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Il y a une progression assez significative de la solitude en France
Il y a une progression assez significative de la solitude en France
©Reuters

Le vide

Est-on vraiment plus seul aujourd'hui dans les grandes villes qu'il y a 20 ou 30 ans ?

Une femme de 67 ans a été découverte morte dans son appartement du 14e arrondissement de Paris. Selon les premiers éléments de l'enquête, la personne était décédée depuis plusieurs semaines, les voisins ne s'étant rendus compte de rien. Un nouveau drame qui relance le débat sur la grande solitude en zone urbaine.

Alain  Mergier

Alain Mergier

Alain Mergier est sociologue et sémiologue. Il est le co-fondateur et le dirigeant de l'Institut Wei.

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Atlantico : A intervalle régulier, un drame de la solitude urbaine vient secouer l'actualité avec la découverte d'une personne décédée et dont la disparition n'avait inquiété personne alors qu'elle vivait dans un logement collectif. La grande solitude s'est-elle accrue dans les villes importantes depuis 20 ou 30 ans ?

Alain Mergier : Il y a en effet une progression assez significative de la solitude en France et le milieu urbain est celui où concrètement cela progresse le plus, avec notamment un rajeunissement des personnes concernées. Cela va un peu à l’encontre de l’idée que l’on peut avoir de la solitude, avec l'image des personnes âgées isolées en rase campagne. Le mouvement a même amorcé un virage particulièrement marqué depuis la fin des années soixante-dix, donc depuis presque déjà une quarantaine d’années. Il y a eu depuis cette date une certaine radicalisation des phénomènes de culture urbaine, avec une sociologie qui s’est transformée. On est probablement sur des tendances lourdes, donc cela ne devrait pas s’inverser dans les prochaines années.  

Quels sont les origines et les facteurs aggravants de cette solitude ? Est-ce une évolution inéluctable de la société poussant l'individu à s'émanciper individuellement ?

Non, la solitude est un phénomène bien plus complexe. Ce que les sociologues ont étudié, c’est les facteurs qui déclenchent les situations de solitude. Tout d’abord il faut bien faire la différence entre la solitude et l’isolement : on assiste depuis ces dernières années une situation d’accroissement des cas de solitudes dans des niveaux non-isolés, y compris au travail. Les problématiques de solitude sont liées au fait que les qualités relationnelles se détériorent dans les relations interpersonnelles. On considère qu’une personne "normale" vit à travers des réseaux de "socialité" : le réseau familial, le réseau amical, le réseau de proximité (ceux qui vivent autour de nous sans être des amis), le réseau professionnel et le réseau affinitaire (ceux qui partagent des passions communes avec nous). Une personne qui ne risque pas de sombrer dans la solitude, c’est quelqu’un qui entretient des relations de socialité sur au moins trois ou quatre de ces réseaux-là, chacun de ces réseaux obéissant à un régime bien particulier. On s’est rendu compte que lorsque l'un de ces réseaux lâche – et notamment le réseau familial où les implications personnelles et sentimentales sont très fortes – cela produit des effets sur les autres réseaux de socialité. Typiquement, pour prendre un exemple classique, un homme que sa femme quitte ne verra plus grand monde du milieu familial, il va donc demander plus à d’autres réseaux, l’amical principalement, et ceux-ci ne vont pas pouvoir supporter cette sollicitation supplémentaire. Cela entraîne des effets cascade de fragilisation de l’ensemble de la socialité de la personne. En principe, vu que l’on ne naît pas seul, la solitude est donc le résultat d’un processus de rupture qui finit par détraquer l’ensemble du tissu de relations interpersonnelles.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la solitude devient souffrance non pas tant quand quelqu'un pense qu’il ne peut compter sur personne d’autre, mais plutôt lorsque l'individu comprend qu’il n’y a plus personne pour compter sur lui. Il y a là un passage de seuil où concrètement l’individu en question "ne sert plus à personne" et n’a plus de valeur aux yeux des autres. Il ne compte plus pour personne, ce qui est assez différent que de ne pas pouvoir soi-même compter sur quelqu’un d’autre (ce qui est certes déjà un problème en soi). Lorsque l’on arrive à ce stade, la solitude génère une souffrance mais surtout de l’isolement et on se referme sur soi. On finit par ne plus exister aux yeux des autres et les autres ne font plus attention du tout à vous. On peut donc se retrouver en milieu urbain avec une forte densité et beaucoup de gens autour de vous, mais finalement vous n’avez plus de relations interpersonnelles avec qui que ce soit, du coup vous devenez transparent, on ne vous voit plus.      

Pourquoi cette dégradation des relations interpersonnelles ? Pour essayer d’apporter une explication, je voudrais souligner un paradoxe. Nous sommes dans une époque où les relations interpersonnelles sont de plus en plus importantes. Nous vivons maintenant dans une société où il y a des enjeux qui sont ceux de la personne et cette dernière ne se construit que dans le regard des autres. On doit de plus en plus exister par soi-même certes, mais du coup quand on rencontre une difficulté dans ses relations interpersonnelles, celle-ci peut faire chuter le reste, parce que l’on ne se définit plus maintenant par son appartenance à un groupe social ou professionnel. La personne dans son individualité devient beaucoup plus fragile donc, du fait de la place que prennent dès lors les relations interpersonnelles. Plus ces relations sont devenues des enjeux, plus elles sont devenues fragiles d’ailleurs. C’est une des clefs de compréhension du problème : plus les relations deviennent importantes, plus les compétences relationnelles sont centrales pour la survie des gens. Vous devez de plus en plus "faire l’affaire" avec les autres, ce qui devient de plus en plus dur. Pour les personnes qui, pour une raison ou pour une autre, sont fragilisées, elles ne retrouvent plus leurs compétences au bon moment. Et comme la relation ne fonctionne plus, les autres abandonnent, l’intégration de l’individu ne devient plus leur enjeu pour eux.

Toutes les villes sont-elles égales face à la solitude ? Quels sont critères qui font qu'un espace urbain est plus propice à la solitude qu'un autre ? Est-ce seulement une question de taille ?

La taille de la ville est très importante, et c’est un phénomène qui n’est pas seulement français. Plus la ville est grande, plus les relations interpersonnelles deviennent complexes. Pourquoi ? Prenez le cas d’un village où tout le monde se connaît, parce que tout le monde a la possibilité de se connaître. Donc tout le monde a sa place – ce qui peut être aussi désagréable du fait du manque d’anonymat – et il y a une forme d’autocontrôle général social des uns et des autres. Plus la ville croît, plus l’anonymat fait de même. A Paris, vous pouvez très bien passer une semaine sans rencontrer personne que vous connaissez, hormis vos collègues de travail. Le fait de vivre au même endroit dans une grande ville ne produit pas des effets de relation. Donc plus une ville est grande, moins la création de liens va aller de soi, et plus vous devrez compter sur vos propres compétences pour les construire.

L’autre facteur c’est l’hétérogénéité des populations dans un espace urbain donné. Dans les villes où par exemple des flux de population sont fréquents, soit que les villes aient atteint une certaine taille, soit qu’elles aient certaines caractéristiques, comme par exemple le fait d’être une ville étudiante, entraîne une hétérogénéité de la population. Et plus une ville est hétérogène plus la création de liens va être complexe.  

Peut-on lutter efficacement contre la solitude en ville via des politiques publiques, ou bien le malaise est plus profond et échappe à une toute possibilité d'action sociale vraiment efficace ?

La solitude en ville est un phénomène tellement diffus que les pouvoirs publics ne peuvent pas la traiter. Il y a en revanche des associations qui parviennent à travailler sur une échelle de proximité, et je pense que c’est d’elles que peut venir la seule action possible, certaines font d’ailleurs un excellent travail. Une bonne politique serait donc une action qui favoriserait le travail de ces associations. Elles ont la capacité de regard pour agir avec tact sans nuire à l’intimité des gens – car n’oublions pas que certaines personnes désirent aussi être seules volontairement – en sachant engager le dialogue efficacement, avec une vraie finesse du regard, ce qui devient très difficile pour les mairies ou les services sociaux.

Propos recueillis par Damien Durand

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