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Comment nous avons sous-estimé l’importance des forces d’Al Qaida
©Reuters

Terrorisme

Comment nous avons sous-estimé l’importance des forces d’Al Qaida

Selon un rapport d'experts de l'ONU, les deux organisations que sont l'Etat Islamique et Al Qaida conserveraient d'importantes capacités d'action.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Alors que l'attention médiatique, mais également des gouvernements, semble s'être focalisée sur l'Etat Islamique au cours de ces derniers mois et dernières années, n'a-t-on pas sous-estimé la menace que représentait Al-Qaida ?

Alain Rodier : La menace représentée par Al-Qaida « canal historique » n’est pas citée par les autorités françaises mais elle reste bien connue dans la mesure où c’est cette organisation que l’armée française combat directement au Sahel. Plus exactement, la branche sahélienne d’Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) s’est alliée à plusieurs autres mouvements rebelles au sein d’une alliance baptisée le « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans » (GSIM). L’émir de cette coalition est Iyad Ghali, chef historique du mouvement Ansar Dine. Les katibas Macina et al-Mourabitoune sont les deux autres formations membres de cette coalition. Menant de nombreuses actions offensives depuis sa création, il est vraisemblable que le GSIM soit à l'origine de l'attaque du restaurant Aziz Istanbul à Ouagadoudou (Burkina Faso) dans la nuit du 13 au 14 août. Le précédent dans la même ville remonte au 15 janvier 2016 (30 morts, 56 blessés) avait été revendiqué par Al-Qaida et al-Mourabitoune.

Hiérarchiquement, le GSIM reconnaît comme émir Abdelmalek Droukdel, le chef d’AQMI et bien sûr au-dessus de lui Ayman al Zawahiri, le leader d’Al-Qaida. A noter qu'idéologiquement et religieusement, ils font tous allégeance à Haibatullah Akhundzada, l’émir des talibans afghans.

Al-Zawahiri diffuse assez régulièrement des messages appelant au djihad mondial ce qui montre que son objectif d’établissement à terme d’un califat mondial est toujours d'actualité. Il appelle aussi ses partisans à commettre des attentats mais avec une différence avec Daech: il place en cible numéro un les Américains, une fixation depuis les attentats du 11 septembre 2001! Le dernier numéro de la revue de propagande Inspire (n°17) développe la méthodologie pour s'attaquer aux réseaux ferrés...

La deuxième différence fondamentale est qu’Al-Qaida accepte de nouer des alliances avec d’autres groupes rebelles n’exigeant pas leur allégeance. Parfois cette organisation se bat aussi sous un autre pavillon. Ainsi en Syrie, elle utilise celui de l’« Organisation de libération du Levant » (Hayat.Tahrir al-Sham -HTS-) qui tient la province d’Idlib au nord-ouest du pays d’où elle a chassé le Ahrar el-Cham, le mouvement islamique rebelle le plus important après Daech.

Afrique de l'Ouest, Afrique de l'Est, Yémen, Al-Qaida se maintient sur de nombreux territoires. Comment l'organisation a-t'elle évolué au fil des années ? L'organisation dispose-t-elle encore des moyens pour perpétrer des attentats comme ceux que le monde occidental a connu dans les années 2000 ?

Globalement, l’organisation Al-Qaida a son commandement en zone Afpak (Afghanistan-Pakistan) où elle a le soutien des taliban (pour les puristes: "un" taleb; "des" taliban sans "s"). Elle a ouvert une branche spécifique dite « Al-Qaida dans le sous-continent Indien » qui couvre l’Inde et le Bangladesh. Les autres branches sont AQMI (Sahel), les Shebabs en Somalie, le califat du Caucase (appellation partagée par Daech), Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) surtout présent au Yémen et de nombreuses katibas qui parfois changent de nom.

De nombreux groupes qui étaient lié à al-Zawahiri ont cependant migré vers Daech en 2014/2016 lorsque cette ancienne branche irakienne de la nébuleuse a commencé à remporter succès sur succès. En dehors du noyau syro-irakien où les volontaires du monde entier ont afflué pour rejoindre le « Califat islamique », il n’y a pas eu de mouvements importants d’activistes de Daech vers d’autres zones de guerre. Ce sont les combattants locaux "ex-Al-Qaida" qui ont changé de bannière car elle était jugée comme plus porteuse.

A noter qu'AQPA sert de base arrière pour toutes les opérations terroristes envisagées par le commandement d'Al-Qaida hors de ses zones d'opérations habituelles (c/f attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015).

Daech perd du terrain sur le front syro-irakien mais n’est pas vaincu. En Irak, il tient encore la province d’Al Anbar (et le bastion d’Al Qaim situé à la frontière syrienne en face de la ville d’Abou Kamal) située au centre-ouest du pays, et les villes de Tal Afar à l’ouest de Mossoul et Hawija au sud de Kirkouk. En Syrie, il tient la vallée de l’Euphrate depuis la frontière syrienne jusqu’à Raqqa où il oppose une résistance forcenée aux Forces démocratiques syriennes (FDS) emmenées par les Américains. Daech est encore capable de mener de vigoureuses contre-attaques et bien sûr, des attentats terroristes jusqu’au centre des capitales des deux pays.

Si Daech n’a pas rencontré les succès escomptés au Sahel, surtout par le fait qu’Al-Qaida n’a pas voulu lui céder sa place, il est encore présent dans l’est du Nigeria et dans la région des grands lacs. Par ailleurs, il est à l’offensive dans le Sinaï, aux Philippines et dans une moindre mesure en Afghanistan.

Par contre, il a une capacité terroriste à l’extérieur qui est supérieure à celle d’Al-Qaida. Il a même été capable de frapper à Téhéran et de nombreuses capitales européennes. Cela est surtout dû à sa propagande très bien menée (via les moyens de communications modernes) qui inspire de nombreux individus isolés qui décident de passer à l’action sans en référer à qui que ce soit. D’ailleurs, Daech ne revendique pas toutes ces actions terroristes(1) mais parfois ne fait que les citer dans ses organes de propagande (comme pour l’attaque de Levallois Perret du mercredi 9 août - jusqu'à plus amples informations -).

1. Il faut pour cela que l’activiste ait fait, d’une manière ou d’une autre, allégeance à Abou Bakr al Baghdadi avant ou après être passé à l’action.

Alors que les deux organisations peuvent se faire concurrence, est-il possible d'anticiper, en cas de défaite de l'Etat Islamique, d'un renforcement d'Al-Qaida ? Dans quelle mesure ces deux organisations sont-elles poreuses entre elles? En quoi cela pourrait-il changer l'approche de nos gouvernements face à la menace terroriste ?

Tout d’abord, je pense avoir démontré que Daech n’est pas défait et ne le sera pas demain. Le mouvement d’activistes entre les deux formations va se poursuivre au gré des situations locales. Je veux dire que là où un des deux est dominant, l’autre a tendance à perdre des fidèles qui rejoignent celui qui est en « odeur de victoire ». Il est vrai que Daech a su se montrer très attractif - toujours grâce à sa propagande (le "Club Med du terrorisme"-, alors qu’Al-Qaida propose plutôt une vie de « moine soldat », ce qui ne convient pas vraiment à beaucoup de volontaires venant d’Europe occidentale.

Le président Macron a affirmé qu’en septembre, la stratégie globale de la France serait remise à plat. Nul doute que les états-majors sont déjà en train de plancher, et pas uniquement sur l’avenir de l’opération Sentinelle qui n’est qu’un élément de réponse à la guerre globale qui nous a été déclarée par les salafistes-djihadistes. Ces ennemis étant bien désignés (qu’ils dépendent d’Al-Qaida ou de Daech, peu importe, il convient également de voir qui encourage leur idéologie mortifère de par le monde en général et en France en particulier), où faut-il faire porter l’effort ?

Pour moi la réponse est claire : au Sahel où nous manquons cruellement d’effectifs(1). Ceux consacrés à l'opération Sentinelle y seraient certainement très utiles. Mais il convient de ne pas laisser un « trou sécuritaire » en France par un retrait trop précipité car notre territoire est aussi considéré par l’ennemi comme un champ de bataille potentiel. Si la France est en guerre au Sahel, en Irak et un peu en Syrie, elle l'est aussi à domicile.

Les Américains ont besoin de nous dans la coalition anti-Daech en Irak et en Syrie parce que sans nous, elle ne peut plus être vraiment considérée comme une « coalition internationale ». Sur le plan tactique, c’est différent puisque notre apport reste très modeste. La question qui se pose est : que nous donnent les Américains en échange, particulièrement dans l’appui (indispensable) qu’ils nous apportent déjà au Sahel ? Peut-être peut-on renégocier ?

Et enfin, la question qui fâche : quid de Téhéran, Moscou et Damas ? Où les place-t-on dans la lutte contre les salafistes-djihadistes ? C’est au Président Macron de répondre, si possible clairement. C’est bien lui le chef, non ?

1. En gardant présent à l’esprit que c’est d’abord aux responsables des pays africains de mener cette guerre qui les mine. La France n’est là que pour les aider et ses forces devraient être relevées dès que les armées locales auront la capacité de le faire.

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