Et s'il était tout aussi intéressant de se souvenir de 1814 que de 1914 ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Culture
Et s'il était tout aussi intéressant de se souvenir de 1814 que de 1914 ?
©Reuters

Commémorations

Et s'il était tout aussi intéressant de se souvenir de 1814 que de 1914 ?

La Première Guerre mondiale, dont on commémore le centenaire cette année, explique en grande partie le traumatisme collectif qui a fait naître le rêve européen. Mais le Vieux Continent ne devrait pas occulter une autre célébration, qui en dit long sur notre état actuel.

Benoît Yvert

Benoît Yvert

Benoît Yvert est historien. Il est l’auteur d’une Histoire de la Restauration (1814-1830) : naissance de la France moderne, Paris : Perrin, 1996 (en collaboration), de Premiers ministres et présidents du Conseil : histoire et dictionnaire raisonné des chefs du gouvernement en France (1815-2002), Paris : Perrin, 2002 (direction) et de La Restauration, Les idées et les hommes, CNRS, 2013.

Voir la bio »

Atlantico : L'année 1814 est retenue en France comme un coup d'arrêt à l'aventure impériale d'inspiration révolutionnaire, une sorte de retour en arrière historique. Ne faut-il pas pourtant y voir un des éléments fondateurs de nos institutions et de notre histoire récente ?

Benoit Yvert : L'année 1814 peut effectivement être vue comme le point de départ de certains événements clés de la vie politique française, et ce que l'on a appelé la Monarchie légitime (par opposition à la Monarchie absolue) n'a pas été sans héritage, notamment sur le plan institutionnel. On peut ainsi rappeler que notre actuel Premier ministre trouve son origine dans le poste de président du Conseil, créé pour Talleyrand en 1815, tandis que l'article 16 de la Constitution de 1958 (qui garantit au chef de l’État le contrôle des forces armées) est une reprise directe de l'article 14 de la Charte Constitutionnelle du 4 juin 1814, article qui sera par ailleurs à l'origine de la révolution de 1830. Ce système d'équilibre relatif des pouvoirs où l’exécutif conserve un rôle prédominant peut être interprété sans exagération comme une forte source d'inspiration pour l'élaboration de la Ve République. A l'inverse, il est étonnant de remarquer que cette période, très féconde sur le plan politique (émergence du socialisme), littéraire (naissance du romantisme et débuts du réalisme) et intellectuel soit à ce point tombée dans les oubliettes de la mémoire collective.

Par ailleurs, on peut dire que la Restauration s'est construite autour de deux grands principes antinomiques à ce qui avait précédé : la paix contre les guerres de l'Empire et la liberté contre la Terreur et la censure bonapartiste. Le régime de Louis XVIII ne pouvait que se placer en porte-à-faux de ces épouvantails politiques que l'opinion rejetait alors, sans pour autant renier le passé en bloc. Les Bourbons reprenaient le pouvoir dans une France battue, plus petite qu'il ne l'avaient laissée, et divisée par les souvenirs de la Révolution. La question du positionnement par rapport à l'aventure républicaine puis impériale a été jusqu’à diviser les royalistes, partagés entre les partisans d'une Restauration de pacification et ceux d'une Restauration sanction (les ultras). Ce sera finalement le choix du rassemblement qui primera sur les volontés d'épuration de ceux qui souhaitaient "renouer la chaîne des temps".

Au-delà de ces héritages, quel peut être l'un des principaux enseignements de cette année 1814 ?

Je parlerais plutôt de la Restauration dans son ensemble que de cette seule année fondatrice. On peut dire que cette période est déjà celle d'une pacification de la mémoire et des rapports politiques au lendemain d'une époque de conflits prolongés. Notre vision de l'Histoire aime a se concentrer sur les périodes de grande difficultés (les deux guerres mondiales, l'invasion prussienne...) et de grandes victoires (la Révolution, le Premier Empire...) tout en délaissant des périodes qui ont été moins spectaculaires en apparence mais tout aussi déterminantes dans les faits. L'image de la Restauration a ainsi pâti de son calme relatif et de sa fin provoquée par le coup d'état de Charles X en 1830. Du point de vue de l'histoire des idées politiques et de l'organisation des pouvoirs, il s'agit pourtant bien d'une époque charnière.

Peut-on expliquer depuis cette époque la logique de "guerre civile permanente" qui semble parfois animer le débat politique français, bien moins apaisé qu'en Angleterre ou en Allemagne ?

Il est vrai que les institutions anglaises sont réputées comme stables, mais là encore il ne faudrait pas oublier que leur histoire politique a été construite par deux révolutions, la première s'achevant aussi d'ailleurs par un régicide. Pour ce qui est de l'Allemagne, le constat peut-être vrai pour les années qui ont suivi 1945, mais beaucoup moins pour la période 1918-1945. La France, à l'inverse, a effectivement souvent rencontré de fortes difficultés dès qu'il s'agissait de nouer un rapport serein entre les différentes oppositions, la tentation révolutionnaire étant toujours sous-jacente dans notre histoire moderne. Nous croyons toujours aux Grands hommes qui bousculent les événements, oubliant parfois de voir les conséquences pourtant bien réelles des mouvements de fonds. La Restauration, si elle a commencé et s'est achevée par une tragédie, a pourtant été une exception à cette tendance puisqu'elle a été animée par des confrontations fortes, mais toujours de nature pacifique.

Le Congrès de Vienne, qui débute la même année, disloque les restes de l'Empire napoléonien et redessine les frontières du Vieux Continent. Cet événement peut-il aussi nous aider à comprendre, à l'instar des deux guerres mondiales, les équilibres européens ?

Je n'en suis pas si certain. On peut voir le Congrès de Vienne comme la deuxième grande tentative, après le Congrès de Westphalie (1648), d'organiser une Europe pacifiée. Il est d'ailleurs possible de saluer le fait que cet objectif ait été peu ou prou maintenu pendant un siècle entier mais cela ne prime en rien sur le rôle spécifique des deux guerres mondiales qui ont totalement rebattu les cartes. L'aspect international des rapports de forces contemporains ne doit ainsi pas grand chose aux conséquences du Congrès de Vienne un siècle et demi plus tôt.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !