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Michel Sapin veut mettre un terme à l'hégémonie du dollar.
Michel Sapin veut mettre un terme à l'hégémonie du dollar.
©Reuters

Euuuuuuh...

Contrer l’hégémonie du dollar en boostant l’euro, OK Michel, mais comment le faire concrètement avec les moyens de Bercy ?

Michel Sapin veut mettre un terme à l'hégémonie du dollar, mais il oublie que Bercy n'a aucune influence en la matière, et que de toute façon la tendance au rééquilibrage entre les devises est déjà amorcée.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : En marge des rencontres du Cercle des Economistes à Aix en Provence, le ministre des Finances à montré du doigt l’hégémonie du dollar dans les échanges internationaux, estimant qu’un rééquilibrage était "possible et nécessaire". Concrètement, comment procède-t-on à un tel rééquilibrage des devises ?

Alexandre Delaigue : Ce n’est pas si simple, car une transaction implique toujours deux intervenants, et si l’un des deux veut payer ou être payé en dollars, il faut bien "faire avec". Si le dollar est très utilisé dans les échanges internationaux, c’est parce que c’est un marché très liquide. Mais rien n’oblige personne à en utiliser, d’autant qu’il existe déjà des outils qui permettent de "contrer" la nécessité des paiements en dollars. C’est une obsession française vieille de 50 ans ; Valéry Giscard d’Estaing disait, lorsqu’il était ministre des finances du général de Gaulle, qu’il s’agissait du "privilège exorbitant du dollar".

Avec le dollar, l’extraterritorialité des lois américaines a permis de condamner BNP Paribas à payer une amende. C’est pourquoi cette obsession toute française est remise d’actualité. Mais il faut bien comprendre que la forte utilisation du dollar venait justement du fait que ce type d’affaire ne se produisait pas. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre : si vous invitez les acteurs économiques à effectuer des transactions dans votre devise et qu’ensuite vous leur infligez tout un tas d’impôts et de réglementations, ne vous attendez pas à ce qu’ils renouvellent l’expérience. C’est pourquoi jusqu’ici les pays avaient l’impression de bénéficier d’une certaine impunité.

Comment en est-on arrivé à ce que le dollar soit en position "hégémonique", comme le dit Michel Sapin ?

Initialement la Livre sterling était la première devise, et ce jusqu’en 1914, car Londres était la première place financière, et la Grande-Bretagne, la première économie du monde. Après la Première guerre mondiale l’Europe était affaiblie, et dans les années 1920 le dollar est devenu la première monnaie mondiale, puis a cessé de l’être en 1929 à cause de la crise de Wall Street. Beaucoup de pays ont renoncé à utiliser le dollar, puis la Seconde Guerre mondiale est passée par là, et les accords de Bretton Woods ont mis le dollar au centre des échanges économiques.

Les Etats-Unis sont la première économie mondiale, possèdent la première place financière avec New York et Chicago, ce qui leur confère la position de force qu’on leur connaît. Cependant l’historien de l’économie Barr Eichengreen l’a très bien montré dans son livre "Un privilège exorbitant" (Odile Jacob, 2011), cette position du dollar s’érode au fur et à mesure que d’autres économies grandissent, et que bon nombre de transactions n’ont pas besoin de passer par lui. Car l’usage du dollar répond à une commodité : comme tout le monde en utilise, si vous avez besoin, par exemple, de rands sud-africains, vous changerez d’abord votre monnaie en dollars, puis en rands, car on trouve toujours un marché relativement liquide à partir de la devise américaine. Ce qui n'est pas fircément le cas entre votre monnaie nationale et le rand sud-africain, pour poursuivre cet exemple.

Mais qu’est-ce qui vient contredire le discours du ministre des Finances ?

Cette position acquise du dollar a tendance à s’éroder, comme je le disais, car l’Europe a désormais une seule monnaie, ce qui génère automatiquement un effet de poids dans les transactions, et le yuan, quant à lui, commence à monter, devenant un peu plus une monnaie de réserve internationale.

De plus, dans le cas très actuel de l’Argentine, on voit une Cour américaine qui applique le droit américain sur une dette souveraine étrangère. L’Argentine en a pris acte, et procède aujourd’hui à des émissions dans sa monnaie nationale, et va de plus en plus le faire pour éviter de se retrouver de nouveau dans une telle situation. De même, la prochaine fois qu’un Nord-coréen cherchera une banque avec laquelle faire des affaires et avoir des devises, sans doute utilisera-t-il plus volontiers du yuan que du dollar, instruit qu’il est par ce qui est arrivé à BNP Paribas.

Mais c’est un processus très lent. Le passage de la Livre sterling au dollar comme première monnaie mondiale s’est fait de 1914 à 1945. Il a fallu passer par deux guerres mondiales, ce qui n’est pas rien. Les gens ont des habitudes, et il faut du temps pour en changer.

Si ce rééquilibrage entre les devises est effectivement en cours, comment faut-il alors interpréter la déclaration de Michel Sapin ? Celle-ci relève-t-elle simplement de la posture ?

On peut véritablement parler de posture. Si Bercy a été très sensible aux intérêts de BNP Paribas, c’est surtout pour des raisons qui ont à voir avec les "portes coulissantes" entre les grandes banques françaises et l’inspection des finances. Autrement dit, si le degré de défense apporté à BNP Paribas est aussi important, c’est parce que les très grandes banques occupent une place centrale dans le système politique français. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la déclaration de Michel Sapin. Et de toute façon un politique ne sera jamais contesté en France  pour avoir dit ce genre de chose.

La prévalence ou non du dollar dépend uniquement d’agents privés, les politiques publiques n’y peuvent rien. Les banques centrales sont indépendantes, de toute façon, et tout le monde a été très content pendant la crise du fait que la FED octroie une ligne de crédit quasi illimitée à la BCE pour fournir suffisamment de dollars aux banques qui en avaient besoin. Nous nous trouvons dans une logique coopérative qui a beaucoup plus d’importance que les rodomontades de quelques uns.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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