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Le diagnostic donné par François Fillon d'un modèle social, qui n'a plus rien d'un modèle, qui produit de l'exclusion, de l'injustice, du chômage, avec une couverture du risque social qui se dégrade, est le bon.
Le diagnostic donné par François Fillon d'un modèle social, qui n'a plus rien d'un modèle, qui produit de l'exclusion, de l'injustice, du chômage, avec une couverture du risque social qui se dégrade, est le bon.
©capture écran France 2

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Contre-attaque de François Fillon sur la sécurité sociale : le candidat verrouille efficacement la philosophie de son projet mais se garde d’en préciser les détails concrets

Le vainqueur de la primaire a réagi dans une tribune aux accusations dont il a fait l'objet, selon lesquelles il avait pour but de privatiser l'Assurance-maladie. Mais son projet, s'il ne semble pas aller dans ce sens, reste flou.

Frédéric Bizard

Frédéric Bizard

Frédéric Bizard est professeur d’économie à l’ESCP, président de l’Institut de Santé et auteur de « L’Autonomie solidaire en santé, la seule réforme possible ! », publié aux éditions Michalon.

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Atlantico : Dans une tribune parue dans le Figaro, François Fillon répond à ses détracteurs qui l'accusent de vouloir privatiser l'Assurance-maladie et il développe son programme pour la sécurité sociale. Celui-ci va-t-il dans le bon sens ?

Frédéric Bizard : C'est une tribune qui vise à rassurer les Français par rapport aux attaques qu'il a subi. Elle est très politique et bien écrite, mais avec des messages très généraux qui ne donnent pas une idée très précise de ce que va être la transformation annoncée du modèle social.

Le diagnostic donné d'un modèle social, qui n'a plus rien d'un modèle, qui produit de l'exclusion, de l'injustice, du chômage, avec une couverture du risque social qui se dégrade, est le bon. Le modèle social de 1945 a été conçu pour les retraités et pour les familles nombreuses et pas pour le jeune adulte qui est aujourd'hui laissé pour compte. Tous ceux qui s'érigent comme grands protecteurs de ce modèle en sont aujourd'hui les grands fossoyeurs. Le diagnostic est juste, reste à trouver le traitement !

François Fillon écrit dans ce texte que l'alternative est entre ceux qui veulent verrouiller le système et ceux qui veulent le déverrouiller. Est-ce une bonne façon de poser les enjeux ?

Le conservatisme, ce qui est fait depuis 15-20 ans, c'est poser des rustines et maintenir un système qui ne fonctionne pas. On le voit sur le sujet des retraites, sur celui de la santé aussi. On est entré au début de notre siècle dans un nouveau monde formaté par les révolutions technologiques et le vieillissement démographique qui changent radicalement la donne. Faire croire à la persistance de l’Etat providence comme pilier de la protection sociale dans ce nouveau monde est une supercherie. Le rôle de l’Etat reste crucial mais son mode d’intervention n’est plus de se substituer aux citoyens mais de les rendre le plus autonome possible dans la gestion de leurs risques sociaux. Une autre clé est de créer un écosystème favorable à l’innovation, en particulier dans le financement des dépenses de santé. De l’accès aux soins avec une approche quantitative, nous devons passer à une approche qualitative d’accès à la santé. La santé illustre la transition  vers une économie de l'innovation, dont l’économie numérique est un des piliers.  Plus que du déverrouillage, je parlerai de reconstruction du modèle sur les fondamentaux républicains de liberté, égalité et solidarité. 

Quelles sont les lacunes dans la tribune de François Fillon ?

C'est une approche encore trop gestionnaire et qui manque de vision. Faire des économies n'est pas un objectif, c'est la conséquence de la transformation des modèles pour les rendre plus efficients. C'est une différence fondamentale. Fillon a donné l’impression en santé que pour faire des économies, il envisageait de transférer la couverture du risque santé de l'assurance maladie vers les organismes d'assurance privés. C'était une mesure qui était dans le projet des Républicains porté par Nicolas Sarkozy qui parlait de faire passer la couverture de l’assurance maladie de 76% à 73%, ce qui est une mesure de chef comptable d’un Etat qui se contente de gérer l’argent public comme on gère une épicerie.  Le marché des organismes des assurance privés (mutuelles, assureurs et instituts de prévoyance) est devenu inefficace, coûteux, inégalitaire pour les assurés, et une vraie rente de 35 milliards d’euros pour ces opérateurs privés.

François Fillon ne précise pas comment il va mieux réguler et mieux faire fonctionner ce marché. Son idée d’un payeur unique par prestation de soins est excellente, mais l’objectif de cette évolution est de restreindre et réguler le financement des assureurs privés et non de l’étendre. Ainsi, je ne peux qu’être favorable à la création d’une agence de régulation et de contrôle de l’assurance santé privée, qui est l'une de mes quarante propositions de mon dernier livre sur la refondation de notre système santé, mais cette agence doit avoir pour  rôle de faire respecter des règles du jeu fixées à l’avance démocratiquement. C'est donc une question éminemment politique dont il faut débattre.

Il ne faut pas d'après moi supprimer ce financement privé, mais le restriendre et mieux le réguler. Le secteur pèse aujourd'hui 35 milliards d'euros et va encore augmenter de plus d'un milliard d'euros l'année prochaine. La gauche porte une responsabilité énorme sur la montée en puissance de assureurs privès dans notre système de santé : elle a plafonné les remboursements (décret de 2014 qui plafonne le remboursement des consultations médicales par rapport aux compléments d'honoraires à 100 % du tarif de la SECU, ce qui va augmenter fortement le reste à charge) sans aucune contrepartie, ce qui revient pour l’assuré à "plus vous payez de cotisations, moins vous êtes remboursés". La généralisation des contrats collectifs se traduit par une dégradation de la protection en santé des retraités et des chômeurs. Et, surtout, la gauche a marqué d’une pierre blanche l’histoire de notre système de santé en acceptant sa privatisation . Elle a en effet permis permis à ces organismes d'assurance privés de décider par qui les Français vont se faire soigner et comment. C'est ce qu'on appelle les réseaux de soins conventionnés mis en place avec la loi Le Roux fin 2013.

Qu'est-ce qui vous paraît le plus important dans cette tribune ?

La mère des réformes qu'il suggère dans la tribune est le passage d'un modèle corporatiste à un modèle universel de façon à ce que les Français aient des droits sociaux assis sur la personne et non plus sur le statut professionnel. Cela signifie que tout le monde ait le même régime d'assurance sociale, que ce soit le même régime universel de retraite ou de santé. Je propose que ce régime universel de retraite soit à points pour donner aux Français un maximum d’autonomie dans la constitution de leur retraite tout en conservant une solidarité forte. Ce modèle universel génèrera de fortes économies de gestion mais il sera surtout en adéquation avec les nouvelles formes d’e-travail. Dans l'économie numérique, il y aura une fragmentation des carrières, on passera fréquemment d’un secteur économique à un autre au cours d’une même carrière professionnelle. Le morcèlement actuel de la protection sociale est très couteux sur un plan économique et social. Des confrères sociologues et économistes ont montré que cela minait la confiance au sein de la société. On parle d’une société de défiance.

Mais, je le redis, le texte de François Fillon est trop imprécis. Veut-il faire de la sécurité sociale du XXIème siècle un  vrai projet politique où on la repositionne au cœur du système de protection sociale, pour reconstruire une solidarité d’appartenance et une forte cohésion sociale dans une société de plus en plus individualiste ?

Quelles interprétations tirez-vous du manque de précisions qui, selon vous, caractérise cette tribune de François Fillon ?

Il y a deux options : soit on l'interprète comme un début de retraite en rase campagne des premières propositions qui ont été faites, soit c'est un article de réaction pour rassurer en attendant le vrai projet de transformation qui viendra plus tard. Si je ne pense pas un instant que François Fillon ait eu envie de privatiser la sécurité sociale, son ambition de transformer le modèle social reste à concrétiser par une vision et un programme plus abouti. C'est une nouvelle fois une vision trop gestionnaire à ce stade, et la bonne gestion n'est pas suffisante pour changer de modèle. L’audace de Fillon aura permis de porter le sujet du modèle social en avant du débat politique, ce qui est le seul moyen de trancher pour le transformer et refaire de la France le pays du progrès social ! 

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