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Confiance avec les Français : comment Emmanuel Macron a raté "l’occasion du coronavirus"
©CHARLY TRIBALLEAU / POOL / AFP

Impact politique

Confiance avec les Français : comment Emmanuel Macron a raté "l’occasion du coronavirus"

Alors que la cote de popularité d'Emmanuel Macron vient de reculer de six points, celle du Premier ministre Edouard Philippe augmente (+ 3 points) auprès de l'opinion. En choisissant de s'exprimer beaucoup publiquement, Emmanuel Macron fait-il le bon choix dans sa communication ?

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.

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Atlantico.fr : Alors que la cote de popularité d'Emmanuel Macron est en chute libre ( - 6 points ), celle de son Premier ministre augmente ( + 3 point ) dans l'opinion. En s'exprimant beaucoup publiquement, Emmanuel Macron fait-il le bon choix dans sa communication ?

Arnaud Benedetti : Cela fait presque deux années que la côte de popularité d’Emmanuel Macron est structurellement fortement fragilisée. L’affaire Benalla, la crise des gilets jaunes ont constitué des trappes successives en terme de confiance. C’est dire que pour un President en souffrance avec l’opinion, dont la personnalité est jaugée parfois fortement clivante, il est particulièrement délicat d’aborder une crise aussi inédite et globale que celle que le pays traverse. Pour autant, le Président avait là un levier pour reconstruire un lien avec les Français. Il n’y est pas à ce stade parvenu pour plusieurs raisons : la communication de l’exécutif a été l’adjuvant de l’impréparation, des dysfonctionnements , de la sous-estimation de la menace ; elle a été perçue comme un écran visant à justifier une action publique incertaine; elle a surjoué la dramaturgie par la symbolique "guerrière" sans réussir à fournir les preuves du volontarisme affiché, notamment ( on n’a pas cessé de le répéter ) en matière de masques et de tests entre autres ; les contradictions enfin des différents ministres qui se sont exprimés très souvent suite aux propos présidentiels ont suscité une atmosphère de désorganisation au plus haut niveau de l’Etat.

Tout s’est passé comme si le Président avait érodé en vain son crédit " communicant ". Plus il parle, plus sa voix est couverte par un brouhaha d’expressions contradictoires qui traduisent, elles-mêmes, une agitation d’Etat qui génère le sentiment de pouvoirs publics dominés par les événements. Non que le Président ne soit pas formellement écouté  ( les audiences de ses interventions sont très élevées ) mais il n’est pas compris ; cela n’adhère pas. Se sur-exposant, il a pris le risque d’être pris au(x) mot ( s) ; le problème c’est que les mots trop souvent n’ont pas été attestés par la réalité. Le drame est celui d’une parole qui , très souvent , n’est plus perçue que comme une parole, une parole échappatoire lourde de non-dits, une parole perdue en quelque sorte, une parole que l’action viendrait contredire.

En sursaturant l’espace de la crise par sa communication, par sa présence , par un discours souvent considéré comme plus incantatoire ( à tort ou à raison ) que concret, Emmanuel Macron s’est épuisé à courir comme le petit lapin de Lewis Caroll . Par contraste, le style pondéré, sobre, un tantinet laborieux, méticuleux du Premier ministre apparaît plus authentique et cette authenticité lui vaut ce rebond sensible. Ne nous trompons pas pour autant : à terme c’est en bloc que l’exécutif sera néanmoins jugé par les Françaises et les Français. 

Cette dynamique de communication semble contraire à celle qui avait prévalue durant le début du quinquennat, période durant laquelle Emmanuel Macron avait souhaité s'exprimer peu. Que révèle cette hyper communication élyséenne du tempérament politique d'Emmanuel Macron ? ( Est-elle révélatrice des reflexes centralistes du président ) ?

La posture " pilhanesque" n’a que très peu duré . Quelques mois seulement. Très vite dés l’automne 2017 le President a multiplié les opportunités d’expressions, notamment au travers d’un dialogue qui se voulait direct avec les français par un usage parfois aléatoire des réseaux sociaux , par de brefs intermèdes captés par les chaînes infos ou les réseaux  lors de visites sur le terrain, ou par des échanges avec la presse. L’idée d’un Président économe de sa com’ n’a pas duré plus que l’espace de quelques mois. Mais jusqu’à la catastrophique gestion de l’affaire Benalla , le matelas d’une opinion plutôt bienveillante s’est effiloché. La dégradation s’est accentuée avec le mouvement des gilets jaunes ensuite . Macron est emporté , comme ses deux derniers prédécesseurs, par le bateau ivre de la vieille com’ dont le gouvernail est fracassé par l’info permanente, l’électricité continue de cette nouvelle " publisphère" que constitue internet et les réseaux sociaux.

Dans un contexte institutionnel, Veme république et culture historique oblige, où la pente naturelle des dispositions des citoyens est de relever naturellement les yeux vers le sommet de l’Etat, ce nouvel écosystème médiatique en France bouscule  le monarque car ce monarque est un Roi qui règne parce qu’il gouverne. Il n’incarne pas seulement l’Etat, il est le levier de l’action publique, il la personnalise même d’une manière autrement plus incandescente qu’un chef de gouvernement classique d’un régime parlementaire , dont le mode de fonctionnement est sans doute plus collégial. Macron est prisonnier de notre structure étatique, centralisée, de nos institutions remixées au son accéléré désormais du quinquennat, et d’une mediasphère qui sur-expose à flux continu le chef de l’Etat. Tout cet environnement aspire le premier des français comme la mécanique céleste règle le mouvement des planètes. 

Face à la crise sanitaire, le contact semble avoir été rompu entre l'Élysée et Matignon. Cette relation peut-elle est reconstruite ? Emmanuel Macron est-il en mesure d'effectuer un remaniement sans aggraver à nouveau la situation ?

La dyarchie du dissensus ( President / Premier ministre )est une figure toujours possible du jeu politique sous la 5ème Republique. C’est celle du De Gaulle / Pompidou post 68 , du Pompidou / Chaban, du Giscard d’Estaing/ Chirac ou du Mitterrand / Rocard, sans parler des épisodes de cohabitation . D’aucuns perçoivent des signaux de moyenne intensité qui annoncerait une entrée dans cette zone de turbulences. Force est de constater que le môle de stabilisation de la majorité repose dans le contexte actuel plutôt sur le Premier ministre. Par son style, par le fait qu’il est un élu local aussi, par son didactisme communicant, Édouard Philippe est aujourd’hui le principe actif de la réassurance politique du pouvoir et de sa majorité. Le remaniement sans doute s’imposera le moment venu, ne serait-ce que pour tenter d’insuffler du crédit à l’acteur présidentiel à deux ans du terme du mandat et affronter les conséquences sociales et économiques de cette crise sanitaire. Le Président a-t-il intérêt à se séparer de son Premier ministre ? Pas sûr.

Le Premier ministre peut-il avoir, lui , un intérêt à prendre du champ ? Peut-être. L’histoire nous apprend que Couve de Murville est l’homme du référendum perdu du général de Gaulle, que Raymond Barre fut le chef d’un gouvernement qui essuya la défaite d’un Président de la République le 10 Mai 81, qu’Edith Cresson ne dura que 9 mois... 

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