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Le député UMP Gérald Darmanin accuse Christiane Taubira de faire monter le FN avec sa politique pénale.
Le député UMP Gérald Darmanin accuse Christiane Taubira de faire monter le FN avec sa politique pénale.
©Reuters

Fais ce que je dis, pas ce que je fais

Darmanin, Taubira, politique pénale... Quand Manuel Valls s'arroge le droit exclusif de décider ce qui alimente le FN et l'islamisme

En séance de questions au gouvernement, le Premier ministre a fustigé Gérald Darmanin (UMP) pour avoir accusé Christiane Taubira de faire monter le Front national. Plus tôt dans la journée, il avait déclaré que FN et islamisme étaient deux "dangers" qui "se nourrissent l'un et l'autre".

André Bercoff

André Bercoff est journaliste et écrivain. Il est notamment connu pour ses ouvrages publiés sous les pseudonymes Philippe de Commines et Caton.

Il est l'auteur de La chasse au Sarko (Rocher, 2011), Qui choisir (First editions, 2012), de Moi, Président (First editions, 2013) et dernièrement Bernard Tapie, Marine Le Pen, la France et moi : Chronique d'une implosion (First editions, 2014).

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Alexandre Giuglaris

Alexandre Giuglaris

Alexandre Giuglaris est délégué-général de l’Institut pour la Justice.

 

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Atlantico : "La politique pénale menée par Mme Taubira c'est tout ce qui fait monter le FN". C'est par ces mots que Gérald Darmanin a évoqué l'influence de la politique de la Garde des sceaux sur l'opinion, mardi 3 mars. Des propos qui ont donné lieu à de vives réactions. Qu'est ce qui, dans les propos de Gérald Darmanin, pourrait être choquant ?

André Bercoff : Ces termes, auxquels s'ajoutent ceux qui disent que Christiane Taubira est un "tract ambulant pour le FN" m'évoque quelque chose d’aberrant : l'état de déliquescence de la discussion politique dans ce pays. En quoi est-il infamant, raciste, indigne de dire de quelqu'un qu'il est un tract ? Ambulant est-il dégradant ? J'ai trouvé cela pathétique que l'on s'indigne de quelque chose qui fait partie du domaine de la simple polémique. On peut être pour ou contre, mais en faire un objet de scandale et d'indignation me paraît risible et ridicule. Eu égard à l'histoire de la polémique en France, ce n'est rien de ce que l'on a pu connaître.

Alexandre Giuglaris : Il y a, ces derniers jours, des polémiques médiatiques sur celui ou celle qui serait le plus grand pourvoyeur de voix pour le FN. Il me semble que ces questions intéressent assez peu les électeurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs votes. En revanche, pour ce qui est des questions de justice, on sait quelles sont les attentes de l’opinion publique dans son ensemble, c’est-à-dire une plus grande efficacité, rapidité et surtout fermeté de la justice.

Ce qui distingue clairement le FN des autres partis en matière de justice, c’est l’idée d’un possible rétablissement de la peine de mort. Or, depuis l’arrivée de Mme Taubira à la chancellerie, les enquêtes annuelles du CEVIPOF (Centre d’études de la vie politique française) montrent que la part des Français qui seraient favorables à son rétablissement est passée de 35% à 50%. Ce terrible bilan devrait interpeller la ministre. C’est plus que regrettable de voir remonter des solutions extrêmes, qui n’en sont pas, simplement parce qu’à la demande légitime de sécurité et de fermeté des Français, on ne répond que laxisme et angélisme.

Comment expliquer des réactions aussi vives à l'encontre du député du Nord ?

André Bercoff : Tout le monde sait qu'avec Taubira, Valls entretient une relation de "je t'aime moi non plus". Le Premier ministre a trouvé dans les propos de Gérald Darmanin l'occasion de montrer qu'il défendait comme un chevalier blanc ses ministres, bien qu'il ne soit pas vraiment sur la même longueur d'onde en ce qui concerne la ligne politique. Valls a donc joué son rôle d'unificateur. D'autant que Christiane Taubira est encore l'icône d'une certaine gauche, elle représente, la diversité, la culture poétique, quelque chose de l'ordre de "Jeanne d'Arc".

Ce que semble vouloir dire Darmanin, c'est que la politique socialiste fait le jeu du FN, car l'insécurité augmente, les victimes deviennent les bourreaux et vice versa.

Alexandre Giuglaris : Tout ce qui touche à Mme Taubira est électrique. Si l’on met de côté les attaques indignes qu’elle a subies, ce qui n’est évidemment pas le cas des propos de M. Darmanin, chaque camp a fait de la garde des Sceaux une figure majeure et un symbole. C’est regrettable car on détourne l’attention de ce qui préoccupe les Français en matière de justice ou de sécurité et on ne parle guère de sa politique.

Quelle a été concrètement la politique menée par Christiane Taubira et en quoi a-t-elle pu alimenter la hausse du Front National ?

Alexandre Giuglaris : Je vous le disais, les Français sont, droite et gauche confondues, soucieux d’une justice qui soit plus rapide, plus tournée vers les victimes et plus protectrice de tous les citoyens. Or, à tort, ou plutôt à raison, les Français constatent que la politique pénale que mène Mme Taubira en supprimant les peines plancher contre les récidivistes, en facilitant les libérations des délinquants ou en voulant supprimer la rétention de sûreté contre les grands criminels ou les tribunaux correctionnels contre les mineurs récidivistes ; va à l’encontre de leurs attentes.

Vous ajoutez à cette politique, une méthode faite de sectarisme, de chasse aux sorcières à l’égard de certains magistrats (affaire Falletti) et de soutien, à peine masqué, au Syndicat de la Magistrature, auteur du "mur des cons", et vous obtenez tous les ingrédients pour alimenter un cocktail explosif. Mais je le redis, l’attente de protection et d’une justice plus ferme est celle de tous les Français, droite et gauche confondues.  

S'il est peut-être trop tôt pour connaître les résultats de son action, d'autres exemples dans le monde peuvent-ils nous éclairer sur les conséquences en termes de délinquance et de criminalité d'une politique qui tend à accorder à la répression un rôle marginal ?

Alexandre Giuglaris : Là encore, il n’y a pas de réponse évidente, ni de modèle idéal parfait dont on pourrait s’inspirer. Les pays nordiques, dont Mme Taubira et ses proches font des modèles, incarcèrent moins mais ont un niveau de délinquance souvent plus élevé que la France. Ce qu’il faut, c’est penser notre propre modèle. Et aujourd’hui, l’enjeu fondamental est celui de la lutte conte l’impunité et de l’inexécution ou de l’exécution très partielle des peines. Nous ne réussirons à lutter contre l’insécurité que par une politique ferme et efficace d’application et de renforcement de toutes les peines prononcées.

D'aucuns ont pu estimer que la ministre de la Justice n'avait pas été la hauteur dans sa gestion des attentats. Alain Tourret, député radical de gauche, a d'ailleurs dit qu'"elle ne correspond pas à l'attente actuelle des médias et des Français." Quel décalage entre les attentes des Français en matière de justice et la politique de Christiane Taubira peut-on observer ?

Alexandre Giuglaris : Je crois qu’on ne veut pas voir la demande unanime et consensuelle de protection et de fermeté chez tous les Français. Mais vous avez raison, la garde des Sceaux a été peu ou pas à la hauteur des évènements. Et pourtant, même si nous sommes en désaccord, je souscris à ses propos lorsqu’elle dit que la radicalisation a essentiellement lieu en dehors des prisons. Mais est-ce une raison pour ne pas faire preuve de fermeté en prison ? On sait que la garde des Sceaux est attachée à l’individualisation des peines et à la suppression des automatismes (prétextes utilisés pour supprimer les peines plancher). Mais alors pourquoi n’a-t-elle pas supprimé les crédits de réduction de peine automatiques dans sa réforme pénale ?

A. Coulibaly, l’un des terroristes du mois de janvier en a bénéficié malgré ses sept précédentes condamnations. Si Mme Taubira n’est pas responsable des lois qui existaient avant son arrivée, on aurait pu espérer (au moins après les attentats si ce n’est avant) qu’elle annonce la suppression de ce dispositif qui est contraire à l’individualisation qui lui est chère. A moins que l’individualisation ne serve qu’à libérer plus rapidement les délinquants…

André Bercoff : Il est vrai qu'elle a bâti sa réputation sur des discours très ancrés à gauche. Le problème réside dans son silence assourdissant au moment des attentats de janvier. Elle était littéralement muette, s'est mise dans les coulisse de l'événement. Est-ce parce qu'on lui a dit de ne pas être sur le devant de la scène ? Je ne le crois pas : l'indépendance de Christiane Taubira est légendaire. 

Mais au-delà de ça, il y a une dégradation préoccupante de la polémique politique comme je le disais plus haut. Et d'un certain point de vue, le PS comme l'UMP servent la soupe au FN en le plaçant au cœur de toutes les polémiques, de tous les enjeux. Un cas d'école pour tous les stratégistes en communication.

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