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Déficit permanent : ce que doit vraiment faire la France pour redresser sa balance commerciale (et ce n’est pas ce que ce que vous croyez)
©Reuters

Ne dites pas qu’on ne vous a pas prévenu

Déficit permanent : ce que doit vraiment faire la France pour redresser sa balance commerciale (et ce n’est pas ce que ce que vous croyez)

Alors que le déficit commercial de la France est devenue une obsession pour l'ensemble de la classe politique, les causes de sa formation et les moyens d'y remédier restent encore trop méconnus.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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La France et ses habitants ont de nombreux problèmes ; le déficit commercial n’arrive pas en 150e position des sujets sérieux, ou des preuves de déclin, ou des indicateurs du désastre à venir. 

Tout d’abord, ce déficit est un effet, pas une cause. Il est le symptôme de quelques déséquilibres (dont certains sont graves et d’autres bénins), mais il n’entraîne pas de conséquences graves dans un cadre de mondialisation et d’union monétaire où la contrainte de financement n’est pas très lourde ; nous ne sommes pas (encore) dans un petit pays du tiers-monde. Et si la phobie du déficit commercial est développée par des gens qui se revendiquent européistes et fédéralistes, on atteint le comble du ridicule (car si le Texas est en déficit vis-à-vis de l’Oklahoma, quelle importance ?). 

Ensuite, il est toujours très délicat d’interpréter la signification économique (c'est-à-dire réelle) du déficit, au-delà des jérémiades journalistiques. Vous préférez vivre dans un pays en pleine croissance qui importe beaucoup dans sa frénésie de consommation et d’investissement, et pour incorporer le progrès technique plus vite, ou vous préférez vivre dans une économie spartiate, néo-mercantiliste, dépendante de la demande chinoise, où le bien-être des gens concrets est toujours remis à plus tard ? L’URSS a longtemps eu des comptes extérieurs équilibrés, c’est rarement bon signe. L’Espagne a vu ses comptes externes s’améliorer sensiblement depuis 2008, grâce à deux récessions majeures et à l’extinction des importations : ses 21% de chômeurs sont sûrement ravis de cette évolution. Pour la France, on ne sait pas bien quel est le niveau souhaitable de l’excédent ou du déficit, ni même si cela a le moindre sens puisque ce n’est pas la France qui vend et qui achète mais des millions d’entreprises (qui doivent bien avoir leurs raisons, et qui peuvent difficilement exporter sans importer dans les relations hypercomplexes qu’elles entretiennent entre elles le long des chaînes de valeurs globales, sans trop se soucier de la nationalité de leurs propriétaires). 

Enfin, la quasi-totalité de notre déficit « national » est lié à la contribution de nos échanges avec l’Allemagne. On voit bien là qu’il n’y a aucun problème : nous servons de marché à nos meilleurs amis, ces gens sympas qui nous adorent, à qui nous avons confié les clés du réacteur monétaire en toute confiance, et qui réalisent une merveilleuse transition vers l’énergie solaire à grands coups d’investissements charboniers. Où est le problème ? l’euro, par essence, pousse à la spécialisation productive, les usines en Allemagne, les musées en France et en Italie, la finance à Londres, les juristes au Luxembourg. Ne dites pas qu’on ne vous a pas prévenu, les économistes en parlent depuis longtemps et je n’imagine pas que nos responsables politiques n’aient pas abordé le sujet. 

Donc tout va donc pour le mieux.

A un « détail » près. 

Nous ne sommes pas obligés d’accélérer notre processus inéluctable de désindustrialisation, pas obligés de laisser à l’Allemagne des secteurs où nous disposions d’avantages comparatifs importants (je pense à l’agriculture par exemple), en bref nous ne sommes pas obligés de plomber nos entreprises. 

Il faut savoir que la grande spécificité de la France se situe dans la difficulté qu’il y a à transformer une PME en grosse PME exportatrice ; les études sont claires sur ce sujet, notamment celles de l’OCDE. Difficile de penser que nos blocages réglementaires, sociaux et fiscaux, ne jouent pas un rôle important.              

S’agissant du marché du travail rigide, cher et hypocrite, les choses progressent : grâce au rapport d’un juriste des années 70, nous savons que les futures réformes de simplification du code devront commencer par respecter « 61 (sic) principes clés d’ordre public social ». Tout cela est comme d’habitude géré par des pros, dans le sens de l’intérêt général, pas du tout au profit des insiders et des avocats.

S’agissant du positionnement milieu de gamme, très inconfortable, il ne faut pas se faire trop d’illusions. On nous parle du sujet depuis 30 ans au moins. Les réformes structurelles à mener (par exemple, la refonte du système de formation) sont si vastes qu’elles ne peuvent être que de long terme, et en l’absence d’accords transpartisans (Hollande a perdu la moitié de son mandat à détricoter celui de Sarkozy, etc.) et de syndicats responsables, il n’y a rien à espérer au cours de cette décennie. De toute façon, tout le monde ne pourra pas faire de la très haute qualité, et il y a déjà une fatigue pour la réforme alors qu’elle n’a pas commencé : le sujet restera un domaine réservé pour les agences de communication et les commissions gouvernementales. 

Reste donc, comme seul levier opérationnel, l’euro, l’euro trop longtemps trop cher, qui pourrait aider un peu l’économie (au prétexte des comptes extérieurs, au moins serviront-ils à quelque chose) si la BCE voulait bien ne plus assister en spectatrice au grand jeu américano-sino-nippo-anglo-etc. Réceptacle des stratégies de changes des autres, l’euro a baissé contre le dollar mais il a monté contre presque toutes les autres monnaies, de sorte que rien ne change (stabilité du taux effectif contre un panier large de monnaies depuis le whatever it takes de l’été 2012, en dépit du QE) ; ce qui défavorise (en relatif) la France comparativement à l’Allemagne. L’Europe du Sud en particulier, marché important pour nous, crève à petits feux de conditions monétaires archi restrictives (taux réels deux à trois fois supérieurs à la croissance, euro cher…) et cela pèse lourd dans nos comptes. Sur les marchés politiques et financiers, le Portugal rechute, la Grèce ne s’en sort pas, l’Espagne devient ingouvernable, et si l’Italie s’en sort mieux dans de nombreux domaines ses banques ont tout de même besoin de sacrées magouilles (200 milliards viennent d’être mis sous le tapis) pour tenir. La BCE est au centre de tous ces problèmes, elle seule peut faire baisser les spreads portugais, faire baisser l’euro, placer des dettes dans son bilan, progresser dans les taux négatifs. Ce n’est pas un hasard si les échanges internationaux (et les prix des matières premières, soit dit en passant) sont malades depuis le double dip eurolandais fin 2011, et pas un hasard si cette rechute suit de près la désastreuse hausse des taux de Trichet. Avant de penser aux comptes français, pensons au marché mondial déprimé, et renvoyons la balle à ceux qui l’ont saboté.

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