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Droite : la si bonne conscience d'Alain Juppé
©CHARLY TRIBALLEAU / AFP

L'oncle bordelais

Droite : la si bonne conscience d'Alain Juppé

Alain Juppé va finir par être plus connu pour ses feux rouges que pour ses feux verts, pour ses interdictions que pour ses ouvertures.

Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Je conçois son appétence pour les premiers dans la mesure où, sur le plan médiatique auquel il me semble n’être pas aussi indifférent qu’il le dit, il obtient un assentiment qui lui fait chaud à l’esprit. Rien de plus excitant, en effet, pour les observateurs prétendument impartiaux, qu’une droite s’efforçant en permanence de ne pas l’être et cherchant désespérément à se distinguer de tout ce qui pourrait favoriser sa vigueur et son unité.

 

Il paraît que l’ancien Premier ministre, qui continue à faire regretter, dans la forme, ses piètres prestations de la primaire de la droite et du centre, aspire à la création « d’un nouveau leadership à droite » (Le Figaro).

Mais force est de constater que sa conception de la droite est si proche du centre qu’on se demande si la cohérence ne devrait pas le conduire tout de suite à en tirer les conséquences.

Quand on affiche tant de mépris pour la ligne dominante de son parti, « la partie la plus conservatrice, et même la plus rétrograde en termes de société », à l’évidence on est désaccordé avec un humus que je persiste à estimer pertinent et honorable. Rien ne me semble plus faussement progressiste, et plus réellement absurde, que cette pensée toute faite qu’il faut être « de son temps ». Comme si l’ajustement au fil du temps était en lui-même le marqueur d’une politique réussie et qu’il convenait de s’accrocher à ce qui est nouveau – pour si peu de temps ! – plutôt que de restaurer avec courage l’ancien valable ou le dépassé trop vite qualifié tel dès lors que pour notre société ils représenteraient un authentique avenir.

Si on tourne en dérision ce qui constitue le fondement essentiel d’une droite qui n’éprouve pas le besoin de s’excuser de l’être – son ancrage sur les fondamentaux plus que sur l’écume, son souci de fidélité à ce qu’elle est plus que l’envie de complaire par démagogie à ses irréductibles adversaires -, est-il cohérent de continuer à donner des leçons, d'assigner des limites et de fixer des feux rouges à une structure qu’on a déjà quittée en esprit ?

Et son second feu rouge va lui attirer une sympathie quasiment universelle : le constat d’une totale incompatibilité avec les idées du FN.

D’abord c’est vite dit au regard de la Justice et de la sécurité dont les visions se ressemblent dans l’un et l’autre parti même si chez LR on a des pudeurs de midinette pour l'admettre.

Certes il y a les élucubrations sur l’euro et les aberrations que le désastre du débat du second tour a mises cruellement en évidence mais j’incline à croire que la contestation interne va de plus en plus les battre en brèche, voire les réduire en miettes tant elles sont absurdes.

Ensuite ce feu rouge, sans doute valable et légitime aujourd’hui, n’a pas pour vocation de se décréter éternel en mettant entre parenthèses les possibles évolutions de LR, elles-mêmes attentives aux probables métamorphoses du FN qui finira par être lassé de plomber la droite par une vision extrémiste. Au nom de quoi peut-on négliger le fait qu’aussi catastrophique qu’elle ait pu être, Marine Le Pen a fait passer son parti du registre de l’immoralité à celui de la politique ? L’imprévisible est-il un paramètre que la rationalité et la rectitude fixe d’Alain Juppé ne devraient pas prendre en compte ? Et le futur, avec ses surprises, doit-il être rayé du raisonnement ?

J’entends bien qu’Alain Juppé désire continuer à cultiver une intransigeance éthique – ce qui permet d’échapper à des questions sur les concordances politiques et techniques, le terreau susceptible d’être commun pour les faits de société – mais en quoi celle-ci devrait-elle interdire un jour à une droite fière de ses valeurs, pluraliste et donc élargie, d’assumer en son sein des perceptions différentes sans être contradictoires ? Les courants ne noient pas forcément.

Dénoncer la participation de Sens commun à la campagne de François Fillon ne revient-il pas à exclure une tendance au lieu de favoriser la richesse d’une droite sans véritable antagonisme sur le fond – sauf à le prétendre et à le décréter ex abrupto – mais se distinguant par ses rythmes et son niveau d’intensité dans l’élaboration des réformes ?

Ce n'est pas la même chose d'espérer l'union des droites, comme Robert Ménard, en honorant le FN du rôle principal dans cette entreprise encore virtuelle ou d'en confier la maîtrise et l'initiative à une droite si sûre de ses valeurs, de ses principes et de son identité qu'elle n'aurait pas peur un jour d'y intégrer une part d'elle-même, aujourd'hui égarée, partiellement dévoyée.

Edicter avec orgueil, presque avec arrogance des feux rouges donne bonne conscience et vous pare d’un humanisme et d’un progressisme qui flattent le censeur. Mais le feu vert ne devrait-il pas l’emporter qui placerait au premier plan aujourd’hui le rêve, demain la chance de l’unité de la droite ? Donc de sa force et de son influence. De sa victoire.

Contre le champ de ruines qu'elle est aujourd'hui.

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