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Covid-19 : Les 3 erreurs de com’ du gouvernement (et pourquoi il n’est plus temps de s’en préoccuper)
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Maladresse

Covid-19 : Les 3 erreurs de com’ du gouvernement (et pourquoi il n’est plus temps de s’en préoccuper)

Le gouvernement n’a pas manqué de transparence, mais il a surestimé les capacités des Français à appliquer les mesures barrière et de distanciation sociale. Stéphane Gayet et Arnaud Benedetti nous explique les erreur de com' du gouvernement.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.

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Atlantico : Le fait de déclarer s'appuyer sur des "fondements scientifiques" pour maintenir les élections municipales tandis que la majorité pointe du doigt l'opposition porte-il atteinte à la crédibilité gouvernementale alors même que ces "fondements" n'ont pas été rendu publics ? Qu'en est-il réellement ?

Stéphane Gayet: Je ne vois pas à quels fondements scientifiques ont fait allusion. Du reste, la science n’a pas de réponse à ce type de situation. On ne peut pas justifier à la fois l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes et le fait de maintenir les élections municipales. C’est une décision politique qui ne s’appuie ni sur la science, ni sur l’empirisme. Le gouvernement s’est permis là d’utiliser un argument fallacieux qui ne résiste pas à l’analyse. Il arrive que l’on justifie une décision au nom de la science, alors que ce n’est qu’un écran de fumée. L’argument scientifique permet d’aveugler tous les gens qui se sentent dépassés par la science, et c’est une stratégie.

Arnaud Benedetti: Le scientifique est là pour éclairer , pour procéder à l’aide à la décision mais certainement pas pour se substituer au politique qui est souverain en la matière . En outre force est de constater , et c’est bien compréhensible au regard des caractéristiques inconnues du virus , les scientifiques ne sont pas forcément d’accord en entre eux : pas plus sur les propriétés du Covid-19 , que sur les mesures prophylactiques à mettre en œuvre pour le combattre . Le pouvoir donne le sentiment d’être si ce n’est aux abonnés absents mais d’indexer ses décisions sur le temps long de la recherche . Or il eut fallu faire vite , prendre des mesures conservatoires immédiatement , les expliquer aux partenaires économiques , aux acteurs politiques , en créant les conditions d’un consensus , seul terreau susceptible de créer une véritable unité sacrée dans ce qui s’apparente de plus en plus à une guerre sanitaire . Trop lent , trop confus , trop hésitant : ces manquements font que nous nous retrouvons dans une situation où nos dirigeants agissent sous la pression des événements . Il y a un doute terrible qui s’installe dans une opinion pourtant fortement résiliente et dont il faut observer le très grand sang-froid sur le bien-fondé de la stratégie des pouvoirs publics depuis le début de cette crise . La majorité continue à faire de la com ‘ : elle stigmatise l’opposition par la voix de ses seconds-couteaux sur la question du report des municipales alors qu’il eut fallu il y a 15 jours lors de la rencontre avec les responsables des principales forces politiques les préparer et les associer à une décision de report ; elle culpabilise les français sur leur “ indiscipline " mais toute la communication du Président de la République jusqu’à jeudi a été d’adresser des messages visant à rassurer et à continuer à avoir une vie sociale presque normale ! Quant aux scientifiques on leur fait porter une responsabilité qui n’est pas la leur ...

N'est-ce pas contradictoire de permettre aux gens à faire leurs courses "normalement" (comme l'a dit Bruno Le Maire) ou encore de les encourager à aller voter tandis que le gouvernement et les autorités sanitaires appellent au télétravail et au confinement chez soi ?

Stéphane Gayet: Le gouvernement est très préoccupé par les élections. Il a très peur d’un échec. Donc, pour justifier leur maintien, il dit que l’on peut faire ses courses normalement. Ce n’est pas cohérent. Ce sont des mesures à géométrie variable. La seule mesure raisonnable est le confinement maximal des personnes à la maison et le télétravail autant que possible.

Les Français se révèlent tout à fait incapables de respecter les mesures barrière et de distanciation sociale, en l’absence de confinement dans leur domicile : il suffit de les observer dans les gares et les magasins pour voir qu’ils n’ont strictement rien compris. Ils font tout à l’envers, en dépit du bon sens. Forcément, le virus continue à circuler.

Arnaud Benedetti: Nous vivons un trafalgar communicant avec des injonctions contradictoires permanentes . Résultat des courses : on s’apprête à monter d’un coup , de manière brutale , presque militaire avec un dispositif dont les conséquences vont être de mettre le pays à l’arrêt ! Il va quand même que l’on commence à s’interroger sur les mécanismes qui ont conduit à un black-out immédiat , désastreux sur le plan économique , attentatoire aux libertés publiques , socialement catastrophique pour la vie du pays . Qu’un grand pays comme la France , qui s’estime disposé de toutes les compétences administratives et techniques , se retrouve du jour au lendemain dans une situation telle que nous la traversons cela s’appelle une “ étrange défaite “. Nous avons manifestement failli au plus haut niveau de l’état mais également dans les arcanes d’une bonne partie de l’appareil d’Etat en ce qui concerne la gestion des crises . Et ce depuis des années . Nous le payons cash . En matière de message contradictoire , comment enfin allons-nous expliquer que nous confinons chacun d’entre nous pour notre sûreté et dans le même temps ne pas fermer les frontières ? C’est inaudible .

Il semblerait que le gouvernement n'a pas manqué de transparence envers les Français, mais plutôt de confiance. En prenant les mesures au fur et à mesure des jours qui passent, cela n'aggrave-t-il pas la situation ?

Stéphane Gayet: Le gouvernement n’a pas manqué de transparence, mais il a surestimé les capacités des Français à appliquer les mesures barrière et de distanciation sociale. La pédagogie a été ratée, infantilisante et contre-productive. On assiste tout de même à un phénomène de misérabilisme social eu égard à la prévention : incompréhension totale, égoïsme, manque de civisme ; il faut le voir pour le croire. Echec de communication, messages inappropriés, infantilisation, demi-mesures incohérentes avec le reste, etc. Et les Français vont faire leurs courses avec des gants mais parlent d’abondance et s’embrassent : Pauvre France !

Arnaud Benedetti: La confiance ne se décrète pas ! Elle se construit . Les annonces séquencées de l’exécutif évidemment entretiennent un sentiment de défiance , d’incompréhension . Au tout début de l’épidémie , lorsqu’en Chine la propagation s’accélérait , la Ministre de la santé s’est voulue rassurante ...comme Gamelin en 1940 ! Elle a déserté son poste pour des raisons électorales . L’image est désastreuse . C’est une désinvolture d’Etat! On s’est ensuite moqué des Italiens les prenant de haut par la voie de la porte-parole du gouvernement . Tout ceci pour en arriver à un durcissement "garrotique " de toute vie sociale . Un exemple : le secteur économique des cafés et restaurants a appris la fermeture samedi de l’ensemble des établissements à 20 h pour une fermeture à minuit ! Pourquoi ne pas les avoir associé en amont pour mieux les préparer à cette mesure certes indispensable mais néanmoins totalement traumatique pour un secteur qui s’est vu qualifier par le chef du gouvernement pour la circonstance de " non-utile " ( les professionnels apprécieront ). Mais qui conseille nos gouvernants ? Le bon sens est peut-être trivial mais il est indispensable quand il s’agit de communiquer !

Comme l'a dit le Directeur Général de la Santé "le virus ne circule pas en France, ce sont les gens qui le font circuler", en se déplaçant, les citoyens créent le danger. Il faut passer outre la communication gouvernementale et prendre ses responsabilités personnelles ?

Stéphane Gayet: Il est certain qu’il faut réduire au maximum tous ses déplacements. Pour une fois, ce sont les transports individuels qu’il faut privilégier. Que chacun prenne ses responsabilités personnelles, c’est trop demander aux Français, un peuple qui a pris l’habitude d’être assisté en tout. On paie des décennies de politique de déresponsabilisation.

 Arnaud Benedetti: Il y a un devoir de responsabilité personnelle . Pour le coup le Président de la République a raison de le rappeler . Encore faut-il être cohérent jusqu’au bout dans l’articulation des mesures prises , dans leur coordination , dans la vérité du discours . Ce qui pour le moment est loin d’être le cas . Bien évidemment que la gestion de cette crise est complexe pour les acteurs étatiques , que la nature de la crise est inédite , mais comme le rappelait Marc Bloch par gros temps il n’y a que des " postes de combat " ... Le sentiment qui se diffuse c’est que nous avons manqué de combattants lucides et sereins . On a sous-estimé la menace , confiant dans notre expertise scientifique et nos capacités sanitaires . Voilà des années que nos chercheurs et nos personnels de santé disent que nous manquons de moyens ; on leur oppose une vision comptable , aussi suffisante qu’inefficace . Ce que révèle le coronavirus c’est quelque chose de profond : l’appauvrissement de nos politiques publiques et la défaillance de notre chaîne de commandement . En appeler à l’unité nationale oui , mais saura t’on une fois surmonté cette épreuve , tirer tous les enseignements de celle-ci ?

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