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©Johannes EISELE / AFP

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Effet Covid-19 : les actionnaires individuels sont revenus. A New York, ils font peur à Wall Street. A Paris, ils spéculent…

Sur les marchés financiers, on découvre que les actionnaires individuels peuvent mener la danse. A New York, ils livrent une guerre très sévère à l’establishment des grands fonds. A Paris, ils sont revenus pour spéculer. Ils sont jeunes et nombreux.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Personne ne s’y attendait, personne n’avait prévu un retour aussi massif des petits actionnaires. Beaucoup ont été surpris de la résilience des marchés financiers pendant cette première année de la crise pandémique mondiale. Jamais, depuis le début de la crise, les bourses n’ont kraché, contrairement à ce qui se passe en général lors des grandes crises en 2000, comme en 2008 où les cours s’étaient bien plus effondrés. Tout commençait alors par un krach boursier, mettant en difficulté les économies et les marchés mettaient du temps pour remonter.  

Lors de la crise pandémique, les cours ont été chahutés, notamment en mars lors de quelques journées très mouvementées, mais ils se sont rapidement repris pour se stabiliser à un niveau légèrement supérieur à ce qu’ils étaient en début d’année. Pour une année de crise, ils ont même fini en hausse.

La première explication à ce phénomène, donnée par les « experts », revenait à citer le rôle salutaire des banques centrales qui ont inondé en liquidités (et elles continuent) l’ensemble des acteurs. Et tout cet argent, qui devait assurer le financement de l’économie et profiter aux vrais acteurs des systèmes productifs, aurait été en fait détourné vers l’industrie financière, d’où la bonne tenue des cours boursiers, d’où la formation de certaines bulles (bitcoin).

La deuxième explication, un peu plus pragmatique, rappelait que cette crise, contrairement à toutes les autres, n’avait pas détruit les actifs de production, ni les contrats de travail et qu’il suffirait de restaurer la confiance pour que tous les moteurs redémarrent. Les investisseurs auraient donc fait le pari qu’avec le vaccin ou le traitement, tout reviendrait dans l’ordre.

Personne ne s’est trompé, les banques centrales ont fait leur job d’apporter des liquidités (ce qu’elles n’avaient pas fait aussi rapidement en 2009). Quant aux investisseurs, ils ont parié sur un avenir sans risque.

En réalité, on s’aperçoit maintenant qu’un des facteurs de soutien des cours de bourse a été le retour des investisseurs particuliers. Les individus se sont remis à passer des ordres d’achat en bourse, alors qu’ils avaient, pour beaucoup, déserté les marchés financiers longtemps en laissant le terrain aux professionnels et aux fonds.

A New York, on a découvert que des hordes d’investisseurs individuels étaient capables de troubler le jeu secret des grands investisseurs. On a vu des titres grimper à un rythme effréné parce que des groupes d’investisseurs particuliers, en lien sur les réseaux sociaux, voulaient ruiner les gros fonds de l’establishment de Wall Street.

L’exemple le plus spectaculaire s’est produit sur le titre GameStop. Cette enseigne américaine possède des magasins de jeux vidéo, dont la chaine française de magasins Micromania. Mais depuis 4 ou 5 ans, le succès des jeux en ligne a laminé la fréquentation des boutiques. Du coup, l’entreprise s’est retrouvée ciblée par les hedge funds qui ont « shorté » - vendu - massivement le titre (on dit qu’ils ont une position « à découvert », car ils ne possèdent pas le titre dans leur portefeuille, mais comptent l’acheter quand le titre aura baissé).

La stratégie de vente à découvert consiste à parier sur l’effondrement de l’activité d’une entreprise, et donc du cours boursier de l’entreprise. Des fonds spéculatifs (hedge funds) – parmi lesquels des noms comme Citadel, Millenium, Melvin Capital - ont fait leur fortune principalement avec des positions de vente à découvert, en pariant sur la mort de certaines entreprises. 

Stratégie classique qui, en général, précipite la chute du cours et entraine la mort de l’entreprise. L’action des fonds est suffisamment forte pour orienter le marché et contrer le risque d’une montée du cours.

Sauf dans l’affaire GameStop. Des clubs d’actionnaires individuels, se retrouvant sur des forums de réseaux sociaux, se sont mis à racheter, de manière coordonnée, le titre GameStop, avec pour objectif de faire monter le cours et de mettre en échec la stratégie des hedge funds.

Le titre, qui évoluait autour de 10 dollars pendant l’année 2020, s’est mis à grimper en flèche. Au cours du mois de janvier, il est monté à 25 janvier puis Elon Musk, le fondateur de Tesla, qui est aussi l’homme le plus riche du monde, s’est mêlé à la bataille grâce à un tweet dans lequel il a soutenu les actionnaires individuels. Sauf que, quand Elon Musk tweete quelque chose, les algorithmes du monde entier le suivent.

Le cours est donc parti comme une fusée, et a atteint, en quelques jours, jusqu’à plus de 400 dollars. Une plus-value de 1600% en un mois, pour ceux qui ont vendu au plus haut, alors que Melvin Capital, le hedge fund qui espérait mettre au tapis Gamestop, a été obligé d’abandonner sa position, en forte perte. Pour éviter la catastrophe, il s’est d’ailleurs fait renflouer par d’autres fonds spéculatifs.

Dans les hedge funds, on n’est pas passé loin d’une faillite historique.

Les investisseurs individuels, regroupés sur ce forum « WallStreebets », sont désormais plus de 7 millions d’Américains. Ils ont mis dans le jeu leurs petites économies. Leur objectif est sans doute de faire de l’argent mais il est surtout de contrecarrer les hedge funds. Le projet est politique, en quelque sorte.

La situation est désormais prise très au sérieux par les financiers de Wall Street. Certains patrons de fonds ont déjà changé de stratégie et limité leur prise de risque.

Sauf que ces boursicoteurs ne vont pas se calmer. La semaine dernière, ils ont ciblé Nokia, Blackberry, Unibail Rodamco, des valeurs qui étaient au coeur de la stratégie de vente à découvert. Ces investisseurs veulent aussi prouver par là qu’ils sont bien décidés à s’internationaliser et qu’ils visent aussi bien l’Europe que l’Amérique. D’autant qu’ils se sont mis sur le bitcoin et d’autres cryptomonnaies. Le bitcoin, la semaine dernière, a touché les 38 000 dollars. Incroyable.

Le premier effet de cette explosion est que les plateformes de trading ont suspendu les opérations sur les titres les plus spéculatifs, ce qui va poser des problèmes juridiques importants puisque la liquidité des cours ne sera plus assurée. La sphère financière attend une réaction de l’autorité de contrôle et de surveillance américaine qui, pour l’instant, se cache. Ou presque. La SEC a bien dit, à la veille du week-end dernier qu’elle surveillait  l’extrême volatilité de certaines actions, mais qu’elle n’avait pas de raison d’intervenir pour l’instant.

Ce qui se passe à Paris est très différent, pour l’instant, mais pas négligeable. Tout se passe comme si Paris se préparait à ce type de tsunami. Le fait nouveau, en France, c’est le nombre d’actionnaires d’individuels qui s’est envolé depuis quelques mois, et qui dérange les professionnels dans leur entre soi, avec leurs arrangements et leurs coutumes.

Ces actionnaires individuels sont notamment arrivés à la bourse de Paris grâce à la privatisation de la Française des Jeux. Ils sont arrivés comme pour acheter un billet de loto. Le 21 novembre 2019, l’introduction en bourse est lancée par Bruno Le Maire et se révèle être un énorme succès puisqu’elle va rapporter près de 2 milliards à l’Etat. Mais le plus spectaculaire, c’est que cette privatisation va attirer 500 000 nouveaux actionnaires, qui vont acheter l’action à 19,50 euros. Elle vaut actuellement 35,45 euros,  soit 82 % de plus-value en moins d’un an et demi. C’est le jackpot qui va réveiller le marché.

Ce marché est d’ordinaire dominé par les dinosaures de la bourse. En 2019, les actionnaires individuels étaient moins de 3 millions (contre 7 millions en 2000), très endormis et souvent très écœurés.

La pandémie et les confinements vont leur offrir de nouvelles opportunités, puisqu’entre mars et avril, 350 000 nouveaux actionnaires vont arriver sur le marché et se mettre à acheter et vendre, le plus souvent de chez eux.

Il y aurait donc aujourd hui près de 1 million de nouveaux actionnaires depuis presque 2 ans.

Ces actionnaires ont trois caractéristiques : ils sont jeunes (entre 40 et 50 ans), ils ont de l’épargne liquide à investir et ils veulent détenir leurs ordres en direct, en évitant les fonds de placement ou les paniers d’actions.

Leur motivation est claire. Ils veulent faire de l’argent et la bourse est le seul placement qui peut rapporter plus que le livret A (à 0,5%), les comptes à terme (1%, variable selon la durée) ou les fonds euros (maximum 1,5%). L’immobilier offre des rendements un peu meilleurs, mais pas au-dessus de 3% ou 4 % net et sans la même liquidité.

L’arrivée de ces investisseurs privés s'explique aussi par le besoin de se créer des compléments de retraite, lesquels sont quand même très menacés dans la conjoncture actuelle.

Cette arrivée porte aussi des changements qui peuvent être significatifs.

D’abord, parce que ces nouveaux arrivants secouent un peu les banques traditionnelles. Même si la majorité des sites de bourse en ligne sont adossés à une grande banque (Boursorama, Binck), on a des nouveaux acteurs de courtage, qui agitent le secteur, font beaucoup de publicité et proposent des tarifs inédits (Etoro, Degiro).

Ensuite, ces nouveaux investisseurs marquent un désir de prendre des risques et c’est nouveau. Ça ouvre surtout une porte vers les mécanismes de reprise économique. Une reprise économique a besoin d’investissements, et les investissements sont financés par des entreprises bien dotées en fond propres. Le goût des Français pour la bourse offre une solution de financement supplémentaire à l’économie.

Les boursicoteurs de New York, qui sont aux portes de Paris, considèrent que l’establishment qu’ils combattent aux Etats-Unis, existe aussi à Paris ou à Londres et que les investisseurs particuliers sont en première ligne pour réanimer le marché et l’économie.

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