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Du risque inouï que prennent les dirigeants européens à ne pas vouloir voir les (gros) bourgeons de la prochaine crise mondiale
©Reuters

Risque de turbulences

Du risque inouï que prennent les dirigeants européens à ne pas vouloir voir les (gros) bourgeons de la prochaine crise mondiale

Comme en écho aux propos de Mario Draghi, la Fed a fait part mercredi 27 janvier de ses inquiétudes concernant les troubles financiers actuels et le ralentissement de la croissance mondiale. Focalisés sur les problèmes sécuritaires et migratoires, les dirigeants de l'Europe pourraient être en train de passer à côté des signes annonciateurs d'un danger imminent.

Philippe Waechter

Philippe Waechter

Philippe Waechter est directeur des études économiques chez Natixis Asset Management.

Ses thèmes de prédilection sont l'analyse du cycle économique, le comportement des banques centrales, l'emploi, et le marché des changes et des flux internationaux de capitaux.

Il est l'auteur de "Subprime, la faillite mondiale ? Cette crise financière qui va changer votre vie(Editions Alphée, 2008).

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Atlantico : La Fed a fait part mercredi 27 janvier de ses inquiétudes concernant les troubles financiers actuels et le ralentissement de la croissance mondiale. De son côté, Mario Draghi (Président de la BCE) s’est également dit prêt à réagir à cette situation. Ces inquiétudes sont-elles fondées ? Sur quoi reposent-elles ?

Philippe Waechter :  La réponse est évidemment oui. Qui, aujourd'hui, ne s'inquiète pas de la croissance lente de l'économie globale, de l'absence de locomotive de croissance et d'une dynamique de l'emploi insuffisante ? L'inflation est trop faible et les tensions inexistantes. Les pays émergents, soutien de la croissance depuis 10 ans, sont en grandes difficultés notamment pour certains par la baisse du prix des matières premières.

 

Qui peut se satisfaire d'une situation de ce type ? Personne et surtout pas les banquiers centraux. Ils ont mis en place des stratégies très accommodantes faites de taux d'intérêt très bas dans la durée et d'apports massifs de liquidité. Pourtant l'effet sur l'expansion reste limité. L'inquiétude des banquiers centraux est que les marges supplémentaires sont très réduites. Est-il possible d'imaginer aller encore beaucoup plus loin en zone Euro ? La BCE a promis de revoir sa stratégie lors de sa réunion de mars mais que peut-elle faire en plus? Les achats de dettes publiques en 2016 dans le cadre du programme de quantitative easing seront plus importants en taille que les émissions des Etats. Faut-il acheter 80 milliards par mois et quels actifs choisir en plus?

La limite de la politique monétaire n'est pas très éloignée. Mario Draghi indique, d'ailleurs, qu'il faudrait, à côté de son action, une politique budgétaire plus active et plus volontariste car il n'y arrivera pas tout seul. Si les autorités gouvernementales en Europe ne prennent pas le relais alors la croissance sera durablement faible et la politique monétaire ne sera plus l'instrument efficace qu'elle était.

Aux USA, Janet Yellen est inquiète du désordre global. Elle avait commencé, en décembre, à remonter son taux de référence. L'environnement international chahuté pourrait la contraindre à ne pas aller plus loin au risque de fragiliser sa crédibilité.

En outre, les banquiers centraux comme les économistes s'interrogent sur la capacité de l'économie mondiale à retrouver une allure robuste. Le clan des optimistes, ceux qui soutiennent la nécessité d'une série de remontées des taux américains, considèrent que l'économie a les capacités de retrouver une situation de croissance et d'inflation comme par le passé. On le souhaite tous mais le risque de prolonger l'état actuel est loin d'être nul et cela inquiète nécessairement les banquiers centraux. Remonter les taux d'intérêt serait alors stupide car le risque est asymétrique. Il est préférable d'agir un peu trop tard pour corriger des excès que d'intervenir trop tôt car alors c'est la croissance et l'emploi qui plongent.

Les institutions, comme les gouvernements européens semblent totalement absorbés par la lutte contre le terrorisme et la gestion de la crise des migrants. Prennent ils la mesure de la situation économique actuelle ? La stratégie économique du continent est elle adaptée à cette nouvelle donne ?

Les gouvernements doivent forcément avoir plusieurs fers au feu. L'urgence en France est le terrorisme et en Europe c'est la question des réfugiés. Ce ne sont pas de minces sujets. Il faut les traiter en profondeur car la cohésion de l'Europe est en jeu.

On observe que l'économie de la zone Euro est un peu plus robuste qu'il y a un an et tout le monde en bénéficie même si chacun trouve que cela n'est pas assez. Ne pas traiter dans l'urgence la question du terrorisme et des migrants c'est prendre le risque que ces défis ne soient pas résolus à l'échelle européenne. Cela serait très grave parce qu'alors chacun aurait la tentation de résoudre ces questions de façon individuelle et non plus coordonnée et coopérative à l'échelle européenne.

Cette question politique est essentielle car elle définit la façon et la volonté que l'on a et que l'on aura de vivre ensemble au sein du continent européen. C'est dans ce cadre européen que les questions économiques et politiques doivent être résolues. Si cela n'est pas le cadre choisi alors la fragilité qui émanera des institutions européennes minera encore davantage les anticipations des acteurs de l'économie. Le risque d'un enlisement et de tensions entre les pays serait alors très important. L'embellie économique que je mentionnais ne serait alors qu'un vieux souvenir.

La hiérarchie dans le traitement de la situation oblige à gérer d'abord les questions politiques. On observe cependant que cela ne laisse pas de côté les questions économiques. En France la question du droit du travail est sur le bureau du gouvernement et c'est un élément clé si l'on veut faciliter la fluidité et le fonctionnement du marché du travail et donc de l'emploi.

 

A l'échelle nationale, les réformes économiques conduites depuis le début du mandat et les mesures annoncées récemment par François Hollande vous semblent-elles adaptées à l’évolution du contexte actuel ?

Depuis 2014 l'objectif est de redonner des marges aux entreprises afin qu'elles se trouvent dans de meilleures conditions si elles ont des opportunités pour investir. Cette rupture dans la stratégie économique est majeure car depuis 2008 l'ajustement macroéconomique avait été porté principalement par les entreprises. Il était nécessaire de leur redonner des marges de manœuvre dans le cadre d'une concurrence globale. Dans les autres pays, les entreprises avaient été moins pénalisées et prenaient de l'avance.

Ce qui est perturbant dans la gestion de la politique économique en France c'est que personne ne veut être touché par les ajustements et les changements associés à celle-ci. De la sorte, et ce n'est pas propre à l'actuel gouvernement, il est très compliqué de mettre en œuvre des mesures en rupture afin de créer une impulsion sur l'activité.

La politique devrait sûrement être plus audacieuse mais là encore ce n'est pas spécifique à l'actuel gouvernement. On peut cependant noter que des mesures de politique économique plus radicales sont complexes à mettre en œuvre. On évoque souvent les réformes structurelles comme solution à tous les maux. Plusieurs questions se posent alors: le choix des mesures est-il le bon? On parle souvent de ses réformes structurelles comme s'il y avait une norme et quelque chose qui fonctionnerait à tous les coups. On sait que cela n'est pas vrai. Il faut aussi avoir l'adhésion du plus grand nombre pour les mettre en œuvre. Ceci est compliqué car dans une période de croissance lente, chacun peut avoir intérêt au statu quo. Enfin, les réformes structurelles ont un coût car on transforme la façon dont l'économie fonctionne. Par le passé il a été observé que pour que des réformes structurelles fonctionnent il était nécessaire que le cadre économique globale soit porteur. Ce n'est clairement pas le cas actuellement. Il faut probablement être un peu plus keynésien en dopant la demande, via l'investissement public, en essayant de caler l'économie sur une trajectoire plus élevée. Il sera temps alors de faire des réformes structurelles.

 

Que risque-t-on réellement si les réponses ne sont pas à la hauteur des enjeux ?

Le risque est une croissance durablement trop faible pour créer de l'emploi et permettre de financer le système social. La conséquence serait la probabilité forte de votes extrêmes souvent plutôt hostiles à l'Europe. Sur le vote les expériences passées sont très claires, la dégradation prolongée de l'emploi provoque le vote extrême. En outre si les solutions aux questions de réfugiés et de terrorisme ne sont pas trouvées alors c'est la cohésion européenne qui est en danger et les institutions mises en place qui sont fragilisées. C'est pour cela que l'on doit avant tout avoir une solution à l'échelle européenne. C'est une raison de l'inquiétude que l'on peut avoir face au référendum britannique sur le Brexit qui pourrait en entraîner d'autres en Europe. La réponse doit être européenne et non pas individuelle pour que la France et l'Europe s'en sorte.

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