Et sinon, à part tâter le derrière des vaches, à quoi s’occupe Marine Le Pen en ce moment (et pourquoi ça nous concerne tous) ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Et sinon, à part tâter le derrière des vaches, à quoi s’occupe Marine Le Pen en ce moment (et pourquoi ça nous concerne tous) ?
©Reuters

Ça Trump pas énormément

Et sinon, à part tâter le derrière des vaches, à quoi s’occupe Marine Le Pen en ce moment (et pourquoi ça nous concerne tous) ?

Désireux d'adopter un profil bas et de se "normaliser" en vue de gagner l'électorat senior et ainsi briser son plafond de verre, le Front national prend le risque de rompre avec son héritage de parti contestataire. Avec la possibilité, encore lointaine mais réelle, de se voir doubler à l'avenir sur ce créneau.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

Voir la bio »
Raul  Magni Berton

Raul Magni Berton

Raul Magni Berton est professeur de sciences politiques. Il a enseigné à Paris, Montréal et Bordeaux et enseigne depuis 2009 à l’Institut d’Études politiques de Grenoble. Spécialiste de politique comparée, il travaille sur les régimes, les élections et l’opinion publique, surtout dans les pays européens. Il a publié plusieurs livres et articles dont Démocraties libérales (Economica, 2012) et Que pensent les penseurs ? (PUG, 2015).

Voir la bio »

Atlantico : La déception électorale du Front national lors des dernières régionales a engendré une réflexion au sein du parti, qui a découlé sur la stratégie de la "France apaisée". Pour briser le plafond de verre du second tour, le FN ciblerait désormais l'électorat senior en se reposant sur un discours plus lisse, moins clivant. Quelles seraient selon vous les conséquences, à long terme, de cette stratégie électorale, qui repose plus sur un calcul politique électoral que sur la traditionnelle contestation ?

Bruno Cautrès : Le FN a engagé cette campagne de communication après les élections régionales mais avait voulu donné des signes allant dans ce sens entre les deux tours de ces élections. A  la suite des réflexions internes au FN conduites dans la foulée, et notamment en ayant en ligne de mire les échéances de 2017, le FN a communiqué par le biais d’affiches sur le thème de la « France apaisée ». Sur ces affiches, on voit une photo en gros plan de Marine Le Pen, avec ce slogan. La communication du FN veut ainsi mettre en avant un paradoxe : utiliser un vocabulaire « mainstream » de la communication politique et s’inscrire dans un registre symbolique d’apaisement alors que le FN est en général considéré comme « non mainstream » et comme un parti attisant les divisions plutôt que les apaisant. Il s’agit pour le FN de vouloir rassurer, notamment les électeurs les plus âgés qui constituent un électorat captif pour la droite et notamment pour les Républicains. Alors que Marine Le Pen avait conclu son dernier meeting de 2015 par un « n’ayez pas peur », Florian Philippot n’a cessé de communiquer depuis sur le thème du FN qui doit « déminer les choses fausses qui collent à la peau » du FN selon son expression. Au-delà de l’électorat âgé, cette stratégie souhaite également anticiper la question du « front républicain » qui sera à nouveau au cœur des débats politiques en 2017.  On peut aussi observer que cette stratégie alimente celle plus générale de « dédiabolisation » du FN.

Mais on sait que la « dédiabolisation » du FN est une stratégie de communication : les recherches faites sur le programme actuel du FN, sur la sociologie de ces électeurs ou de ses sympathisants, sur l’idéologie et les attitudes politiques de ces mêmes électeurs ou sympathisants montrent que les thématiques traditionnelles du FN sont toujours bien présentes : le FN continue de prôner la « préférence nationale », de dénoncer l’immigration comme le grand mal de la France ; ses sympathisants ou électeurs continuent d’adhérer à des systèmes symboliques de croyances et d’attitudes politiques xénophobes, ethnocentriques et autoritaires. Les questions de l’Europe, de la mondialisation, des frontières et de l’identité nationales sont toujours centrales dans le programme du FN et des préoccupations de ses militants ou sympathisants. Si l’adhésion au programme et aux propositions du FN est plus forte qu’auparavant dans son électorat et que le vote FN est sans doute moins protestataire qu’auparavant, cette dimension n’a pas disparu.

Raul Magni-Berton : Le Front national perçoit en ce moment qu'il ne peut pas dépasser un certain seuil en l'état actuel des choses. Il n'arrive pas à passer le deuxième tour, même s'il fait le plein de voix au premier. La raison tient dans le fait que lorsqu'on demande dans des enquêtes la probabilité de voter pour tel parti ou le degré de rejet de tel parti, le Front national apparaît toujours comme le parti le plus détesté de France. Si l'on votait négativement, il ferait un très petit score car s'il y a beaucoup d'électeurs qui aiment bien ce parti, il y en a encore plus qui le détestent. Evidemment, sa stratégie est donc d'essayer de convaincre et de s'adoucir pour faire moins peur. L'électorat actuel du Front national, c'est beaucoup de jeunes, de chômeurs, de personnes qui ont des soucis professionnels ou des soucis de santé. Un électorat plutôt fragile.

Concrètement, qu'est-ce que le Front national a à gagner en courtisant l'électorat senior ? Peut-il réussir à le capter ?

Raul Magni-Berton : L'électorat senior, c'est l'électorat qui vote. On observe dans les enquêtes que le Front national est le parti qui fait le moins voter les seniors, contrairement au parti Les Républicains (ex-UMP) qui capitalise beaucoup sur ces voix. Cela fait une grosse différence. C'est un électorat très important car c'est celui qui se déplace le plus. De plus, le système électoral d'inscription sur des listes favorise l'électorat sédentaire, par rapport à l'électorat instable. Les précaires et les jeunes vont moins voter. Donc quand vous représentez les jeunes, vous récoltez moins de votes que lorsque vous représentez les vieux.

Sur ses chances de réussite dans cette entreprise, je dirais que cela sera difficile. D'un autre côté, il n'a pas le choix, s'il veut gagner au deuxième tour. Il peut aussi compter à l'avenir sur un changement générationnel, puisque les jeunes du passé sont les seniors du futur…

Dans cette période de forts remous politiques (forte crise de l'Union européenne, François Hollande critiqué de toutes parts, colère des agriculteurs, etc.), le FN est, de façon surprenante, resté très discret médiatiquement. Contrairement à un Donald Trump qui ne cesse de s'attaquer au "politiquement correct" et qui est parvenu à former une forte dynamique électorale autour de lui, le FN prend-il un risque avec cette banalisation qui pourrait le conduire vers un nouveau plafond de verre ? Cette stratégie n'est-elle pas, à terme, annonciatrice d'un rapprochement avec la droite traditionnelle ?

Bruno Cautrès : Non, je ne pense pas. Il me semble que la relative discrétion de Marine Le Pen et FN depuis les élections régionales est plutôt à mettre sur le compte d’une stratégie bien connue en matière de communication politique : faire sa parole rare pour le rendre plus audible ensuite. Il ne faut pas non plus oublier que Donald Trump est en campagne pour la primaire de son parti et qu’il lui faut avant tout se qualifier comme candidat de ce parti pour l’élection présidentielle. Enfin, les systèmes politiques français et américains ne sont pas les mêmes, l’espace politique et idéologique n’est pas également totalement comparable. 

Mais surtout il me semble que le FN a déjà capitalisé sur sa dimension protestataire pour en faire un socle sociologique assez solide : les sympathisants du FN sont ceux qui sont les plus fidèles à leur parti le jour du vote, les catégories sociales fortement touchées par le chômage, la précarité et les inégalités sont à présents assez fortement favorables au FN et ne feront pas défaut au FN en 2017. Pour le moment, la droite et le FN sont plutôt dans une situation de concurrence que dans une situation de rapprochement. Cette concurrence s’exprime sur les préoccupations en partie communes aux deux électorats sur les questions de sécurité et d’immigration, mais les deux électorats ne sont pas les mêmes néanmoins ni sur ces questions ni, encore moins, sur les questions économiques. La dimension de « vote contre le système » du FN continue de jouer en sa faveur. 

Raul Magni-Berton : La comparaison avec Donal Trump est pour l'instant encore un peu prématurée puisque ce dernier est en pleine période électorale, alors que le Front national n'en est pas encore là. Mais il est fort probable que quand le moment sera venu, le FN va faire lui aussi beaucoup de bruit.

A partir de là, tout dépendra aussi de ce que le FN proposera. S'il concurrence la droite traditionnelle sur ses propres thèmes, c'est suicidaire. Il doit la concurrencer tout en proposant une ligne qui puisse rassurer la population. La peur principale aujourd'hui, c'est que le FN fasse tout exploser en cas d'accès au pouvoir, en raison de sa faible expérience de celui-ci. L'électeur conservateur et prudent a peur de voter pour lui. Prenez l'exemple de l'Autriche et du FPÖ, le parti nationaliste d'extrême-droite anciennement dirigé par Jörg Haider. Après ses gros scores, ce parti s'est normalisé pour rentrer dans une coalition gouvernementale, et depuis il a stagné, puis baissé. C'est devenu un parti du système. Il n'aurait jamais pu gagner tout seul. Cela arrive de gagner tout seul, mais dans des conditions assez extrêmes comme en Grèce avec Syriza.

En se voulant discret, normalisé et "apaisé", le FN n'est-il pas justement en train de délaisser son rôle historique d'agitateur politique et de parti contestataire ? Si le Front National était amené à ne plus pouvoir capter ce mécontentement, quelles en seraient les conséquences, aussi bien pour le parti que pour la France ? 

Bruno Cautrès : Pour le moment, le système électoral français (scrutin majoritaire à deux tours) a un rôle ambigu sur le FN : à la fois, il empêche celui-ci de remporter des sièges de députés en proportion de ses voix au premier tour ou de remporter des exécutifs locaux (du fait de l’isolement du FN et parfois des stratégies de « front républicain » comme lors des régionales 2015) et dans le même temps il garantit au FN de pouvoir toujours se présenter comme le parti « banni » et exclu du système. Le FN ne cesse de jouer de cette ambiguïté présentant ses victoires municipales comme autant de vitrines montrant ce que le FN ferait s’il parvenait au pouvoir tout en continuant à pouvoir incarner le parti en dehors du système. Cela explique en partie que le FN peut continuer de capitaliser sur le rôle de « tribun » du peuple. Il continue d’exercer ce que le politiste Georges Lavau avait appelé dans les années 1970, à propos du Parti communiste, la « fonction tribunicienne » consistant, selon les mots de l’auteur à « organiser et à défendre des catégories sociales plébéiennes …et à leur donner un sentiment de force et de confiance».

On ne peut savoir ce qui se passerait si le FN n’exerçait plus cette fonction ; sans doute d’autres prendraient la relève... La crise de défiance politique que nous traversons, avec le sentiment persistant dans l’opinion que les hommes politiques ne se préoccupent pas de la vie des français, avec la crise économique durable, pourrait-elle potentiellement un jour donner naissance à des phénomènes comparables à Beppe Grillo en Italie ou d’autres phénomènes comparables ? Il est bien sûr difficile de faire ainsi des scénarios de politique-fiction, mais on ne peut exclure de se poser ces questions. Si l’envie de faire de la politique autrement existe bien dans l’opinion des français et pourrait donner naissance à quelque chose de positif au sens d’un engagement citoyen renouvelé, une autre tendance existe aussi : rappelons que dans l’enquête Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, près de 50% des personnes interrogées indiquent qu’un bon système de gouvernement pour la France pourrait être « un homme fort que ne se préoccupe pas du Parlement et des élections »… 

Raul Magni-Berton : Tout d'abord, je pense que le Front national ne perdra pas les mécontents s'il poursuit sa normalisation, sauf s'il arrive au Gouvernement. Il a une grosse place à prendre sur le protectionnisme, qui n'est pas du tout le créneau de la droite traditionnelle.

Une fois cela dit, il est tout à fait possible qu'une frange de l'électorat soit séduite par un phénomène hors-parti qui est en train d'arriver. On peut citer aussi Donald Trump aux Etats-Unis ou Beppe Grillo en Italie, mais avant eux il y a tout simplement eu Silvio Berlusconi. Ce sont des personnages qui viennent du monde de l'industrie, du spectacle, des gens qui ont de l'argent et une visibilité mais qui ne sont pas eux-mêmes en politique. Ce genre d'ovni politique a toujours la possibilité d'émerger, même si c'est imprévisible. Pour ce qui est de Beppe Grillo par exemple, son blog contestataire a pris progressivement de l'ampleur grâce à des gens qui n'étaient pas forcément des partisans pour finalement devenir le blog le plus consulté d'Europe.

Propos reccueillis par Benjamin Jeanjean

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !