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Bilan des années 2010

Et pour Philippe Crevel, le fait marquant des années 2010 aura été...

A l'occasion de la fin de l'année 2019, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de dresser un bilan de la décennie, des années 2010. Philippe Crevel revient sur le fait marquant des années 2010 pour lui, les taux négatifs, de la crise de 2008/2009 à la crise des Gilets jaunes.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Le fait marquant de la décennie 2010 est l’installation des taux d’intérêt nominaux négatifs. Le stock de dettes à taux négatif a atteint, en 2019, 17 000 milliards de dollars. Plus de 66 % des obligations souveraines sont à taux négatif pour l’Union européenne. Pour la seule zone euro, ce taux est supérieur à 71 %. Les entreprises profitent de plus en plus de cette situation atypique. Les dettes d’entreprises à taux négatifs représentaient, en 2019, plus de 1 000 milliards de dollars.

Cette décennie a commencé sur les décombres de la crise financière de 2008/2009. L’économie mondiale a vacillé, menacée par une implosion financière généralisée. Grâce à la coordination des gouvernements des vingt plus grandes puissances économiques et des banques centrales, la réédition d’une spirale destructrice telle le monde l’avait connue entre 1929 et 1940 a été évitée. Le prix à payer a été une montée sans précédent de l’endettement et la généralisation des politiques monétaires non conventionnelles. Elles se sont traduites par une baisse sans précédent des taux d’intérêt et par une augmentation de la masse monétaire. L’affaire grecque des années 2011/2012 aurait pu sonner le glas du surendettement public. Si la Grèce a payé chère ses turpitudes, elle a conforté les taux bas comme béquille des pouvoirs publics. Dix ans après la crise, les taux n’ont pas ainsi retrouvé leur niveau de longue période. Ils jouent l’effet d’une drogue permettant aux acteurs économiques de s’endetter à faibles coûts. En 2019, il a suffi de l’annonce d’un simple ralentissement pour contraindre les deux plus importantes banques centrales à abandonner leur programme de relèvement de leurs taux et de les abaisser à nouveau. 

Avec les taux d’intérêt négatifs, l’argent ne rapporte plus, le conserver peut même coûter. L’emprunteur est poussé à emprunter toujours plus. Pour autant, les épargnants continuent à épargner par habitude, par précaution, par effet d’encaisse (pour atteindre leur objectif de patrimoine ou leur objectif en matière de revenus issus du capital). Certes, dans le passé avec des taux d’inflation élevés, cette situation s’est déjà produite notamment dans les années 70 mais en nominal. La baisse des taux actuelle par sa durée et son ampleur est sans précédent. Les Etats sont les grands gagnants de cette opération. La dette publique française a doublé en vingt ans et dépasse désormais 100 % du PIB, mais le paiement des intérêts est resté identique. En une décennie, l’Etat français a réalisé une économie de centaines de milliards d’euros. En cas de remontée des taux, le monde des emprunteurs sera mis sous pression.  Selon l’INSEE, compte tenu du niveau de l’endettement public, une remontée des taux d’intérêt se traduirait rapidement par une dégradation du déficit public porteuse d’un risque pour la soutenabilité de la dette. Un choc de taux de 1 % sur la charge de la dette négociable de l’État aurait un effet de près de 5 milliards d’euros à horizon 2022 et de 20 milliards d’euros à horizon 2028.

L’endettement ne concerne pas que les Etats. Ce sont tous les acteurs économiques sont concernés, entreprises comme ménages. Selon la Banque de France, au deuxième trimestre 2019, le taux d’endettement global de tous les acteurs non financiers variaient de 150 % en Allemagne à 360 % du PIB au Japon. Aux États-Unis, la dette aux entreprises a doublé et est à son plus haut historique. Au niveau mondial, la dette globale des acteurs atteint 320 % du PIB, soit 246 500 milliards de dollars. La dette des agents non financiers s’élevait à 220 % du PIB fin 2018, contre 179 % du PIB en mars 2008. À ces dettes bien identifiées, il convient également d’ajouter celles générées par l’intermédiation financière non bancaire (shadow banking). Elles comprennent le crédit inter-entreprise mais aussi le crédit réalisé par des institutions n’ayant pas le statut bancaire. En 2018, cette activité financière non bancaire portait sur plus de 115 000 milliards de dollars, soit 30 % de la finance mondiale.

Le cycle actuel de baisse des taux s’inscrit dans un processus de contraction de la croissance potentielle de l’ensemble des économies. Les tenants de la stagnation séculaire mettent l’accent sur des facteurs de très long terme, le rendement décroissant de la recherche et des facteurs plus conjoncturels comme le changement des règles de répartition des fruits de la croissance entre salariés et actionnaires. La croissance est mise à mal par le processus sans précédent de vieillissement de la population qui a débuté dans les années 1990. La population active ne progresse que faiblement voire décline. Il n’est pas étonnant que le Japon, premier pays confronté à la problématique du vieillissement, soit également celui qui ait inauguré les politiques monétaires accommodantes et des taux structurellement bas. L’économie mondiale semble être entrée dans la nasse des taux bas et ne trouver pas les moyens d’en sortir. La décennie 2010 est aussi une décennie de perdue pour la croissance et pour le niveau de vie des habitants en Grèce, en Italie et également en France. Il a fallu huit ans pour retrouver le niveau de vie d’avant crise et cela au prix d’une forte augmentation des prélèvements obligatoires et de la précarité. Cette décennie a commencé sur les cendres de la crise de 2008 pour s’achever sur celle des gilets jaunes comme quoi les taux d’intérêt bas ne peuvent pas tout résoudre.

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