça fait mal, il faut insister. Et je ne parle pas de l’Allemagne. C’est peut être la première fois que la Commission pointe aussi clairement un problème de demande intérieure en Europe. A partir d’un tel diagnostic, nous pouvons regarder ce qui passe à l'extérieur de nos frontières pour savoir quel traitement apporter à un tel problème. Car, miracle, Les Etats-Unis, Le Royaume-Uni, et le Japon ont également diagnostiqué un problème de “demande”, et y ont répondu avec succès par la voie monétaire. Si elle continue dans cette voie, la Commission devra donc mettre le sujet de la BCE sur la table, en insistant sur la nécessité pour l’autorité monétaire de soutenir l’activité intérieure européenne. Ce qui se traduit techniquement par une refonte du mandat de la BCE vers un objectif de plein emploi.

Si une telle question est posée, les conditions seront alors favorables aux réformes. Et là, nous devons compter sur l’Allemagne pour être intransigeante. En échange d’une politique plus agressive de la BCE, la France devra s’engager à se réformer en profondeur, baisser ses dépenses, modifier son droit du travail etc.. Sinon, les dirigeants vont être tentés de ne rien faire...encore une fois.

François Lafond : Il s'agit d'une autre et très importante question. La Commission européenne peut en effet reconsidérer que son rôle, d'après les traités, est effectivement double et qu'elle doit l'assumer pleinement : lancer des initiatives, définir des perspectives d'une part et être le garant des traités, d'autre part. En d'autres termes,  impulser et surveiller. Définir l'intérêt européen, l'intérêt communautaire qui est bien au delà de la seule somme des intérêts nationaux, c'est le rôle de la Commission européenne, avec l'aide du Parlement européen, et les deux institutions devenues fondamentales que sont la Cour de justice de l'UE et la Banque centrale européenne qui favorisent l'élaboration de cet esprit communautaire. Les Etats membres décidant en dernier ressort en fonction des traités. Cette dialectique entre le communautaire et l'intérêt national perdurera mais un certain rééquilibrage en faveur de l'esprit européen est aujourd'hui nécessaire.

Manuel Barroso est de plus en plus contesté dans son rôle de président. Faut-il faire évoluer le mode de désignation du président de la Commission pour lui donner une légitimité et une marge de manœuvre supplémentaire ?

Nicolas Goetzmann : Nous pouvons constater que le processus est en train d’évoluer. La candidature de Martin Schulz à la présidence de la Commission est une nouveauté qui permet de donner une incarnation nécessaire et préalable à l’élection européenne. Les autres groupes politiques vont sans doute faire de même, ce qui donnera un peu plus de légitimité à cette Commission européenne, qui en manque cruellement.

Cette légitimité devrait également être la source d’une plus grande marge de manœuvre pour le président de la Commission qui sera désigné en 2014. En ce sens, il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle, car la défiance actuelle de l’opinion repose essentiellement sur le caractère technocratique de l’Union.

Si d’aventure la Commission persistait dans son nouveau diagnostic, nous pourrions entrevoir la possibilité d’une sortie de crise, mais nous n’en sommes pas encore là. Mais il est clair que les récents développements représentent une bonne nouvelle.

François Lafond : Le président Barroso a certainement fait un mandat de trop à la tête de la Commission. Il faut reconnaître que la dernière Commission a dû gérer tant bien que mal la crise financière importée des Etats-Unis en 2007/2008 et que les énergies des uns et des autres ont été largement absorbées pour sauver la zone euro et par la mise en place d'un cadre juridique pour empêcher que le secteur bancaire ne puisse être encore fragilisé au point de mettre en péril les finances publiques des Etats. Dont acte. Mais il conviendrait maintenant d'aller au delà de la gestion de crise, de reformuler en quoi le projet européen est toujours notre avenir. Que nos hommes d'Etat expliquent en quoi nous n'avons toujours pas inventé de meilleure forme d'organisation collective, post-nationale, pour affronter les défis de la mondialisation et pour continuer à peser sur l'évolution du monde. La puissance économique est certainement un élément de réponse. Mais il n'est pas le seul et il faudrait que les 28 Etats de l'Union européenne en soient convaincus quand ils auront à choisir leur commissaire en 2014.  La légitimité de la nouvelle Commission dépendra surtout des hommes qui seront choisis et pas uniquement des procédures. 

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