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Européennes : le silence des pantoufles est-il pire que le bruit des bottes ?
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Éditorial

Européennes : le silence des pantoufles est-il pire que le bruit des bottes ?

Ceux qui s'évertuent à expliquer la victoire du Front national aux élections européennes par l'importance du taux d’abstention feraient mieux de se pencher sur la responsabilité que portent les partis traditionnels dans cette débâcle.

Pierre Guyot

Pierre Guyot

Pierre Guyot est journaliste, producteur et réalisateur de documentaires. Il est l’un des fondateurs et actionnaires d’Atlantico.

 

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A la fin des années 50, l’écrivain suisse Max Frisch raconte la singulière apathie et la coupable insouciance d’un personnage, monsieur Bonhomme, face à deux incendiaires sans foi ni loi qui ne cachent rien de leurs projets criminels. Ce silence répréhensible, Max Frisch le résume d’une phrase devenue célèbre, "Pire que le bruit de bottes, le silence des pantoufles".

Au lendemain de ces élections européennes qui ont vu pour la toute première fois en France l’extrême-droite arriver en tête d’un scrutin national, nombreux sont ceux qui reprennent à leur compte cette formule en forme de slogan et qui rejettent sur les abstentionnistes la responsabilité de ce résultat choc. Si les électeurs qui ont boudé les urnes dimanche dernier avaient voté, le Front national n’aurait pas réuni 25% des voix, selon cette théorie largement partagée qui conclut donc que ces "mauvais citoyens", pêcheurs à la ligne et autres promeneurs du dimanche, sont à l’origine d’un raz de marée bleu marine.

Rien n’est moins sûr.

D’abord parce que s’il s’agit d’une victoire du Front national, elle ne s’appuie pas sur une vague particulièrement remarquable. Les électeurs du FN ont été près de deux millions moins nombreux dimanche que lors du dernier scrutin d’envergure nationale  (4 711 000 dimanche contre 6 421 000 lors du premier tour des présidentielles de 2012).

Ensuite, parce que rien ne permet de prédire avec certitude ce qu’auraient voté ceux qui se sont abstenus de le faire avant-hier. Le dernier sondage IPSOS (à défaut d’outil de mesure plus précis) montre que si 58% des électeurs de François Hollande en 2012 ne se sont pas rendus aux urnes pour les Européennes, cela est vrai également pour 50% de ceux de Marine le Pen et 48% de ceux de Nicolas Sarkozy.

Et s’il y avait, parmi les presque vingt-sept millions d’abstentionnistes à ces élections européennes, quantité de citoyens qui pensent que comptabiliser les votes blancs (comme cela a été le cas pour la première fois ce 23 mai : il y en a eu 490.000), mais ne pas les considérer comme des suffrages exprimés, s’apparentait à du mépris ?

Et si les soi-disant "Aquoibonistes" n’étaient que des électeurs lassés de voter, scrutin après scrutin, pour des femmes et des hommes qui ne cessent, mandat après mandat, de les décevoir ? Pire, de les écœurer ?

Ces dernières 48 heures viennent de rappeler qu’il n’y a pas à chercher loin les raisons du dégoût de nombreux Français pour leur classe politique. Les tripatouillages de l’affaire Bygmalion et de l’UMP sont dignes d’un mauvais téléfilm à rebondissements.La vacuité de l’intervention télévisée du chef de l’Etat hier soir donne le vertige. Et la tentative du Parti socialiste de faire démissionner le syndicaliste Edouard Martin - que le PS est allé chercher comme tête de liste dans le Grand-Est pour tenter de faire passer la pilule des mensonges de François Hollande aux ouvriers de Florange - parce que la raclée électorale a été telle que la numéro deux de la liste, Catherine Trautmann - une politique professionnelle, elle, au moins ! - n’est même pas élue et qu’il faudrait lui laisser la place, montre combien la gauche a troqué lutte des classes pour la lutte des places.

Cité sur un réseau social par un abstentionniste revendiqué, cet extrait du discours de la servitude volontairede La Boétiemontre bien que ceux qui n’ont pas voté dimanche dernier peuvent avoir une conscience politique bien plus aiguisée que certains de ceux qui ont glissé une enveloppe dans l’urne. "Ce tyran, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner."

 

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