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Conversations intimes  : ce que Winston Churchill écrivait à sa femme la veille de la Première guerre mondiale
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Bonnes feuilles

Conversations intimes : ce que Winston Churchill écrivait à sa femme la veille de la Première guerre mondiale

Parmi les milliers de lettres, notes personnelles et télégrammes échangés entre Churchill et son épouse entre 1908 et 1964, ce recueil unique, naturellement destiné à rester confidentiel de leur vivant, donne un aperçu incomparable, non seulement de leur vie de couple et de famille, mais aussi de leurs jugements sur la politique nationale et internationale, sur les grandes personnalités du moment, sur le cours de deux guerres mondiales, sur leurs espoirs, leurs ambitions et leurs déceptions pendant plus d’un demi-siècle. Extrait de "Conversations intimes", publié chez Tallandier (1/2).

Le 2 août, après avoir consulté le Premier ministre, Churchill ordonna la mobilisation générale de la flotte.

De Winston

Amirauté 24 juillet 1914

Ma chérie, J’ai réussi à reporter mes conférences navales et je viendrai vous voir demain, vous & les chatons, par le train d’1 heure. Je vous donnerai alors toutes les nouvelles. L’Europe tremble, au bord d’une guerre généralisée. L’ultimatum de l’Autriche à la Serbie étant le document de ce type le plus insolent jamais conçu. À côté de cela, la formation d’un gouv. provisoire en Ulster, désormais imminente, paraît presque de la routine. Il faudra juger des événements à venir en Ulster quand ils se produiront. Personne ne semble guère s’en alarmer. Avec mon tendre & profond amour,

W. o

De Clementine

PearTree Cottage

Lundi soir [27 juillet 1914]

Mon chéri Je viens juste de raccrocher. C’est merveilleux d’entendre votre voix si clairement aussi loin – J’avais tellement envie de vous prendre dans mes bras & d’embrasser votre cher visage – Mais je dois aussi vous dire que je ne suis pas une chatte aveugle ! J’ai perçu une note de critique indulgente dans votre voix lorsque je vous ai dit que je n’avais pas vu l’ordre donné à la Première flotte dans les journaux ! Je me suis précipitée à la maison « les oreilles rabattues & la queue au vent » & j’ai dévoré le « times » de la première à la dernière page, y compris les annonces & le courrier du coeur, mais sans succès ! Je soupçonne que l’édition du Times qui est distribuée dans ce coin reculé est imprimée pendant la nuit ! Bonne nuit, mon très cher amour – J’aime à croire que les choses s’amélioreront demain – Assurément, toute heure de sursis ne peut être que favorable au camp de la paix. Ce serait une mauvaise guerre –

Votre Clemmie qui vous aime .

De Winston

Amirauté 28 juillet 1914, minuit

Ma chérie & ma toute belle – Tout se dirige vers la catastrophe & l’effondrement. Je suis intéressé, remonté à bloc & content. Ce n’est pas épouvantable d’être ainsi fait ? Ces préparatifs exercent sur moi une horrible fascination. Je prie Dieu de me pardonner ces effroyables passes de légèreté – Reste que je ferais tout mon possible pour la paix, & que rien ne m’inciterait à porter le premier coup par vilenie – Je n’arrive pas à me persuader que nous, dans notre île, nous ayons une sérieuse responsabilité dans la vague de folie qui a emporté les esprits du monde chrétien. Personne ne peut en mesurer les conséquences. Je me demandais si ces imbéciles de Rois & d’Empereurs ne pourraient pas se réunir & redonner du sens à la Royauté en sauvant les nations de l’enfer, mais nous sommes tous à la dérive, mus par une sorte de sourde transe cataleptique. Comme s’il s’agissait de chirurgie pour quelqu’un d’autre ! Les deux cygnes noirs du lac du parc St James ont un adorable petit – gris, duveteux, précieux & unique. Je les ai observés ce soir pour me changer de tous les projets & plans de bataille. Nous mettons l’ensemble de la marine sur le pied de guerre (sauf les réservistes). Et tout semble parfaitement au point dans le moindre détail. Les marins sont tout excités et sûrs d’eux. Tout le matériel est au niveau des dotations prévues. Tout est prêt comme jamais auparavant. Et nous sommes en alerte du matin au soir. Mais la guerre, c’est l’Inconnu & l’Inattendu ! Que Dieu nous garde, ainsi que ce que nous a légué notre long passé. Vous savez à quel point je serais prêt à fièrement risquer – ou si besoin est à donner – ma période d’existence pour que notre pays reste grand & célèbre & prospère& libre. Mais ces problèmes sont ts difficiles. Il faut essayer de mesurer l’indéfini & de peser l’impondérable – je suis sûr cependant que si la guerre survient nous leur donnerons une bonne raclée. Ma chérie… Téléphonez-moi à heure fixe. Mais parlez en paraboles – car tous nous écoutent. Embrassez donc les chatons & soyez aimée à jamais seulement de moi. Je suis à vous seule, W. o

De Winston

Amirauté 31 juillet 1914

Secret À ne pas laisser traîner – mais à mettre sous clé ou à brûler. Ma chérie – Il y a encore de l’espoir bien que les nuages soient de plus en plus noirs. Je crois que l’Allemagne s’aperçoit de l’ampleur des forces dressées contre elle & essaye un peu tard de modérer son idiote d’alliée. Nous essayons de calmer la Russie. Mais tout le monde se prépare rapidement à la guerre et le couperet peut désormais tomber à tout moment. Nous sommes prêts. Je ne pourrais pas vous dire tout ce que j’ai fait & les responsabilités que j’ai prises ces derniers jours : mais tout marche bien & tout le monde a bien réagi. Les journaux ont observé une retenue admirable… L’Allemagne nous a envoyé une proposition aux termes de laquelle nous resterions neutres si elle promet de ne pas annexer de territoire français ni d’envahir la Hollande – Il est inévitable qu’elle annexe des colonies françaises & elle ne peut pas promettre de ne pas envahir la Belgique – qu’elle est contrainte par traité non seulement de respecter, mais de défendre. Grey [ministre des Affaires étrangères] a répondu que ces propositions sont impossibles & déshonorantes. Tout laisse donc présager une confrontation sur ces questions. Pourtant l’espoir n’est pas mort. La Cité de Londres sombre tout simplement dans le chaos. Le système bancaire mondial est pratiquement en panne. On ne peut vendre ni valeurs ni actions. On ne peut emprunter. Bientôt, peut-être, il ne sera plus possible d’échanger un chèque contre des espèces. Le prix des marchandises augmente jusqu’à atteindre des niveaux de panique. Des centaines de pauvres vont se retrouver sans le sou… Mais je suppose que l’appréhension de la guerre heurte ces intérêts davantage ou autant que la guerre elle-même. Vivement la victoire si elle advient. J’ai décidé de déplacer Callaghan1 & de confier le commandement suprême à Jellicoe2 dès qu’il deviendra certain que la guerre va éclater. Hier soir j’ai de nouveau dîné avec le P.M. Serein comme jamais. Mais il me soutient bien pour toutes les mesures nécessaires. Tous les officiers de l’Enchantressmobilisés partent en bloc pour l’Invincible. Je retiens par la force les 2 dreadnoughts turcs qui sont prêts [à livrer]. Pour l’Irlande, je crois que cela va se régler. Je suis décontenancé d’apprendre que les dépenses du mois s’élèvent à 175 £. Veuillez SVP m’envoyer les factures à la fois pour PearTree & pour Admiralty House séparément. Il va falloir prendre des mesures de rigueur. Je vais régler les factures directement moi-même, & Jack [Churchill] pourra surveiller les dépenses courantes d’ici en votre absence. Je vous envoie le chèque pour PearTree. Je suis si content que vous y trouviez repos et bien-être. Avec mon plus tendre amour ma chérie –

 

Votre dévoué mari W.

De Clementine

[PearTree Cottage] 31 juillet [1914]

Mon chéri Tout ce que vous me dites dans votre lettre m’intéresse profondément. Je souhaiterais vraiment être avec vous en cette période tourmentée & exaltante. Je sais dans quel état d’esprit vous êtes – fourmillant de vie jusqu’au bout des doigts – Je suis étonnée de la réserve des journaux – Quelle perversité de la part de l’Allemagne que de faire une proposition aussi cynique – La « cité » semble être une bulle vraiment fragile… Je suis sûre que vous avez raison en ce qui concerne le commandement suprême de la flotte…. Les bébés vont bien et sont épanouis – Ils ont été terriblement déçus lorsqu’ils ont aperçu Jack [Churchill] qui descendait de la falaise en direction de la plage & ont découvert que ce n’était pas leur « Papa », mais celui de John George – Randolph s’est évertué à poser des questions sur votre absence pendant 5 minutes. Il est maintenant résigné, mais il n’est toujours pas convaincu de sa nécessité !…. Amour tendre pour vous, chéri, de la part de votre Clemmie …

De Winston

Amirauté 2 août 1914 1 h du matin

Ma chatte – ma chère – C’est fini. L’Allemagne a éteint les derniers espoirs de paix en déclarant la guerre à la Russie, & la déclaration contre la France est attendue à tout moment. Je comprends tout à fait votre point de vue – Mais le monde est devenu fou – & il faut que nous nous occupions de nous-mêmes – & de nos amis. Ce serait bien si vous pouviez venir un jour ou deux la semaine prochaine. Vous me manquez beaucoup – Votre influence quand elle me guide & ne va pas dans un sens contraire au mien m’est de la plus grande utilité. Douce Kat – mon tendre amour – Votre dévoué W. Le 3 août, l’Allemagne envahit la Belgique. Le Conseil restreint dans son ensemble était maintenant convaincu que la Grande-Bretagne devait intervenir pour défendre la neutralité belge ; il avait le soutien de tous les partis et il n’y eut pas de vote au Parlement. À 23 h le 4 août, son ultimatum ayant expiré, la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne.

Extrait de "Conversations intimes,Winston et Clémentine Churchill", publié chez Tallandier. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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