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Dissolution en vue ? Et si François Hollande jouait son va-tout sur un scénario improbable
©REUTERS/Jacky Naegelen

Machiavel

Dissolution en vue ? Et si François Hollande jouait son va-tout sur un scénario improbable

L'amendement du député Sébastien Denaja ayant été rejeté dans le vote de l'introduction de l'état d'urgence dans la Constitution, François Hollande a bien la possibilité de dissoudre l'Assemblée nationale pendant cette période. Si la perspective d'un nouveau coup politique est tentante pour le Président, pas sûr toutefois qu'il en ressorte gagnant.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Christelle Bertrand

Christelle Bertrand

Christelle Bertrand, journaliste politique à Atlantico, suit la vie politique française depuis 1999 pour le quotidien France-Soir, puis pour le magazine VSD, participant à de nombreux déplacements avec Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, François Bayrou ou encore Ségolène Royal.

Son dernier livre, Chronique d'une revanche annoncéeraconte de quelle manière Nicolas Sarkozy prépare son retour depuis 2012 (Editions Du Moment, 2014).

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Atlantico : Alors que selon différents observateurs, François Hollande ne disposerait plus d'une réelle majorité à l'Assemblée nationale, l'hypothèse d'une dissolution pourrait-elle être une opportunité pour le Président ? Vu le contexte hypertendu lié aux menaces d'attentat, pourrait-il se poser en "père de la nation" protecteur, s'élevant au-dessus des basses considérations politiques quotidiennes ?

Christophe Bouillaud : Je ne crois pas que cette hypothèse soit très réaliste dans la mesure où s'il y avait des élections législatives, on constaterait immédiatement le retour des préoccupations principales des Français, c'est-à-dire le chômage et les problèmes liés à la vie quotidienne. En réalité, l'aspect sécuritaire passerait sans doute au second plan et François Hollande n'en profiterait pas. Par ailleurs, cette thématique sécuritaire pourrait se retourner contre lui : il est possible qu'on reproche au pouvoir actuel de ne pas être capable de défendre les Français. On peut ainsi très bien imaginer une campagne à la fois du Front national et des Républicains insistant sur le fait que ce Président ne nous protège pas.

Christelle Bertrand: Je vois mal François Hollande dissoudre l'Assemblée Nationale dans le contexte actuel. Rajouter du chaos au chaos serait extrêmement dangereux. D'ailleurs son entourage n'évoque jamais ce scénario. Mais hors de ce contexte, la question pourrait légitimement se poser. Les proches de Manuels Valls ne cachent pas qu'ils n'espèrent plus pouvoir gouverner avec la gauche du PS, l'un d'eux me disait récemment "nos deux gauches sont irréconciliables" et un autre "les frondeurs veulent que l'on perde en 2017". Il y a bien une vraie rupture au sein du PS qui pourrait justifier de dissoudre l'Assemblée. La droite l'emporterait sans doute, ce qui permettrait à François Hollande de choisir un Premier ministre qui correspondrait plus à la sensibilité sociale libérale qui est la sienne.

En dissolvant l'Assemblée nationale, François Hollande sait qu'il s'exposerait à une cohabitation. Mais la droite ne se retrouverait-elle pas piégée, car obligée de désigner un Premier ministre alors même qu'elle est actuellement en pleine guerre des chefs ?

Christophe Bouillaud : Effectivement, la droite serait sans doute gênée, mais les expériences précédentes de cohabitation ont tourné de manière plutôt désagréable pour des Premiers ministres de droite avec des Présidents de gauche. Je pense que fondamentalement, la droite serait tentée de refuser la cohabitation et de profiter du fait qu'elle soit majoritaire au Sénat mais aussi à l'Assemblée pour provoquer la démission de François Hollande, qui serait alors considéré comme fortement désavoué par la population. Il faut aussi évaluer l'hypothèse où, dans le cadre de la dissolution de l'Assemblée nationale, le résultat serait une chambre bleue horizon extraordinaire. A en juger par les dernières élections partielles, le Parti socialiste serait totalement écrasé, laminé. On aurait donc une chambre bleue horizon avec probablement quelques élus Front national à la marge. Or, je ne vois pas cette chambre accepter une cohabitation avec François Hollande comme Président. Elle serait beaucoup plus tentée par la possibilité de se débarrasser du personnage. Par ailleurs, ce dernier a un tel degré d'impopularité dans la population qu'on a du mal à imaginer qui pourrait se battre pour qu'il reste encore Président. Particulièrement à gauche, je vois mal les militants se réveiller tout d'un coup pour dire : "c'est notre Président, nous allons le défendre de notre corps". Je pense qu'ils diraient plutôt : "bon débarras".

Christelle Bertrand : Certes, la droite serait sans doute embarrassée mais c'est à François Hollande de choisir son premier ministre, or, un certain nombre de leaders pourraient être tentés de décliner l'offre afin de garder leur force pour 2017, en particulier les prétendants  à la primaire. La droite serait donc aussi gênée que le Chef de l'Etat qui ne peut se permettre d'affronter trop de refus au risque d'être discrédité. De plus, les personnalités susceptibles d'accepter le poste et se trouvant à la frontière entre la droite et la gauche, incarnant cette sensibilité sociale libérale chère à François Hollande, ne sont pas si nombreuses. Un Xavier Bertrand, par exemple, n'a sans doute aucune envie de quitter sa région pour une aventure d'un an très incertaine. L'exercice, à 14 mois de la présidentielle, est donc à haut risque. D'autant que des législatives, sur fond d'attentats, risqueraient de voir entrer un grand nombre de députés FN au Palais Bourdon et le PS pourrait à nouveau être accusé de manipulation politicienne.

Est-il envisageable dans ce cas de figure d'imaginer que François Hollande tente de réunir une grande coalition avec les centristes, et notamment François Bayrou, pour pousser la droite encore plus à droite ?

Christophe Bouillaud : Cette hypothèse me paraît franchement irréaliste dans la mesure où une union entre centristes et socialistes n'aurait pas la possibilité de constituer une majorité à l'Assemblée nationale. Aujourd'hui, en cas de dissolution, je pense qu'on assisterait à un résultat de la même veine que celui de 1993, où la gauche avait été réduite à ses ultimes bastions. On aurait probablement quelques députés élus dans les régions du sud-ouest, en Bretagne et dans les grandes villes comme Paris ou Lyon, mais ce serait un véritable massacre du corps législatif de gauche. Par ailleurs, quelles sont les troupes de Bayrou aujourd'hui ? Où sont les députés du Modem ? L'hypothèse François Bayrou supposerait qu'il y aurait encore un Modem derrière lui. Nous avons une sorte d'ombre qu'on appelle le Modem, mais ce n'est guère plus qu'une ombre. Même Jean Lassalle, l'un des rares députés étiquetés Modem, vient de prendre ses distances en affirmant qu'il allait se présenter à la présidence. Cela prouve bien que le Modem n'existe plus. S'il y a des élections législatives anticipées, ce serait évidemment une victoire énorme des Républicains. Et ce, quelle que soit la personne à la tête du parti ! On a bien vu que les récentes élections partielles ont été gagnées par Les Républicains sans qu'ils aient même besoin de faire venir leurs leaders à l'appui de leurs candidats…

Christelle Bertrand : Ce serait la solution la plus évidente et pas seulement pour pousser la droite plus à droite mais surtout pour pouvoir gouverner. Mais le choix du Premier ministre dépend entièrement du résultat des législatives. François Hollande aurait-il une majorité en rassemblant les députés du centre et ceux de la droite du PS ? Pas certain. D'autant que Nicolas Sarkozy président des LR ne laissera pas beaucoup de circonscriptions à ses partenaires, on voit la difficulté des négociations avec Jean Christophe Lagarde. François Hollande serait donc obligé d'aller chercher son Premier ministre chez les LR. A moins que le PS lui-même offre des circonscriptions au centre, sacrifiant toute son aile gauche. C'est un scénario possible mais fratricide que les Français, qui depuis hier ont à nouveau pour priorité la lutte contre le terrorisme, risquent de rejeter en bloc.

Un tel scénario pourrait-il également permettre à François Hollande de verrouiller la gauche ? Entre une déroute probable de la gauche de la gauche et une défaite du PS qui rejaillirait forcément sur Manuel Valls, le Président peut-il profiter d'une dissolution pour asseoir son autorité dans son camp en vue de 2017 ?

Christophe Bouillaud : Je ne crois pas, car au contraire la gauche de la gauche et une partie du Parti socialiste lui attribueraient cette défaite, qui ferait perdre effectivement un grand nombre de sièges au PS. Je pense qu'il y aurait véritablement peu de gens pour vouloir reconstruire la gauche autour de François Hollande. Il est d'ailleurs intéressant que vous citiez Manuel Valls, qui serait une victime collatérale de cette stratégie. Avec Manuel Valls, Martine Aubry et la gauche de la gauche mécontents, il n'y aurait pas grand-chose qui permettrait de reconstituer la gauche autour de François Hollande qui, au mieux, finirait sa cohabitation comme le Président le plus détesté des Français. Sa situation dans l'opinion publique est tout de même très dégradée aujourd'hui.

Christelle Bertrand: Une défaite a rarement permis d'assoir son autorité. Certes, elle aurait pour avantage de mettre Manuels Valls hors-jeu mais François Hollande en serait forcément la victime collatérale. On a vu toutes les difficultés d'un François Mitterrand qui avait pourtant une autorité certaine sur son camp, François Hollande en ressortirait laminé. N'oublions pas non plus le nombre de députés qui, des années plus tard, n'adressaient toujours pas la parole à Dominique de Villepin à l'origine de la dissolution de 1995. Je ne vois pas comment François Hollande pourrait espérer un rebond à moins qu'il réussisse à recomposer  de toute pièce une nouvelle majorité en sacrifiant les frondeurs et en abordant le centre mais ce grand chamboulement, qui est certes dans les tuyaux, ne me semble pas encore suffisamment mûr pour déboucher sur quelque chose de concret dans les mois qui viennent.

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