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Coup de tonnerre en Arabie saoudite : un prince anonyme lance une contestation publique sans précédent de la légitimité du roi Salmane et de son fils
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Dallas à Ryad

Coup de tonnerre en Arabie saoudite : un prince anonyme lance une contestation publique sans précédent de la légitimité du roi Salmane et de son fils

The Guardian a publié deux lettres d’un prince saoudien qui appelle à un changement de régime en Arabie saoudite. Une lettre, qui s'inscrit dans un contexte de conflit au sein de la famille royale depuis 1926.

Alain Chouet

Alain Chouet

Alain Chouet est un ancien officier de renseignement français.

Il a été chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE de 2000 à 2002.

Alain Chouet est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et le terrorisme. Son dernier livre, "Au coeur des services spéciaux : La menace islamiste : Fausses pistes et vrais dangers", est paru chez La Decouverte en 2011.

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Atlantico : Qui peut-être ce prince ? Quelle peuvent-être sa place et sa légitimité au sein de la famille royale au sens large ? Plus largement, quelles sont les rivalités entre les clans ?

Alain Chouet : Pour autant que ces lettres soient authentifiées et qu’elles émanent bien d’un membre de la famille royale, il vaut mieux pour leur auteur qu’elles restent anonymes…. La famille royale séoudienne compte un peu plus de 3000 princes issus de diverses lignées. Ibn Séoud, le fondateur de la dynastie, avait assuré pendant l’entre-deux guerres l’unification de son royaume par les armes mais aussi en épousant les filles de nombreux et différents chefs de tribus de la péninsule arabique. Il y a donc une sorte de hiérarchie informelle entre les branches de la famille selon le prestige du clan auquel appartenaient les différentes épouses du feu roi.

Il existe ainsi une rivalité certaine, voire une animosité,  entre la branche Soudaïri de la famille à laquelle appartient le roi Salmane et la branche Tuwaïjri à laquelle appartenait son prédécesseur le roi Abdallah. Cela dit, il ne faut pas exagérer l’importance de ces rivalités. Si elles peuvent influer sur des questions de politique interne, de partage des richesses ou sur certains choix de politique extérieure, personne ne remet en cause les fondamentaux du Royaume et tous les clans se réunissent face à une éventuelle menace extérieure.

Enfin, en dehors du roi, de son cabinet et du « conseil de famille » auquel appartiennent ses frères les plus âgés en phase avec le Conseil des Oulémas wahhabites, personne en Arabie n’a de légitimité quelconque pour émettre des avis et des critiques. Celles-ci seront d’autant plus mal reçues qu’elles sont exprimées de façon anonyme par le truchement d’intermédiaires étrangers. En Arabie, on lave son linge sale en famille….

Ce n'est pas la première fois que l'on met en lumière un conflit au sein de la famille royale. Dans quel contexte interne et international ces lettres s'inscrivent-elles ? Comment ce contexte influe-t-il sur les divisions de la famille royale ?

Toutes proportions gardées, l’Arabie Saoudite, terre natale de Ben Laden, se trouve dans une situation comparable à celle de la France des années 1780. Une famille s’y est installée au pouvoir en 1926, établissant sa légitimité sur une base religieuse en usurpant la garde des lieux saints de l’Islam à ses titulaires historiques qu’étaient les Hashémites, descendants en ligne directe du Prophète Mahomet. Cette famille exerce sans partage la totalité du pouvoir et accapare la totalité d’une rente astronomique provenant de l’exploitation du plus riche sous-sol du monde en hydrocarbures. Afin de conserver sa légitimité face à toute forme de contestation, la famille Séoud a fermé la voie à toute forme d’expression démocratique ou libérale. Elle pratique et répand une interprétation de l’Islam la plus fondamentaliste possible, ainsi susceptible de la mettre à l’abri de toute forme de surenchère dans ce domaine et de toute contestation démocratique ou nationaliste.

Dans ce pays où l’on dénombre sans certitude une vingtaine de millions d’habitants, les retombées de la rente ont tout de même donné naissance à diverses formes de commerce et d’industrie auxquelles le princes ne sauraient toucher sans déroger et qu’ils ont donc concédées, moyennant participation aux bénéfices, à des entrepreneurs « roturiers » majoritairement issus de pays étrangers proches et bien sûr musulmans : Yéménites, Levantins, Palestiniens, Pakistanais. Alors que l’avenir du pétrole s’annonce incertain, ces entrepreneurs font observer, comme les bourgeois du Tiers Etat en 1789, que ce sont eux qui font « tourner la boutique » et préparent l’avenir du pays. Dans ces conditions ils estiment que ce ne serait que justice de les associer sous une forme ou une autre à l’exercice du pouvoir et à la gestion d’une rente que la famille régnante confond avec sa cassette personnelle. Ils le font régulièrement savoir.

Et ce n’est donc pas un hasard si l’on trouve parmi les activistes islamistes les plus violents hostiles au Royaume et à ses soutiens extérieurs, un nombre significatif d’enfants de cette bourgeoisie saoudienne privée de tous droits politiques mais certainement pas d’idées ni de moyens. Oussama Ben Laden est au nombre de ceux-là. La majorité des terroristes du 11 septembre également. Mais il existe aussi un certain nombre de rejetons de la classe dirigeante, souvent formés en Occident, qui estiment que le fondamentalisme et l’immobilisme du pouvoir royal compromet leur avenir et, dans un monde ouvert à l’information, risque de conduire à des phénomènes révolutionnaires violents alimentés par le salafisme et le djihadime que les services séoudiens ont imprudemment suscité, soutenu et financé en croyant ainsi se prémunir de tout débordement et se mettre à l’abri des ambitions de l’Iran chiite. Le rédacteur des lettres ouvertes, si il existe, appartient sans doute à cette mouvance. Mais il s’y prend mal.

De quels soutiens ce prince peut-il bénéficier à l'étranger, notamment aux Etats-Unis ? Est-ce que ces lettres peuvent changer l'attitude des autres pays envers le roi Salmane et son entourage ?

D’une manière générale, et même si elle n’apprécie guère le monopole de la famille royale sur le pouvoir et la rente, la population de l’Arabie demeure majoritairement conservatrice, traditionaliste et xénophobe. Longtemps statique et isolée géographiquement, elle se méfie des évolutions brusques et des ingérences étrangères. Elle peut à la rigueur tolérer des « erreurs de jeunesse » mais rejetterait avec véhémence toute intervention extérieure pour les soutenir.

En Arabie, le meilleur moyen de tuer dans l’œuf toute idée d’évolution, de progrès ou d’ouverture est d’en attribuer l’initiative à une main étrangère. En confiant la publication de ses lettres ouvertes à un journal britannique, le « prince séoudien » condamne par avance les idées qu’il préconise. Elles seraient encore plus condamnées si elles recevaient des soutiens extérieurs. Ce qui, en définitive, jette la suspicion sur l’existence même de ce prince graphomane. On aurait voulu jeter à la trappe les évolutions qu’il réclame qu’on ne s’y serait pas pris autrement…

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