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Réindustrialisation : ne jetons pas les services avec l'eau du bain !
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Tertiaire mon amour

Réindustrialisation : ne jetons pas les services avec l'eau du bain !

Les discours alarmistes sur la désindustrialisation de l'hexagone sont devenus l'un des hits de la campagne présidentielle. Mais n'oublie-t-on pas un peu vite les gisements d'emploi du secteur tertiaire ?

Hubert Bonin

Hubert Bonin

Professeur d'histoire économique à Sciences Po Bordeaux.

Chercheur au Groupe de recherche en économie théorique et appliquée du CNRS de Bordeaux.

 

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Atlantico : La nécessité de réindustrialiser la France est devenue l'un des leitmotivs de la campagne présidentielle. N'oublie-t-on pas un peu vite le secteur tertiaire ?

Hubert Bonin : La mythologie industrielle est beaucoup plus présente dans les esprits. L'anonymat de la gestion de services, de la collecte de déchets à l'assainissement de l'eau, est moins spectaculaire. La troisième révolution industrielle a commencé depuis un quart de siècle mais dans les mentalités, on en est resté aux grandes usines du fordisme. 

Aujourd'hui, même la structure industrielle est éclatée entre industries et services. L'usine n'est plus qu'un noyau de logistique. 

Globalement, les entreprises de services sont celles qui s'industrialisent le plus. Les grandes plateformes logisticiennes, les grandes usines de traitement des eaux ou les centres de tri sélectif, sont devenus de véritables entités industrialisées. Si vous prenez l'exemple du magasin en ligne Cdiscount, entreprise de distribution, donc de service, vous avez en réalité des installations qui ressemble comme deux gouttes d'eau aux usines fordiennes : des entrepôts, des circuits de distribution des matériels et des installations de chargement. Ces services sont de gros consommateurs de machines et de systèmes automatisés.

Pourquoi continue t-on donc de penser l'industrie contre le tertiaire ? N'est-il pas possible d'avoir une approche globale de la question ?

Les mentalités de nos dirigeants politiques, qui ont entre 50 et 70 ans, n'ont pas évolué. La génération plus jeune, entre 30 et 40 ans, voit les choses autrement. Des Manuel Valls, des Eric Besson ou des Nathalie Kosciusko-Morizet ont beaucoup mieux compris comment fonctionne l'économie de la troisième révolution industrielle. Ce n'est pas un hasard si en anglais, nous parlons de "banking industry". L'industrie bancaire.

Nous n'avons encore pas vu un grand ministre visiter un grand centre de tri postal. Même chose pour les grands restaurants de Roissy qui fabriquent les repas destinés à monter dans les avions. Toutes ces structures sont de véritables cathédrales industrialisées distribuant des services indispensables.

Nous oublions souvent que les outils statistiques sont faussés. Oui, le nombre d'ouvriers a diminué. Oui, le volume d'industries manufacturières a diminué. Mais dans ces chiffres, on ne compte pas toute une partie des activités industrielles qui ont été externalisées vers des entreprises qui appartiennent au secteur des services. Dans une usine, tout le système de gestion, de climatisation, d'eau ou encore la gestion informatique, sont externalisés. Avant, ils étaient comptés au bilan dans le secteur industriel. Maintenant, ils sont comptés dans la catégorie services aux entreprises.

C'est le principe de la troisième révolution industrielle, le toyotisme. Nous avons extrait un certain nombre de tâches de nos usines pour les sous-traiter ou les externaliser. Elles ont changé de catégorie dans les statistiques. Il y a aujourd'hui une grande confusion mentale qui est amplifiée par le manque de noblesse que l'on attribue au secteur tertiaire. Sodexo a 300 000 salariés dans le monde. Elle n'a pas les égards qui sont accordés à Renault pour qui le moindre trouble devient un phénomène de société national.

Peut-on se servir des activités du secteur tertiaire comme levier pour relancer l'économie ?

Les sociétés françaises de services sont devenues des géants mondiaux. Elles n'ont pas attendu un aval de la part de l'Etat pour s'adapter et s'implanter partout dans le monde. Elles affrontent la situation économique. On peut ramasser des déchets à Shanghaï avec des sociétés françaises. On peut traiter de l'eau à Dubaï avec une société française. Tous ces groupes gagnent en influence. EDF par exemple, même si elle passe pour une société industrielle, a une activité qui repose pour moitié sur le secteur tertiaire et gagne en présence à l'international.

Pendant quelques semestres, nous avons eu un secrétaire d'Etat à l'économie numérique, Eric Besson, qui n'a jamais eu la visibilité du ministre de l'Industrie. Curieusement, depuis qu'il a été nommé à la tête de ce ministère de l'Industrie en 2010, il est plus vu comme un sauveteur des entreprises industrielles que comme un animateur d'une industrie et d'un tertiaire globalisés. L'idée serait de créer un grand ministère de cette économie des services.

Il faut miser sur la formation professionnelle de la jeunesse. Il y a beaucoup de filières dans la formation industrielle ou dans ce que l'on appelle la force de vente. Mais il y a un vrai manque de main d'oeuvre moyennement qualifiée dans les entreprises de service, qui pourrait avoir un vrai effet de levier sur les chiffres de l'emploi. Les entreprises de service n'ont pas besoin que de personnels ultra-qualifiés et d'employés très peu qualifiés comme des serveuses ou des caissières. Il y a toute une palette de niveaux à fort potentiels à tous les échellons intermédiaires. Il faut recréer une vraie évolution au sein du secteur tertiaire : notre caissière devrait pouvoir devenir chef de rayon et progresser régulièrement au sein d'un métier qui ne doit plus être vu comme dégradant. Pour cela, il faut des filières de formation continue efficaces et attractives.

La concurrence des pays émergents terrifie nos industries. Est-ce aussi le cas pour nos sociétés de services ?

Les sociétés de service indiennes sont réputées, celles de services téléphoniques ou de logistique maritime chinoises aussi. Ce sont des acteurs essentiels de cette troisième révolution industrielle. Ces entreprises forment leurs propres managers mais embauchent aussi des ingénieurs ou des dirigeants occidentaux.Howard Stringer, le dernier dirigecteur général de Sony, est un occidental. Il se retrouve pourtant bien à la tête d'un géant économique asiatique.

Nos sociétés peuvent-elles rester compétitives ? Bien entendu. Il faut jouer le jeu de la concurrence mondialisée. Nos entreprises doivent devenir un peu plus asiatiques, tout comme les entreprises de ces pays sont devenues un peu plus occidentales. Nous allons vers une nouvelle civilisation de l'osmose économique au sein de laquelle les services sont, eux aussi, globalisés. Il y a des remous : contre toute logique, les Etats-Unis ont ainsi récemment refusé la gestion de ports américains par une compagnie de Dubaï. Motif : la sécurité nationale. En réalité, ce n'est ni plus ni moins que du protectionnisme. Nos sociétés de service sont déjà en Chine. En jouant avec les même règles, nous avons autant de chances de gagner des marchés. Les jeunes formés dans nos grandes écoles trouvent énormément de débouchés dans ces entreprises un peu partout dans le monde. L'enrichissement des pays émergents sert aussi de manière discrète nos entreprises de service.

Propos receuillis par Romain Mielcarek

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