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Eric Zemmour est-il en train de gagner la bataille des idées comme le croit la presse américaine ? Rien n’est moins sûr et voilà pourquoi
©JOEL SAGET / AFP

Succès en librairies

Eric Zemmour est-il en train de gagner la bataille des idées comme le croit la presse américaine ? Rien n’est moins sûr et voilà pourquoi

Suite à la sortie du dernier livre d'Éric Zemmour "Destin français", le Washington Post s'est intéressé à la forte popularité de l'auteur dans la société française. Pourtant, ne peut-on pas voir ici un leurre de cette popularité au regard des préoccupations des Français.

Bruno Jeanbart

Bruno Jeanbart

Bruno Jeanbart est le Directeur Général adjoint de l'institut de sondage Opinionway. Il est l'auteur de "La Présidence anormale – Aux racines de l’élection d’Emmanuel Macron", mars 2018, éditions Cent Mille Milliards / Descartes & Cie.

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Atlantico : Alors qu'Éric Zemmour indique que "la guerre civile est un risque", ne peut-on pas voir un décalage entre l'intérêt suscité par l'auteur et l'idée qu'il aurait gagné "la bataille des idées" auprès des Français ?

Bruno Jeanbart : Il convient toujours de ne pas confondre chiffres de vente d’un livre et popularité. Ce sont deux choses très différentes. On l’a vu à de nombreuses occasions : Nicolas Sarkozy a connu en 2015 un grand succès en librairie mais n’a pour autant pas franchi le cap de la primaire. François Hollande peut multiplier les dédicaces en librairie, il ne suscite plus d’appétence politique.  Quand bien même le livre d’Eric Zemmour est en tête des ventes de livres, si on prend le volume atteint par son précédent ouvrage, 500.000 exemplaires, cela ne représente que 1% au regard du nombre d’électeurs dans le pays. On ne peut donc en déduire automatiquement une forte popularité de l’essayiste. Il est d’ailleurs assez compliqué de connaître celle-ci puisqu’il ne figure pas dans les baromètres de popularité, mais une enquête de 2015 ne lui accordait que 29% de bonnes opinions, contre 46% de mauvaises. Son succès en librairie traduit moins une popularité que l’existence dans une partie de la population, d’une base de fan, ce qui n’est pas rien mais ne peut pas non plus être interprété comme le signe qu’il aurait gagné la bataille des idées. Les Français n’adhèrent pas, à ce jour, à un risque de guerre civile, même s’ils estiment que la société tend à se déliter et craignent la montée des communautarismes. Mais la montée de l’individualisme dans la société française, comme dans les autres sociétés occidentales, n’est pas qu’un phénomène subi, elle correspond également à la manière dont souhaitent vivre beaucoup de citoyens, en privilégiant leur sphère privée. Les comportements en disent souvent plus sur les peuples que leurs bulletins de vote.   

Au regard des attentes des Français, ne peut-on pas voir plutôt une attente d'un discours qui soit simplement plus "équilibré" entre une position qui serait perçue comme trop "lisse" et les positions défendues par Éric Zemmour ?

Il est évident que la radicalité, la rupture de consensus que constituent les positions d’Eric Zemmour expliquent en partie son succès. Majoritairement, les Français jugent qu’on ne leur dit pas toute la vérité et qu’on leur cache des choses, dans les médias et dans le débat public. Dès lors, tout discours qui détonne suscite de l’intérêt d’une partie de la population sur ce simple principe. Mais les idées défendues par Eric Zemmour sur certains sujet restent extrêmement clivantes et on ne peut pas considérer qu’elles sont celles de la société française : c’est le cas par exemple sur les rapports hommes/femmes. La société française, à l’image des autres démocraties occidentales, semble sortie d’un cycle au cours duquel la recherche de consensus était l’évolution naturelle, pour connaître de nouveau une phase de polarisation politique. Ainsi, à l’élection présidentielle, les électeurs des quatre grands candidats n’aimaient aucun des trois pour lesquels ils ne pensaient pas voter, d’où le sentiment de dureté du débat parfois tant entre les candidats que les électeurs. Mais sur beaucoup de sujets, ce sont encore les attitudes non pas contradictoires mais moins radicales qui l’emportent. Ainsi, les Français valorisent aujourd’hui massivement le rôle de la famille mais estiment également que le mariage pour les couples homosexuels est une bonne chose. De même, ils pensent qu’il faut accorder davantage de liberté aux entreprises au détriment de davantage de régulation, tout en jugeant qu’il ne faut pas permettre de licencier sans contrainte.

Sur ces questions relatives à l'immigration ou l'intégration -notamment concernant la polémique des prénoms-  largement abordées par Éric Zemmour, quels sont les enseignements à tirer des positions des Français ?

Eric Zemmour est très largement majoritaire lorsqu’il exprime ses réticences sur l’immigration. Environ les deux-tiers des Français considèrent qu’il y a trop d’immigrés en France et toutes les enquêtes sur les pérégrinations de l’Aquarius soulignent un rejet de l’accueillir dans un port français. Pour autant, comme souvent, les attitudes sont moins tranchées qu’il n’y paraît. Le souhait de voir les réfugiés politiques avoir le droit de venir en France demeure aussi reconnu par une majorité et l’idée que les migrants doivent être traités décemment une fois en France aussi. Quant à la polémique sur les prénoms, je n’ai pas vu d’enquêtes permettant d’avoir une idée de l’opinion des Français sur le sujet, mais là encore, on peut considérer qu’ils « votent avec leurs actes » : il n’y a pas que les Français issus de l’immigration qui donnent des prénoms absents du calendrier à leurs enfants, c’est devenu une pratique très courante. Les prénoms d’origine anglo-saxonne notamment, sont très prisés de Français que certains qualifieraient de souche, particulièrement dans les catégories populaires. Le prénom donné à son enfant reste un marqueur de distinction sociale et les pratiques dans ce domaine varient plus selon ce critère qu’en fonction de l’origine ethnique de parents.

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