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Emmanuel Macron n'a pas été en mesure d'obtenir de majorité absolue à l'issue des élections législatives.
Emmanuel Macron n'a pas été en mesure d'obtenir de majorité absolue à l'issue des élections législatives.
©Ludovic MARIN / AFP

Vote de rejet

Derrière le revers essuyé par Emmanuel Macron, le rejet de la dérive technocratique du saint-simonisme

La nature profonde du macronisme s’apparente au saint-simonisme, à une aspiration au gouvernement des experts. Lors des législatives, les Français ont rejeté le mode de gouvernance et la ligne politique d’Emmanuel Macron.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico : Vous avez souvent écrit, y compris dans ces colonnes, que la nature profonde du macronisme était d'être un saint-simonisme, autrement dit une aspiration au gouvernement des experts. Pensez-vous que ce que les Français ont rejeté lors des législatives 2022 était autant un mode de gouvernance d'Emmanuel Macron qu'une ligne politique -au demeurant très floues- stricto sensu ?

Christophe de Voogd : Il est vrai que j’ai avancé cette idée du saint-simonisme macronien avant même la victoire du candidat à l’élection de 2017. La lecture de Révolution, l’écoute des discours, l’examen du parcours et de l’entourage, tout allait dans ce sens. On y retrouvait les grands thèmes du saint-simonisme, l’exaltation du travail et de l’esprit d’entreprise, la conception organique d’un corps social traversé de « flux » d’hommes, d’argent et de biens, flux qu’il faut libérer au maximum, comme il faut les libérer entre nations et continents : Saint-Simon plaidait déjà pour les canaux transcontinentaux et l’Union des Etats européens ; et l’on croit déjà entendre le « en même temps » macronien chez son lointain prédécesseur dissertant « de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples d’Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale ». Dominant à Polytechnique puis à l’ENA, le saint-simonisme (ou plutôt sa vulgate) est l’idéologie spontanée des élites françaises, au-delà des affichages politiques. La « révolution » macronienne s’inscrit, sur ce point comme sur tant d’autres, dans « l’ancien monde ». A cet égard, le fait que désormais un énarque et une polytechnicienne dirigent le pays est un rêve saint-simonien, tout comme l’est ou l’était le grand projet de « comité national de la refondation » rassemblant les forces vives de la nation à l’écart des politiciens professionnels, très mal considérés. Gouvernement des experts, certes mais, comme souvent dans l’histoire des idées politiques, au prix d’un attrition du saint-simonisme originel qui était bien plus radical dans son projet et bien plus ouvert sur l’ensemble des « producteurs » du pays (y compris les artisans et les artistes). Et c’est plutôt à l’égard de cet avatar technocratique que les Français ont manifesté leur réticence comme à l’égard d’une verticalité paternaliste. Cette dernière, en revanche, se trouve bel et bien dans le saint-simonisme originel. Cela dit, peut-on parler de « rejet » quand Emmanuel Macron est largement réélu et obtient une majorité relative à l’Assemblée ? Je crois plutôt à un revers dû au comportement d’électeurs rationnels qui ont voulu éviter la concentration des pouvoirs dans une seule main et changer de mode de gouvernance. 

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On a beaucoup parlé de la fin du clivage gauche droite comme de l'apparition d'un clivage mondialiste progressistes contre nationaux populistes, n'y aurait-il pas aussi un clivage autour de cette nature saint-simonienne du macronisme, avec d'un côté ceux qui résument la politique à des décisions techniques pesées par des experts et ceux qui assument que les décisions essentielles de gouvernement ne sauraient être détachées de considérations politiques ?

Je crois d’abord qu’il faut prendre garde à une opposition trop stricte entre politique et expertise : d’une part parce que la haute fonction publique domine la politique française depuis des décennies, comme le montrent le profil de nos dirigeants et même de nos parlementaires, où le secteur public est surreprésenté. Croire à un antagonisme entre « Etat profond » et représentants politiques est donc un leurre en France. D’autre part, la complexité de nos sociétés, l’importance et la rapidité des mutations techno-scientifiques exigent assurément une expertise sophistiquée en préalable à la décision. Enfin et surtout parce que, l’on vient de le voir, le saint-simonisme est aussi une idéologie fondée sur la « Science, le « Progrès » et la « Mobilité ». Le macronisme représente en fait la tentative et la tentation de remplacer totalement la politique traditionnelle par cette idéologie de l’expertise: des nominations ministérielles à la gestion de la crise COVID sous la tutelle du Conseil scientifique, de la multiplication des normes, des comités et des consultants à la volonté de « dépasser » le clivage droite-gauche et à tout ce vocabulaire du « management » de la « co-construction » et autres « start-up nation »...

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Mais attention : qu’entend-on inversement par « considérations politiques » ? S’il s’agit de « la petite politique » comme disait Nietzsche, celle des partis et des intérêts corporatistes, je ne crois pas que ce soit le vœu des Français. C’est plutôt l’impuissance de la technocratie à produire des résultats qui me paraît le point central : le bilan du quinquennat passé est faible au regard des réformes majeures engagées chez tous nos voisins, même au Sud. Les seuls résultats tangibles - très saint-simoniens ! - concernent l’emploi et l’apprentissage mais au prix de tombereaux d’argent public, comme vient de le rappeler la Cour des comptes. La France perd de sa substance depuis des décennies et beaucoup sentent bien que cela ne peut plus vraiment durer, au regard des ruptures géopolitiques en cours, de l’explosion de la dette et de l’insécurité, du retour de l’inflation et de la catalepsie des services publics. Mais « en même temps » nous nous accrochons à nos dernières illusions et demandons « encore un instant M. le bourreau ! ». Ne nous y trompons pas : la réélection d’Emmanuel Macron est d’abord le signe du conservatisme, de droite comme de gauche, où le statu quo a été l’objectif de la majorité des Français ; et je crois que ce conservatisme explique même une partie de l’abstention sur le thème du « chacun pour soi et pourvu que ça dure ! ».  Les élections législatives, tout en retirant au président sa majorité absolue pour les raisons indiquée plus haut, risquent paradoxalement de renforcer cet immobilisme sur les enjeux véritables du pays, même si tout le monde se gargarise de « réformes », comme depuis 40 ans.

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J’éviterai les considérations psychologiques. Le discours présidentiel de mercredi dernier ne donnait pas l’impression d’une remise en question. L’affirmation d’entrée de jeu que les Français avaient approuvé « un projet clair » a dérouté même les plus convaincus. Le maintien d’Elisabeth Borne, au rebours de l’usage de la Ve république et du nouveau contexte politique, ne s’explique que par la difficulté de revenir sur une séquence ratée.  Il est vrai que les annonces de ce week-end avec l’ouverture vers les autres « partis de gouvernement », l’acceptation, « sans totem ni tabou », « « d’amendements » semblent changer la donne et déplacer le centre de gravité du gouvernement vers la droite : réforme des retraites et modération budgétaire. Mais tout cela reste bien modeste et très partiel face aux enjeux actuels : pas un mot sur la sécurité par exemple ou l’immigration dont les chiffres préoccupants viennent pourtant de sortir.

Nous sommes à la croisée des chemins : soit le débat politique s’égare dans les intrigues, les débauchages et les diversions qui fleurent bon la « petite politique » - que le premier texte proposé par la majorité concerne la constitutionnalisation de l’IVG montre à quel point on peut être « à côté de la plaque », comme aurait dit de Gaulle - ; soit le président, contre sa nature, engage très vite le sursaut, c’est-à dire des grands choix fondés sur un diagnostic juste, une parole vraie et des valeurs fortes : autrement dit « la grande politique ». Or le contenu du débat politique actuel comme notre histoire longue laissent à craindre que ce réveil du chef de l’Etat et des Français ne viendra - mais à quel prix et sous quelle forme ? – qu’au choc des très rudes épreuves qui approchent. De ces horloges là, Emmanuel Macron n’est pas le maître.

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