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De Hong Kong à Londres : où en est la démocratie ?
©LILLIAN SUWANRUMPHA / AFP

Disraeli Scanner

De Hong Kong à Londres : où en est la démocratie ?

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

Disraeli Scanner

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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« La défaite est entre nos mains. La victoire entre celle de nos ennemis » ( Sun Tzu

Hughenden, 

19 août 2019

Mon cher ami, 

De Hong Kong....

J’espère que vous ne m’en voudrez pas de citer le Machiavel chinois au moment où le monde entier s’inquiète de savoir si le gouvernement de la République Populaire de Chine va prendre le risque d’intervenir à Hong Kong. Mais après tout les dirigeants chinois seront bien inspirés de ne pas frapper brutalement s’ils veulent conserver le capital de sympathie dont ils jouissent - à tort de mon point de vue - dans l’opinion occidentale. Et les manifestants de l’île autonome seraient à leur tour bien inspirés de continuer comme ils l’ont fait jusqu’ici: se comporter, à quelques exceptions près, de manière civique et pacifique. Je reconnais qu’il sera difficile de déjouer les machinations du gouvernement de Pékin: utilisation de la pègre, provocations, intimidations, infiltrations des rangs des manifestants. 

Je dois entreprendre dans quelques jours ma visite annuelle aux communautés chrétiennes de Chine. Et je sais bien que les choses seront beaucoup plus difficiles encore que d’habitude si nous sommes en pleine répression de Hong Kong. Les Occidentaux ne se rendent pas compte de ce que signifie le régime néo-maoïste du président Xi. Plusieurs de mes amis chrétiens se sont vus retirer l’autorisation de voyager à l’étranger, après avoir perdu de manière arbitraire des « crédits sociaux ». Je pense qu’il s’agit tout simplement d’une façon de les dissuader de se rendre à Hong Kong s’ils y avaient pensé. L’une des raisons pour lesquelles le gouvernement chinois à demandé à l’autorité de Hong Kong de faire passer la loi d’extradition, ce sont les relations avec le christianisme. A Pékin, on a peu apprécié la manière dont le Cardinal de Hong Kong a mis en cause le récent accord signé entre la Chine et le Saint-Siège. Au moment où le pouvoir chinois entend bien profiter de l’absurde feu vert que lui a donné le Vatican pour « faire rentrer dans le rang » les catholiques de l’Eglise fidèle à Rome, il faut à tout prix éviter que des résistants, en Chine, puissent s’appuyer sur des réseaux animés depuis Hong Kong. 

Je garde cependant bon espoir que le pouvoir chinois réagisse de manière prudente. Il y aurait trop à perdre à faire voir le vrai visage, néo-totalitaire, du parti communiste chinois revigoré. Le gouvernement chinois sait bien qu’il est dans une position compliquée de négociation avec les Etats-Unis. Et Donald Trump, comme s’il était un vieux routier de la Guerre froide, réagit avec d’autant plus de modération dans les propos concernant Hong Kong qu’il sait que la Chine vient de lui donner, en quelques mois, une carte maîtresse dans les négociations: quoi de plus simple que d’invoquer une répression à Hong Kong pour refuser de négocier plus avant un accord commercial? 

Mon cher ami, j’ai failli me laisser aller à un peu d’auto-satisfaction britannique en regardant cette foule immense qui manifestait dimanche 18 août dans Hong Kong. 1,7 million de personnes! 20% de la population du territoire. Tout montre que là où les Britanniques ont semé les graines de l’état de droit, il est difficile à déraciner. Il n’y a pas de meilleure pédagogie de la liberté que le self-government. Les Chinois de Hong Kong ont goûté à la liberté: ils ne la laisseront pas échapper de si vite. Et si l’on veut les en priver, cela les galvanise. 

....à Londres: où en est la démocratie? 

Je vous sens déjà, moqueur, me demander si je suis toujours aussi fier d’être britannique lorsque je vois les Remainers du parti conservateur et leurs tentatives de déstabiliser Boris. Eh bien, je relève le défi. Dites-moi si vous voyez aucune raison de critiquer Boris depuis son arrivée au 10 Downing Street. Et il est tout à fait légitime de citer à nouveau Sun Tzu. Boris fait tout pour éviter la défaite. Tandis que ses adversaires y mettent du leur pour lui procurer la victoire. Apparemment, tous les coups sont permis. Cette fin de semaine, un document interne au gouvernement May a fuité, qui évoquait des difficultés dans certains approvisionnements en cas d’absence d’accord avec l’Union Européenne. C’est bien évidemment venu des archives de Philippe Hammond. L’ancien Chancelier de l’échiquier joue cependant avec le feu: à force de donner l’impression qu’il se joindrait à un vote de défiance pour faire échouer un No Deal, il pourrait bien voir organiser contre lui un votre de défiance de la part des adhérents du parti conservateur dans sa circonscription. Il faut bien dire, cependant, que celui qui garde, cette semaine, le premier prix de l’opposant le plus désolant à Boris, c’est Jeremy Corbyn, qui en appelle à un gouvernement provisoire d’union nationale, sous sa conduite. Corbyn se rend-il compte de ce qu’il est devenu un épouvantail? Sa sympathie pour les anti-Israéliens les plus bornés de son parti; l’impression qu’il donne (peut-être à tort) de vouloir mettre en oeuvre un programme économique dirigiste, tout cela empêche les libéraux-démocrates et même les plus fous des Remainers de mon parti de se se rallier à lui. 

Je ne suis pas moins étonné par la raideur de l’Union Européenne. Je veux bien que l’on joue, à Bruxelles, la chute de Boris. Mais connait-on si mal, de l’autre côté de la Manche, les institutions britanniques que l’on n’y voie pas que le Premier ministre a toutes les cartes en main? De même qu’il fixe l’ordre du jour du Parlement, personne ne peut le contraindre, sauf la Reine, à choisir une autre date pour des élections anticipés que celle qu’il choisirait, quand bien même il perdrait sa majorité au Parlement. Cela s’appelle la séparation des pouvoirs.... Je veux bien imaginer que le gouvernement sera renversé en septembre: cela reviendra à offrir sur un plateau à Boris la victoire. En effet, le No Deal aura lieu, dans ce cas, quelques jours avant le vote des Britanniques. Notre gouvernement aura beau jeu de dire qu’il a tenu parole. Peut-être certains jugeront-ils que le chaos sera tel que des électeurs terrifiés se jetteront dans les bras de Corbyn? Mais a-t-on déjà vu que l’on résolve un désordre (peu probable au demeurant) par un désordre plus grand encore? 

Non, cher correspondant français, je maintiens mon point de vue. Je ne ferai pas aux dirigeants chinois l’injure de les comparer à la très inconsistante équipe dirigeante de l’Union Européenne, qui a l’obstination des médiocres. En revanche, j’ai tendance à voir une même réaffirmation de l’état de droit, à Londres et à Hong Kong ! 

Bien fidèlement 

Benjamin Disraëli

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