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La France est plus que jamais face à un défi majeur : la recrudescence de travailleurs pauvres.
La France est plus que jamais face à un défi majeur : la recrudescence de travailleurs pauvres.
©Reuters

Roue de l'infortune

Derrière la grève des routiers, l'implacable machine française à créer des travailleurs pauvres en France

Alors que les routiers bloquent de nombreux axes de circulation pour dénoncer leur "smicardisation", la France est plus que jamais face à un défi majeur : la recrudescence de travailleurs pauvres. Plus encore que le chômage, la précarité est un mal profond qui ne cesse de croître.

Gilbert  Cette

Gilbert Cette

Gilbert Cette est professeur d'économie associé a l'Université d'Aix-Marseille.  Co-auteur avec Jacques Barthelemy de « Travailler au XXIème siècle », Editions Odile Jacob, 2017.

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Atlantico : Comment expliquer qu'il existe des travailleurs pauvres aujourd'hui en France malgré le droit du travail ? Comment se retrouvent-ils dans cette situation ?

Gilbert Cette : Le premier facteur de pauvreté en France, c'est le nombre d'heures travaillées. Quand vous cumulez un nombre restreint d'heures travaillées avec un très faible salaire horaire, vous entrez directement dans la pauvreté. Du côté des routiers, en particulier, il peut y avoir l'impression d'horaires asociaux et de plages de travail considérables pour un revenu qui demeure très faible. Nous sommes là dans la problématique soulevée par le travail du dimanche, où l'on parle de contreparties pour les horaires asociaux. Ces discussions devraient intégrer la compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale. D'ailleurs, il faut aussi prendre en compte le nombre de personnes à charge : le salaire n'est pas perçu de la même façon selon le nombre de bouches à nourrir à la maison. Et enfin, il y a une disparité géographique car quelqu'un qui vit avec un SMIC même à temps plein à Paris est pauvre alors que, dans la même situation, un travailleur dans la Creuse ou la Lozère ne vit pas pauvrement.

Qu'en est-il des contrats signés à l'étranger ?

Pour les routiers comme dans le bâtiment, il y a effectivement la question des contrats étrangers. Mais même quand il y a un contrat étranger, quand on travaille en France on est soumis au droit du travail français. Il n'y a que pour la protection sociale que les règles étrangères pourront valoir. Par exemple, un ouvrier du bâtiment polonais sera soumis au salaire minimum français mais aux prélèvements sociaux de son pays puisque c'est là-bas qu'il est assuré. C'est là que la différence se fait. Et puis, il faut bien dire les choses telles qu'elles sont : dans ces professions, il y a souvent des heures supplémentaires non nécessairement toutes déclarées, ce qui abaisse la rémunération par heure travaillée...  

Qui profite du système, et comment ?

La situation est plus complexe. Il y a dans ces activités une forte concurrence qui fait que si une entreprise parvient à baisser ses coûts du travail et que celle d'en face n'y arrive pas, cette dernière aura de grosses difficultés économiques. C'est d'ailleurs pour ça que le droit du travail essaye d'introduire des règles qui évitent des mises en concurrence sauvages qui aboutissent à des surenchères à la baisse des rémunérations et des conditions de travail.

Comment la situation évolue-t-elle ? Y-a-t-il plus de travailleurs pauvres aujourd'hui qu'avant ?

Il y a plus de travailleurs pauvres qu'avant car il y a plus d' "intermittents du travail". Dans les périodes de conjoncture difficile, il y a plus de personnes qui, dans l'année, jonglent entre périodes travaillées, discontinues et hachées, et périodes sans activité. Ces gens sont pourtant considérés comme actifs, et ils auront été employés certains moments de l'année, mais ils vivent des situations de pauvreté. C'est la précarité. De plus, ils acceptent certaines conditions de travail et de rémunération plus facilement qu'ils ne le font dans les périodes où le marché du travail est au beau fixe.

Comment mieux réglementer le travail en France ?

Premièrement, il faudrait une application stricte des règles de droit. Sachant que ce n'est pas facile d'aller vérifier dans les entreprises de transport, dans les chantiers, etc. Deuxième façon de faire : travailler sur les questions d'intermittence pour les  personnes qui voient se succéder périodes de travail et périodes de non-travail, par de la formation, par un encadrement qui évite les allers-retours trop fréquents, par une majoration des contributions sociales des contrats de très courte durée (ce qui connaît un début d'application depuis la mise en oeuvre de l'accord interprofessionnel sur la compétitivité et la sécurisation de l'emploi du 11 janvier 2013) et c'est très bien. Il y a aussi la réflexion sur l'articulation entre vie personnelle et vie professionnelle, et la question des contreparties aux horaires asociaux. Ce sont ces principaux axes qui feront changer la situation.

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