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L'Union européenne se réunit ce mercredi pour discuter de la situation égyptienne
L'Union européenne se réunit ce mercredi pour discuter de la situation égyptienne
©Reuters

Sombre avenir

Égypte : pourquoi l’Europe pourrait bien avoir une carte à jouer

De nombreux pays arabes, l'Arabie saoudite en tête, entendent compenser une baisse éventuelle de l'aide financière versée par l'UE à l'Egypte, remettant l'influence de cette dernière en cause. Pourtant, l'Occident n'a peut-être pas dit son dernier mot.

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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Atlantico : L'Union européenne se réunit ce mercredi pour discuter de la situation égyptienne. Elle envisage notamment de baisser son soutien financier au pays alors que le prince Saoud Al-Faycal, chef de la diplomatie saoudienne, a déclaré que "la nation arabe et islamique, avec les ressources dont elle dispose, n'hésitera pas à apporter son aide à l’Égypte". Quel est encore le poids économique et politique de l'Occident face à la situation égyptienne ?

Ardavan Amir-Aslani : D’un point de vue économique, il ne faut pas sous-estimer le poids de l’Union Européenne en Égypte. L’Union Européenne est le principal partenaire économique de Égypte avec, en 2012, un volume annuel d’échange de 24 milliards d’euros comparés à moins de 7 milliards d’euros en ce qui concerne les Etats-Unis. De surcroit, l’Union Européenne et ses différents pays membres ont versés plus de 5 milliards d'euros sous formes de prêts et aides d’Etat à ce pays. Par ailleurs, le tourisme venant d’Europe est une très importante source de devise pour l’Egypte. Comme l’a rappelé le ministre des affaires étrangères de l’Allemagne, Guido Westerwelle, aucun pays arabes du golfe persique ne saurait remplacer l’apport de l’Union Européenne.

Du point de vue politique, le poids de l’Europe n’est pas négligeable non plus. L’Europe est le seul intervenant qui dispose de la crédibilité nécessaire pour discuter avec les deux parties, aussi bien les Frères Musulmans que les militaires au pouvoir. Les pays arabes du golfe persique avec leur soutien aveugle et sans faille des militaires sont hors-jeu pour faire l’intermédiation entre les parties. Ce d’autant que leur soutien est motivé surtout par leurs propres craintes face à l’islamisme politique chez eux. Les Émirats Arabes Unis ont notamment déclaré la guerre aux Frères Musulmans sur leur propre territoire avec des arrestations en masse et des condamnations à des lourdes peines d’emprisonnement. Il en va de même du Koweït et de l’Arabie Saoudite qui considèrent les Frères Musulmans comme un risque existentiel pour leurs régimes. En ce qui concerne les Etats-Unis, ils sont quelques peu bloqués dans leur approche sur l'Égypte de par le traité de paix qui lie le Caire à Jérusalem. Les Etats-Unis ne pourront donc mettre trop la pression sur ce pays par crainte de voir l’Egypte revenir sur l’accord de paix de Camp David.

Ainsi, l’Europe loin d’être un acteur de second plan, semble être le seul intervenant qui jouit tant de la crédibilité que de la neutralité nécessaire pour agir sur le théâtre politique égyptien.

Au plus fort de la crise, malgré les réprimandes d'Obama et des leaders européens, l’Égypte a fait la sourde d'oreille. Est-ce un exemple de la perte d'influence progressive de l'Occident ?

Les douze milliards de dollars promis par les Émirats, le Koweït et l’Arabie Saoudite ne suffisent pas à renflouer l’Egypte. Ce pays a besoin des échanges avec l’Europe et les Etats-Unis. La diplomatie du portefeuille pratiqué par les pétromonarchies du golfe persique ne saurait, et ce en aucun cas, remplacer les échanges avec l’Europe. Ces pays ne peuvent fournir ce dont l’Egypte a besoin en termes d’équipements industriels ou des débouchés commerciaux. Le tourisme européen rapporte plus à l’Egypte que sa balance commerciale avec l’ensemble des pays arabes. Le Caire ne peut subsister sur l’unique source de subvention et aides venant du golfe persique. Aucune aide n’est éternelle et ce ne sont pas ces aides qui peuvent fournir du travail aux Egyptiens mais l’accès à des marchés internationaux dont l’Europe constitue le marché le plus important.

L'UE peut-elle prendre des mesures de sanctions et si oui, lesquelles ?

L’économie égyptienne est fortement dépendante de l’Europe, ainsi, si l’Union Européenne en manifestait le souhait, les sanctions qu’elle pourrait prendre peuvent avoir un effet dévastateur. Cependant, il semblerait que la volonté politique ne soit pas celle qui consiste à imposer des sanctions économiques mais plutôt d’ordre militaire. Ainsi l’Europe pourrait suspendre la coopération dans le domaine militaire, voire, carrément bloquer les ventes d’armes.

La France a-t-elle une carte particulière à jouer et laquelle ?

La France n’est pas un pays comme les autres. Avec les Etats-Unis, il s’agit de l’un des rares pays avec un message universel. Les relations franco-égyptiennes sont fort anciennes et les élites égyptiennes vouent une admiration particulière à la France. Berceau des droits de l’homme, la France a la crédibilité nécessaire pour peser sur le traitement qui est réservé eux opposants arrêtés et emprisonnés. Par ailleurs, porte étendard de la politique étrangère européenne, pour le meilleur et hélas souvent pour le pire, comme en Libye, la France dispose des précédents requis pour jouir d’une légitimité en Afrique du nord. Le pouvoir militaire au Caire sera immanquablement sensible eu égard à la position française. 

L'UE et les États-Unis ont-il tout de même un rôle à jouer en Égypte ? Si oui, lequel ?

Il y a non seulement un rôle à jouer mais un devoir d’intervenir. D’abord, il y a la menace permanente qui pèse sur la minorité chrétienne copte. La France est historiquement toujours intervenue en aide aux chrétiens d’Orient, certes avec des résultats mitigés. Le nombre de chrétiens pris pour cible par les Frères Musulmans en représailles à ce qu’ils estiment être le parti pris de ces derniers en faveur de la junte est impressionnant. Des centaines d’églises ont été incendiées sans que le pouvoir militaire intervienne. La communauté internationale, par l’intermédiaire de la France, pourrait attirer l’attention de la junte sur le sort de cette minorité religieuse.

Ensuite, il y a la question de la réconciliation nationale. C’est une erreur de considérer que les Frères Musulmans ont été décapité une fois pour toute. Privé d’une élection qu’ils ont gagné par l’intermédiaire d’un putsch militaire soutenue par les pétromonarchies du golfe persique, ils attendent leur heure. Arborant dorénavant les décors de mouvement martyr, ils ne penseront qu’à prendre leur revanche, non seulement en Egypte mais dans l’ensemble des pays arabes du golfe persique. En fait ce coup d’Etat, en transformant en victime le mouvement des Frères, leur a apporté une aura et une légitimité qu’ils n’ont jamais eu auparavant. L’islam politique a donc par l’effet de ce coup d’Etat et le massacre qui s’en est suivit été sacralisé et a retrouvé un second souffle. La France et les Etats-Unis devront mettre leurs bons offices aux services des belligérants pour que l’Egypte ne tombe pas dans l’anarchie et la guerre civile. Ce qui s’est passé en Egypte est tout simplement l’annulation pure et simple de la révolution. La libération imminente de Moubarak par les militaires en est le symbole. Parallèlement, les Frères Musulmans étant aussi une confrérie initiatique hiérarchisée et internationale devront être considérés pour ce qu’ils sont, un mouvement puissant qui raisonne dans le temps….

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