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©Anthony WALLACE / AFP

Crise sanitaire... et politique ?

Coronavirus : pourquoi la colère de la population chinoise ne déstabilise qu’assez peu le régime communiste

Les Chinois ont exprimé leur colère sur les réseaux sociaux à l'annonce de la mort de Li Wenliang. Ce médecin lanceur d'alerte avait été l'un des premiers à communiquer sur le coronavirus à Wuhan.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris, spécialiste de l’histoire politique et culture de la Chine contemporaine, Emmanuel Lincot est Chercheur-associé à l’Iris. Son dernier ouvrage Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power 

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Atlantico.fr : Depuis la mort du docteur Li Wenliang, le lanceur d'alerte sur le coronavirus, les journaux occidentaux s'interrogent sur la montée de la grogne au sein de la population chinoise. Nombreux sont les journalistes et analystes qui y voient le "réveil" de la population chinoise et la montée d'un important mouvement contestaire. Pourtant cette vision n'est-elle pas très occidentale et déconnectée de la réalité chinoise ? 

Emmanuel Lincot : Ce que l'on conteste, c'est l'impéritie gouvernementale qui a tardivement réagi face à la crise et le régime de crainte qui s'est instauré. Li Wenliang avait alerté l'opinion sur la dangerosité du coronavirus dès l'année dernière mais la précocité de son jugement l'avait rendu suspect aux yeux des autorités. C'est ce décalage qui rend l'attitude des dirigeants insupportable. De là à dire que le Parti Communiste a perdu de sa légitimité, il est bien trop tôt pour le dire. Si cette crise du coronavirus est fondamentalement une crise de confiance, elle est révélatrice aussi de l'état sanitaire du pays. L'épidémie du SRAS en 2003 aurait du permettre l'éradication totale des marchés exotiques et de plein air - où croupissent avant leur abattage toutes sortes d'animaux dans des conditions d'hygiène déplorables - comme celui de Wuhan où est né probablement le coronavirus. Là encore, vous avez un effet de décalage saisissant entre ce que la Chine prétend être en tant qu'hyperpuissance du high tech du XXI° siècle et la réalité du pays qui reste à bien des égards une société du tiers-monde.L'absence de sécurité sociale, de services à la personne est également criant. Le réflexe du régime a consisté à installer des péages pour parquer la population comme ce qui avait été fait à l'issue du Grand Bond en Avant à la fin des années 50. La célérité du régime à construire des hôpitaux de campagne à grand renfort de propagande n'a d'égal en fait que son archaïsme dans la gestion de la crise.

Plusieurs universitaires ont signés de tribunes publiées ce lundi, tribunes relativement à charge contre le gouvernement chinois. Parmi les revendications, la nécessité d'obtenir une réelle liberté d'expression pourtant inscrite dans la constitution. Ce désir est-il majoritaire au sein de la population chinoise ? Eprouve-t-elle un réel besoin de démocratie ?

La démocratie, c'est une logique de séparation des pouvoirs. C'est aussi la possibilité donnée à la presse d'exercer un regard critique sur la politique d'un gouvernement. C'est enfin un climat de confiance qui permet aux citoyens d'exprimer leur liberté d'opinion sans crainte de brimades voire de menaces ou d'arrestations. Ces conditions ne sont pas rassemblées en Chine. Elles ne l'ont jamais été. Que des intellectuels protestent courageusement et que le régime tolère pour un temps leur démarche est une façon de vouloir sans doute pour Xi Jinping de revenir à la normale. Au reste, la diminution - toute proportionnelle - du nombre de victimes, la fin des célébrations - moroses - du Nouvel an chinois semblent signifier la reprise en main de la situation. Quelques bouc émissaires seront sacrifiés pour la forme et l'économie redémarrera. C'est très certainement l'option retenue à ce jour par les autorités et je ne suis pas sûr par ailleurs que cette crise ait provoqué  l'électrochoc pourtant nécessaire en Occident même sur l'état de vulnérabilité et d'hyper-dépendance de nos économies vis à vis de la Chine.

S'exprimant face aux dirigeants communistes, Xi Jinping, avait, l'année dernière, pointé du doigt les dangers que pouvaient représenter les "cygnes noirs" et les "rinhocéros gris" (des événements improbables qui ont de graves conséquences et des risques perçus de tous mais que personne ne parvient à contenir). Si cette mise en garde semble aujourd'hui prémonitoire, le gouvernement devrait-il se méfier de la colère actuelle ? 

Le coronavirus s'est ajouté à d'autres problèmes (Taïwan, Hong Kong, le Xinjiang) et de toute évidence Xi Jinping va devoir affronter bien d'autres turbulences. Que cette crise se doit développée avec une telle ampleur au moment du Nouvel an chinois - fête éminemment religieuse de surcroît - n'est pas non plus du meilleur augure. Dans l'avenir, les historiens diront sans doute que c'est depuis la Chine que seront nés deux crises majeures annonçant en Occident même et dans d'autres régions du monde peut-être des phénomènes identiques et tout aussi dévastateurs : la crise immobilière de Hong Kong d'une part entraînant une vague de protestations jusqu'alors inédite et le coronavirus d'autre part qui aura su quant à lui  paralyser toute une partie de l'économie mondiale. Prévenir l'impact de ces crises est le rôle du politique. En Chine comme partout ailleurs dans le monde.

Propos recueillis par Aude Solente 

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