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Et Donald Trump, élu sur la promesse de cesser les guerres inutiles, prit le risque d’en déclencher une nouvelle
©JIM WATSON / AFP

Tensions entre Téhéran et Washington

Et Donald Trump, élu sur la promesse de cesser les guerres inutiles, prit le risque d’en déclencher une nouvelle

Entre réflexe patriotique, diversion face à la procédure d’impeachment et rupture de ses engagements électoraux, quel sera l'impact pour la candidature du président américain à sa réélection ?

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018), Et s’il gagnait encore ? (VA éditions, 2018), « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama (VA éditions, 2019) et la biographie de Joe Biden (Nouveau Monde, 2020). Son dernier livre : Kamala Harris, L'Amérique du futur, aux éditions Nouveau monde (septembre 2021).

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Atlantico.fr : Le 3 Janvier 2020, le gouvernement américain a tué le général Soleimani lors d'un raid à Bagdad. Outre l'instabilité qui se met en place dans le monde, il est important de rappeler que Donald Trump s'est fait élire sur le fait qu'il mettrait fin aux "guerres inutiles".

Cet assassinat est-il un bon moyen de détourner l'attention sur le processus de destitution dont il fait l'objet ? Qu'en pensent les électeurs républicains ?

Jean-Eric Branaa : C’est vrai que l’idée a germé assez vite dans l’esprit de beaucoup d’observateurs. Une autre hypothèse populaire a été que Donald Trump travaillait sa réélection. 

On ne peut être en effet que surpris par l’entrechoquement des actualités : alors que le procès en destitution devait être le summum de l’année –avec l’élection du 8 novembre– aux Etats-Unis, voilà que tout pourrait être emporté par une guerre ! On n’en est bien sûr pas encore là mais l’élimination de Gassem Souleimani a pris une grande place dans les journaux télévisée, les news radios et dans la presse, avec des reportages-chocs adressés par des correspondants depuis Riyad, Bagdad, Téhéran, Moscou, la frontière israélo-libanaise ou Beyrouth.

La députée Ilhan Omar (une critique virulente de Donald Trump) a accusé Trump, dans un tweet, d’avoir lancé cette frappe pour changer le narratif national et porter l’attention sur autre chose.

Pourtant, la rentrée du Congrès, qui a eu lieu le 3 janvier, a démontré que les choses ne sont pas aussi simples et que les priorités ne sont pas les mêmes partout. Dans cette enceinte, c’est bien le procès en destitution qui fait toujours l’actualité et il y a eu une joute verbale très éloquente à ce propos entre les deux leaders des deux partis. Mitch McConnell, qui est le leader du Parti républicain et donc le « patron » actuel du sénat, a pris la parole en premier : il s’est concentré sur le procès en destitution plutôt que sur l’actualité brûlante, et a déploré l’attitude de Nancy Pelosi qui a retenu les Articles d’Impeachment, avec la volonté évidente de bloquer le processus. Il en a pris acte et assuré que le Sénat se consacrera à toutes ses autres tâches, qui sont nombreuses. « On ne va pas attendre 107 ans qu’elle se décide à nous adresser les Articles d’Impeachment », a-t-il lancé dédaigneux. « On a déjà beaucoup de travail et on va donc le faire ». Cette fermeté à l’égard des démocrates est ce que les Républicains attendent de lui. Chuck Schumer, le leader des démocrates lui a alors répondu lors de son propre discours d’ouverture de la session, en déplorant que la demande de son Parti en faveur d’un procès « en bonne et due forme » pour le président des Etats-Unis ne soit pas entendue. 

On voit bien que rien ne change et que le train-train l’emporte vite. Il ne semble donc pas très sérieux de soutenir que la frappe en Irak a été imaginée pour échapper au procès en destitution : il aura lieu comme prévu quoi qu’il arrive et Donald Trump n’a d’ailleurs pas grand-chose à en craindre, avec des républicains qui le soutiennent comme jamais.

Cet événement peut-il avoir un effet sur l'électorat démocrate ? Si oui, de quelle manière ? 

Cet aspect des choses est plus probable : la menace d’une guerre peut avoir un effet agrégateur autour du « chef ». Or, le chef, c’est Donald Trump.

Ce danger a bien été compris par les démocrates qui ont immédiatement réagi en dénonçant tous la frappe comme étant une agression. Comme il est le président, Donald Trump a informé de cette attaque à travers le compte Twitter officiel de la Maison-Blanche, et non pas le sien. C’était une première et cela a montré sa volonté de se hisser dans les esprits à un rang plus élevé. Pour enfoncer le clou, il a publié sur son propre compte personnel un simple drapeau, sans autre commentaire. Mais le message était là très clair et appelait sans ambiguïté au patriotisme.

L’histoire récente nous rappelle que George W. Bush n’était pas un président populaire et que son élection a été très contestée, avec un recompte dramatique en Floride, avant une décision de la Cour Suprême. Pourtant, après le 11 septembre, l’esprit patriotique dont sont capables les Américains a tout emporté. Et au moment de l’invasion de l’Irak, ils étaient près de 90% à soutenir leur commandant-en-chef. 

Les démocrates veulent à tout prix éviter qu’il ne se répète une même séquence : tout au long de la journée, ils ont multiplié les déclarations, les communiqués et les intervention tv. Dans la soirée, Joe Biden publiait déjà un nouveau clip de campagne axé sur la politique étrangère et qui attaquait frontalement Donald Trump.

Sommes-nous en train de revivre les événements d'Irak de 2003 ? Quelle peut-être l'attitude de la France vis-à-vis de cela ?

C’est effectivement une possibilité forte. Le Secrétaire Général des Nations Unies l’a envisagée et a demandé aux deux parties de calmer le jeu car le monde « ne peut pas se permettre une nouvelle guerre du Golfe ».  Donald Trump a pris la parole pour expliquer qu’il ne veut pas la guerre et que la frappe qu’il a ordonnée n’avait pour autre but que d’éviter une guerre, justement. Car il en va ainsi de la logique des Etats, qui tue préventivement pour éviter des massacres. 

Le rôle de la France est très flou actuellement. Emmanuel Macron a bien essayé de s’imposer comme un acteur majeur dans les relations entre les Etats-Unis et l’Iran. L’invitation de Zarif au G7 et son déplacement surprise ont fait brièvement pensé qu’il pourrait y parvenir. Mais le soufflé est retombé brutalement et la France s’est retrouvée hors-jeu. Rapidement le ton est monté entre notre pays et l’Iran et le président français a échoué à faire libérer Fariba Adelkhah et Roland Marchal, nos deux chercheurs qui sont injustement emprisonnés depuis le 5 juin dans ce pays, Iran pour des raisons qui échappent à tout le monde. 

La Suisse, qui fait le trait-d’union entre les Etats-Unis et l’Iran depuis près de quarante ans semble bien être le seul pays à pourra arriver à faire quelque chose aujourd’hui. C’est d’ailleurs grâce à leurs bons offices que des prisonniers Américains et Iraniens ont été échangés le 5 décembre 2019. Dans le contexte extrêmement tendu que nous connaissons aujourd’hui, les Suisses ont porté connaître le mécontentement des Iraniens aux Américains, qui ont en retour adressé une lettre qui a été délivrée. On n’en connait pas le contenu mais les Iraniens l’ont qualifiée de « risible ». Au moins pendant ce temps-là, on se parle. Un peu.

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