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De Rothen et Riolo à Charlie Hebdo : petites réflexions sur l’état (chancelant) de la liberté d’expression en France
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Liberté d'expression

De Rothen et Riolo à Charlie Hebdo : petites réflexions sur l’état (chancelant) de la liberté d’expression en France

Les remarques graveleuses de Daniel Riolo et Jérôme Rothen leur ont valu une suspension d’antenne, suite à l’intervention de Marlène Schiappa.

Nicolas Moreau

Nicolas Moreau

Diplômé d'école de commerce, Nicolas Moreau a exercé en tant qu'auditeur pendant une décennie, auprès de nombreux acteurs publics, associatifs et privés.

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Les remarques graveleuses de Daniel Riolo et Jérôme Rothen leur ont valu une suspension d’antenne, suite à l’intervention de Marlène Schiappa. Cette affaire n’est pas anodine. Elle en dit long sur le recul de la liberté d’expression en France, la disparition du droit à l’erreur à l’heure des réseaux sociaux, et les dangers pour la liberté d’un Etat trop envahissant.

Le journaliste Daniel Riolo et le consultant Jérôme Rothen, officiant sur la radio RMC, ont été suspendus d’antenne jusqu’au 16 juin inclus. Ils avaient été mis en cause pour les propos qu’ils avaient tenus le 6 juin à propos de Najila Trindade, une jeune femme accusant le joueur de football Neymar d’agression sexuelle.

Pour mémoire, ces propos portaient sur le physique de la jeune femme, et laissaient entendre qu’elle ne correspondait pas à l’idée que les deux compères se faisaient des standards de la star brésilienne. La jeune femme avait notamment été jugée décevante, et comparée à « de la division 2 », ce qui avait rapidement fait scandale sur les réseaux sociaux. (Etant entendu que tout fait scandale sur les réseaux sociaux, mais pas dans des proportions comparables).

Prenant conscience de leurs erreurs, les deux comparses s’excusèrent alors platement.

Cette pénible histoire aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter sur l’inévitable Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat à l’égalité femmes hommes et inlassable pourfendeuse de sexistes en tous genres, qui s’est empressée de signaler ces propos au CSA, précipitant ainsi la sanction de Riolo et Rothen.

Il s’agissait pour elle de rappeler que la remise en question de la parole des femmes se disant violées, que ce soit pour leur vécu, leur physique, ou autres, créait un climat malsain pour les autres femmes, et décourageait celles qui devraient légitimement porter plainte de le faire. Arguments recevables autant que discutables, qui ne sont pas l’objet de la présente chronique.

Un jeu de rôles malsain

Cette regrettable affaire est intéressante à plusieurs titres, et en premier lieu par la manière dont chacun joue son rôle.

Riolo et Rothen sont pleinement dans leur rôle, même lorsqu’ils osent des blagues douteuses et des attaques personnelles. Ils ont précisément été recrutés pour leur liberté de ton, et sauf à s'imposer un contrôle permanent qui est incompatible avec cette liberté, des dérapages surviennent fatalement. La direction de RMC commet une erreur en les suspendant pour les conséquences inévitables d’une liberté de ton qu’elle les pousse à adopter. En se comportant ainsi, elle n’assume pas les conséquences de ses propres exigences, et réclame de résoudre une équation impossible entre liberté de ton et autocontrôle permanent.

Marlène Schiappa joue également son rôle, consistant avec un minimum de budget à occuper un maximum d’espace médiatique, et à exploiter politiquement le féminisme, fut-il populiste. Son omniprésence médiatique et sa popularité laissent penser que son interprétation de ce rôle est un succès.

Mais ce jeu de rôles ne va pas sans poser de questions : Peut-on s’exprimer librement sans oser prendre le risque de se tromper ? A-t-on encore le droit à l’erreur à l’heure des réseaux sociaux ? Notre société sait-elle encore pardonner ? Est-ce à l’autorité administrative de fixer a posteriori les limites légales de la liberté d’expression, et de censurer arbitrairement quiconque s’exprime en sens contraire du gouvernement ?

Ces questions sont essentielles, car une société ignoble nous attend si nous ne réagissons pas. Une société du contrôle permanent. Une société sans garde-fou, ou chaque sortie de route est fatale. Une société aseptisée. Une société angoissée. Une société convenue. Une société de l’autocensure.

Derrière ces lynchages permanents et ces affaires en apparence triviales, se joue la question de la société dans laquelle nous souhaitons, ou ne souhaitons pas vivre.

Le CSA, honte de la France

Au-delà de ces questions essentielles, cette affaire pose le sujet de la suppression du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel.

Un tel organe de répression du vice et de promotion de la vertu a-t-il sa place dans une société démocratique ? Que dirait-on d’un organe d’Etat chargé « d’encadrer la liberté d’expression » de romanciers ou de journalistes ? Que dirait-on si un Conseil Supérieur de la Presse avait le pouvoir de censurer la Une de Charlie Hebdo de cette semaine, qui nous livre une interprétation footballistique de l’Origine du monde de Courbet ?

L’interrogation n’est pas rhétorique car la réponse n’a rien d’évident. Nombreux sont ceux qui seraient en faveur de la censure des couvertures de Charlie. Elle est même inquiétante, tant la mansuétude des français vis-à-vis du CSA est grande. Elle nous dit que le français n’a rien contre la censure, tant qu’elle touche les autres. Le principe même de la censure ne le gêne pas, contrairement au fait d’être censuré.

Comment peut-il espérer la liberté pour lui, s’il la refuse aux autres ?

Au pays de la loi fake news, où des journalistes peuvent être convoqués par la DGSI, la capacité de l’Etat à censurer quiconque était déjà inquiétante. Mais l’acceptation du principe de cette censure par les français, tant qu’elle touche les autres, est plus inquiétante encore. Elle montre un certain renoncement à la liberté, et marque un grand pas en avant sur la route de la servitude.

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