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Et si Pékin prenait possession de Taïwan ?
©Sam YEH / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Et si Pékin prenait possession de Taïwan ?

Que se passerait-il si la Chine attaquait la Chine ?

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Depuis deux semaines, je me suis lancé dans un exercice périlleux : essayer de repérer les futurs événements susceptibles de perturber les relations internationales. Le scénario examiné la semaine dernière sur la perspective d’une invasion de la Corée du Sud par le Nord a entrainé des commentaires et réactions ; J’en ai retenu deux :

Un des lecteurs m’a suggéré d’examiner la possibilité inverse, celle du franchissement du 38ème parallèle par le Sud volant au secours d’une population affamée. Quelle que soit la précarité de la situation de la population nord-coréenne, elle n’a entrainé aucune contestation ou opposition ; en conséquence, les militaires sud-Coréens risquent de ne pas être bien accueillis. Plusieurs autres obstacles existent : les capacités militaires de Séoul paraissent inférieures à celles de Pyongyang ; le Nord utiliserait l’arme nucléaire ; Pékin interviendrait…

Un autre a considéré le scénario peu vraisemblable car Pékin ne l’accepterait pas. La dépendance de la Corée du Nord vis à vis de la Chine continentale qui l’aide à contourner les sanctions internationales, empêcherait Pyongyang toute initiative sans l’aval de Pékin. Or, une invasion du Sud n’intéresserait pas le Grand frère qui a les yeux rivés sur Taïwan. La question qui se pose est d’imaginer comment peut se dérouler le scénario d’une prise de possession de Taïwan.

Avant de l’examiner, faisons un bref rappel historique.

La guerre sino-japonaise de 1894-1895 s’est soldée en 1895 par la défaite de la Chine qui, aux termes du Traité de Shimonoseki a remis Taïwan à l’Empire du soleil levant. Comme en Corée, le Japon a colonisé l’île en imposant une ségrégation, en essayant d’assimiler la population… tout en essayant de favoriser une industrialisation de l'île.

Après la défaite de 1945, le Japon a confié Taïwan à l'ONU, qui a invité la Chine continentale à récupérer et administrer l’île. Alors que Mao Tse Toung était en train de faire « sa longue marche » vers Pékin, Tchang Kaï-Chek, maitrisant encore le pays, a pris le contrôle de l’île. Mais cela a été de courte durée. Quatre ans plus tard, l’armée de libération de Mao a pris le contrôle de Pékin et les nationalistes du Kouo-Min-Tang se sont repliés sur l’île. Depuis la Chine continentale communiste n’a cessé de vouloir récupérer les 35 980 km² situés à 180 km à l’est du continent.

Tchang Kaï-chek a imposé un régime de parti unique avec le Kuomintang ainsi que l'état d'urgence pour faire face à la menace communiste. Parallèlement, il a engagé l'industrialisation et la modernisation de l'île. Les résultats ont été impressionnants et ont favorisé la démocratisation à partir des années 1970.

Avec la Corée du Sud, Hong-Kong, et Singapour, Taïwan est un des quatre dragons. Ces quatre pays sont devenus des puissances industrielles, en s’inspirant du modèle japonais, et en s’appuyant sur quatre facteurs : une industrie d’exportations reposant sur des unités de production de petite taille, à faible intensité capitalistique et employant une main d’œuvre à faible coût ; une croissance qui repose principalement sur les inputs de travail pour compenser des apports limités de capital et de progrès technique ; une féminisation de la population active ; et enfin le rôle de l’État qui supporte les exportations au-delà de ce que le marché pourrait juger comme non-rentable, après s’être assuré d’avoir un avantage à développer tel ou tel secteur.

L’État a été très présent. Il a organisé le développement de l’industrie selon le schéma suivant : import de matières premières et de techniques, développement dans tous les secteurs de la recherche, puis enfin spécialisation et transfert technique dans certaines branches sélectionnées par l’Etat.

Comptant plus de 23 millions d’habitants en 2020, Taïwan est un pays riche avec un PIB par habitant de 26 000 $. L’économie s’est développé sans trop de heurts jusqu’à la crise thaïlandaise de 1997. La crise a démontré la perméabilité des économies asiatiques ; leur interconnexion a favorisé leur développement endogène. Depuis, est intervenue l’explosion économique chinoise et l’affirmation de l’Empire du milieu dans toutes ses dimensions : Taïwan, Mer de Chine, routes de la soie…

Mais quelle sera le modus operandi de Pékin pour s’accaparer de Taïwan ? Plusieurs scenarii sont envisageables. En tout état de cause, il n’est pas exclu que les Chinois mettent à profit les douze à dix-huit mois de la mise en place de l’administration de BIDEN pour avancer leurs points.

Dans un premier temps, imaginons le cas d’une tentative d’invasion globale avec des bombardements massifs de points stratégiques de l’île et débarquement de troupes. La Chine a les moyens militaires et une supériorité numérique pour une opération de cette envergure. L’éventuelle confrontation est totalement disproportionnée : près de 1 500 000 000 contre un peu moins de 23 500 000, soit 1,6 % ; près de 14 000 Md$ contre 635,5 Md$, soit 4,5 %.

Quant à la puissance militaire, il ne peut y avoir de comparaison. Depuis de nombreuses années, la Chine est entrée dans une course poursuite avec les États-Unis. Avec 261 Md$ contre 732, et en consacrant 1,9 % du PIB contre 3,4, la Chine est la 2ème puissance militaire mondiale. La Chine est actuellement l'un des plus importants importateurs d'armements au monde et son industrie de l'armement est le premier complexe militaro-industriel de la planète, par le nombre d’employés.

Selon l’US Navy, la marine chinoise compterait « en tout et pour tout » 350 navires contre 293 pour la marine américaine. Même si la Chine compte moderniser l’ensemble de sa flotte, les États-Unis ont encore un avantage technologique et sur les porte-avions, 11 porte-avions nucléaires contre deux traditionnels seulement pour la Chine. La marine a pris officiellement possession en décembre du «Shandong», son deuxième porte-avions (le premier de conception 100% chinoise), et d'un nouveau destroyer de pointe (le Type 055). La construction d’un troisième porte-avions a été lancée.

Alors que certains n’hésitent pas à qualifier l’armée chinoise de « dragon en papier » à cause de ses faiblesses technologiques, Pékin a engagé de nouveaux programmes pour un :

  • nouveau missile balistique intercontinental DF-41 (multi-têtes nucléaires),
  • nouvel avion de 5ème génération actuellement dénommé « JJ »,
  • nouveau fusil d’assaut…

Hormis une base militaire à Djibouti et sa participation aux forces de maintien de la paix de l'ONU, l'armée chinoise est très peu présente de par le monde, sans compter la possession de nombreux ports commerciaux. Sensibilisé à cette faiblesse, Xi Jinping a développé un plan pour combler le retard avec les Américains.

Et si, au lieu d’attaquer frontalement pour éviter de réveiller la conscience internationale, le joueur de go pékinois se mettait à avancer précautionneusement ses pions en :

  • menant des cyber attaques pour amoindrir les défenses de l’île,
  • restreignant les mouvements des avions et des bateaux jusqu’à imposer un blocus aérien et maritime,
  • développant une stratégie « d’étrangleur ottoman »…
  • attendant que l’île tombe comme un fruit mûr.

Ce qui est sûr, c’est que :

  • Souhaitant récupérer des territoires de l’ex URSS, la Russie ne dirait rien et ne condamnerait pas
  • Compte tenu de son passif historique et par crainte de représailles, le Japon serait très probablement silencieux
  • Tenus par les relations commerciales et financières, les pays européens feraient déclaration sans conséquence.

Reste l’attitude des États-Unis. Certains pourraient être favorables à une intervention en insistant que ce serait le dernier moment à saisir pour endiguer la montée en puissance de la Chine et l’empêcher de contester le leadership de l’oncle Sam.

D’autres échaudés par les interventions de la République impériale, et principalement par les deux guerres de trop en Afghanistan et en Irak, pourraient préconiser la réserve au motif qu’on ne meurt pas pour Taïwan comme on n’est pas mort pour Hong Kong ; ils pourraient aussi mettre en avant qu’il faudrait laisser les Chinois récolter ou subir les effets collatéraux d’interventions militaires.

Tout serait ouvert !

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