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Conférence de Vienne sur la Syrie : l’échec annoncé d’un sommet à contretemps qui fait comme si Daech n’existait pas
©Reuters

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Conférence de Vienne sur la Syrie : l’échec annoncé d’un sommet à contretemps qui fait comme si Daech n’existait pas

Ce week-end se tient à Vienne le deuxième tour des pourparlers sur la Syrie. Cette conférence internationale réussit l'exploit de réunir autour de la même table des rivaux farouches comme l'Iran et l'Arabie saoudite. Pourtant il y a peu de chances qu'y soit résolu le conflit qui ravage l'Irak et la Syrie.

Hadrien Desuin

Hadrien Desuin

Hadrien Desuin est responsable du pôle international de la fondation du Pont-Neuf et chercheur associé à GEOPRAGMA. Dernier ouvrage paru, La France atlantiste, Cerf, 2017.

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Atlantico : Alors qu'un deuxième tour de pourparlers est organisé ce week-end à Vienne sur la Syrie, sur quelles bases vont repartir les discussions ? Le dernier sommet n'a-t-il pas été une légère avancée en ce qu'il a réussi à réunir l'Iran et l'Arabie saoudite autour de la même table ?

Hadrien Desuin : Vienne est la poursuite des négociations engagées sous l'égide de l'ONU à Genève. La Russie de son côté a toujours cherché une solution politique en recevant les uns et les autres à Moscou. Elle semble une nouvelle fois à l'initiative en Autriche. La dernière réunion n'a toutefois rien donné. Il s'agissait d'un tour de chauffe en quelque sorte, où chacun a pu prendre ses marques après l'offensive militaire russe et l'entrée de l'Iran sur scène.

Bien sûr la prise en compte de l'Iran dans les négociations diplomatiques est une bonne chose pour l'équilibre de la région car elle est partie prenante au conflit. Cela dit mettre face à face saoudiens et iraniens ne doit pas être de tout repos.

Quels sont les grands enjeux de ce tour de négociation ?

La Russie cherche à mettre en place cette fameuse transition politique mais elle voudrait une opposition syrienne plus représentative des forces en présence que les actuels représentants du Conseil National Syrien. La Russie voudrait aussi établir une distinction plus nette entre groupes terroristes et "rebelles modérés" pour forcer les occidentaux à lever le voile sur leurs troublants alliés. Face à eux, saoudiens, turcs et européens exigent en retour des garanties d'un départ fixé dans le temps de Bachar Al Assad. Bref en quatre ans de guerre civile les positions n'ont pas beaucoup évolué. Cette rigidité diplomatique est inquiétante; personne ne semble en mesure de faire des compromis comme cela avait été le cas sur le dossier nucléaire iranien.

Une des raisons qui peut expliquer cette impasse c'est que l'issue de la guerre semble encore indécise. Chaque camp pense que la victoire est encore possible comme sur le front européen de 1918 et donc personne ne veut faire de concessions. Par ailleurs, il y a un aspect tragi-comique à négocier une transition électorale alors que le pays est en ruine, ravagé par des katibas djihadistes. Concrètement, il sera difficile d'organiser un scrutin tant que le territoire ne sera pas réunifié sous une seule autorité. Autre aspect burlesque de la négociation, c'est de voir des régimes aussi démocratiques que la Russie, la Turquie, l'Arabie saoudite, l'Iran ou l'Egypte donner des listes d'opposants avec qui négocier. Chose qu'ils ne sont pas capables de faire chez eux.

Bref, les négociations de Vienne portent donc sur une transition démocratique à Damas comme si on vivait quatre ans en arrière dans l'euphorie des printemps arabes. Pourtant l'enjeu principal de 2015 c'est bien la victoire contre Daech qui est le grand absent et le grand oublié de cette conférence avec Al Qaeda. Certains pensent qu'une issue de la guerre ce n'est pas possible avec Assad, pourtant la plupart des experts de la vie politique syrienne pensent à raison que si le clan Assad s'effondre, l'Etat syrien s'effondrerait avec lui. Comme ce fut le cas en Irak et puis en Libye. Voulons-nous vraiment réitérer les erreurs commises en 2003 et 2011?

Sur quels thèmes se feront les clivages parmi les participants aux discussions ?

En réalité, beaucoup des soutiens de la rébellion jouent une carte strictement régionale. L'Arabie saoudite est rivée sur le Golfe persique, face à L'Iran. Elle ne supporte pas que Bagdad soit un poste avancé de Téhéran. Sans comprendre semble-t-il que si beaucoup d'irakiens sont chiites cela n'en fait pas des alliés éternels de l'Iran. La guerre Iran-Irak dans les années 80 n'était pas un conflit chiite-sunnite par exemple. 

La Turquie de son côté ne regarde désormais que ce Kurdistan syrien qui s'étend. Turquie et Arabie Saoudite sont donc prêts à s'appuyer sur n'importe quel groupe djihadiste pour éliminer la menace iranienne ou kurde. Y compris l'EI. Les occidentaux n'arrivent pas à comprendre ce double jeu. Entre ces deux aires turco-saoudiennes, il y a un trou qui reste occupé par Daech. Tant que la coalition se chamaille sur la politique à Damas et Bagdad, Daech sera tranquille.

En fond de tableau, il y a la rivalité Etats-Unis/ Russie. Les européens font de la figuration et n'ont pas été invités aux toutes premières négociations de Vienne. Et pour cause; Britanniques et Français s'étant alignés sur les positions jusqu’au-boutistes turco-saoudiennes, leur point de vue n'est pas central dans les négociations. D'autant que russe et américains semblent avoir des intérêts communs: la chute de Daech. Et ils semblent en mesure de s'entendre s'il le faut en écartant les européens.  Comme au bon vieux temps de la guerre froide ! S'ils parviennent à s'entendre et se partager les zones de guerre (la Syrie à la Russie, l'Irak et le Kurdistan aux Etats-Unis) Daech aura du souci à se faire.

Qu'est-ce qui peut faire espérer des progrès dans l'aspect politique de la résolution du conflit syrien ?

Honnêtement pas grand-chose. La Turquie veut jouer des réfugiés pour obtenir une contrepartie, quelle qu'elle soit. L'Arabie saoudite a son gros portefeuille pour s'imposer. L'Egypte et l'Iran peuvent rééquilibrer la région et contrebalancer l'influence de la Turquie et de l'Arabie saoudite. Mais plus on a de participants, plus les négociations sont compliquées. Il est déjà difficile de mettre deux diplomaties d'accord alors imaginez une trentaine. On ne résoudra pas les rivalités au Moyen-Orient autour d'une table de 50 personnes à Vienne, c'est impossible.

La partie d'échec jouée par les russes à Vienne ne trompe pas grand monde. La transition politique qu'il propose est une façon de remporter la mise sans humilier ses adversaires: on organise une transition bidon avec des opposants dociles; le parti Baath conservant en réalité le pouvoir. Au bout de quelques mois, Bachar Al-Assad est réélu et le tour est joué.

Comme souvent l'Amérique est la seule à pouvoir vraiment changer la donne. Obama sur la fin de ses mandats devrait laisser son indécision de côté et forcer la main des turco-saoudiens. C'est-à-dire redéfinir clairement les priorités: détruire Daech d'abord, trouver une solution politique ensuite. Mais les alliés de l'Amérique peuvent être tentés de jouer les prolongations et d'attendre les élections de fin 2016. Avec un vainqueur démocrate ou plus probablement républicain qui en début de mandat sera plus faucon qu'un président expérimenté et sur la fin. Ils parient que la future administration américaine sera plus favorable à leur position.

Enfin la présidence modérée de Rohani à Téhéran n'est pas éternelle. Il y a une fenêtre extrêmement étroite qui commande d'avancer vite. Mais personne parmi les occidentaux ne semble prêt à forcer la main de l'alliance turco-saoudienne pour qu'elle lâche ses soutiens djihadistes.

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