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Des étudiants et leur enseignant dans une université française.
Des étudiants et leur enseignant dans une université française.
©DAMIEN MEYER / AFP

Bonnes feuilles

Comment les universitaires sont devenus les nouvelles cibles du mouvement woke

Anne Toulouse a publié « Wokisme : La France sera-t-elle contaminée ? » aux éditions du Rocher. Journaliste franco-américaine, Anne Toulouse porte un regard unique sur un phénomène qu'elle observe depuis plus de vingt ans aux États-Unis et qu'elle a vu avec perplexité contaminer la France. Extrait 1/2.

Anne Toulouse

Anne Toulouse

Anne Toulouse, journaliste franco-américaine, a été correspondante aux Etats-Unis durant quinze ans. Auteur de deux livres sur Donald Trump et de guides de voyage sur les Etats-Unis, elle partage actuellement son temps entre Arlington, en Virginie, et Paris.

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En France, le débat sur le wokisme à l’université a explosé au grand jour à travers l’affaire Klaus Kinzler, ce professeur de Sciences Po Grenoble qui avait dénoncé un climat « de rééducation politique » infiltrant l’institut. Aussitôt des graffitis et des affiches placardées sur les murs de l’établissement avaient demandé sa tête et elle leur a été complaisamment offerte, sous la forme d’une suspension de l’accusé. Pire encore, face à une campagne d’intimidation sur les réseaux sociaux, il a dû être placé sous protection policière. Punir une victime désignée par une vindicte populaire orchestrée s’inscrit dans la bonne tradition de la révolution culturelle maoïste. On retrouve d’ailleurs le ton des dazibaos (les journaux écrits sur les murs par les justiciers chinois) dans une lettre signée par 600 universitaires exigeant la démission de leur ministre de tutelle, Frédérique Vidal : « Nous ne pouvons que déplorer l’indigence de Frédérique Vidal ânonnant le répertoire de l’extrême droite sur un islamogauchisme imaginaire », ont-ils écrit dans une tribune publiée par le journal Le Monde. Tout comme leurs modèles américains, les wokistes français classent à l’extrême droite tout ce qui s’écarte de leur modèle de pensée. D’un côté de l’Atlantique ils agitent l’épouvantail de la suprématie blanche, de l’autre celui de l’islamophobie. La transgression de la ministre avait été de demander au CNRS un audit sur le contenu des recherches universitaires pour y faire la part de ce qui « relève de la recherche académique et de ce qui relève du militantisme ». Beaucoup ont alors remarqué que c’était confier au renard les clés du poulailler. Que croyez-vous qu’il se soit passé? Le CNRS a publié un communiqué qui débute par « L’islamogauchisme, slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique », avant de détailler, sur une page entière, tout le mal qu’il pense de la mission qui lui a été confiée. Quand un organisme financé par l’État se permet de remonter ainsi les bretelles de son ministre de tutelle, cela donne l’idée d’un climat où l’on marche sur la tête. Curieusement, l’argument utilisé est la défense de la liberté d’expression et de pensée du monde académique, alors que l’analyse même de certains autres courants de pensée est bannie. C’est ainsi que le directeur de la revue Valeurs actuelles n’a pas pu faire un exposé à Science Po sur la percée d’Éric Zemmour, sous le prétexte qu’il véhiculait « des valeurs toxiques ». Bien que « l’islamophobie » soit au centre des débats, un autre thème est abordé de façon récurrente, celui de la pensée « décoloniale » qui réduit l’Histoire à un grand affrontement entre le bien et le mal. Au début de l’année 2022, le collège de philosophie de la Sorbonne a organisé un colloque pour permettre à des intellectuels de toutes les disciplines de s’interroger sur les conséquences de cette « déconstruction » de la pensée; le « déconstructionnisme » étant déjà dénoncé comme « la nouvelle arme des conservateurs ».

En France, l’agitation des courants de pensée est attribuée à une tribu connue sous le nom d’« intellectuels »; aux États-Unis on l’appelle academia, par référence aux universités où ses membres exercent. Academia est un véritable pays à l’intérieur du pays, ses mœurs sont différentes et ses citoyens ont lancé une OPA sur l’évolution de la pensée nationale. Le woke y est né, il est logique qu’il y ait aussi grandi et cela jusqu’à perdre le sens de la mesure. Il faut bien dire que les universités ont depuis longtemps fait du woke dans le savoir, les manifestants de Mai 68 en France et, à la même époque, ceux de Berkeley en Californie, avaient des vues radicales sur ce qui était politiquement correct, même si le terme n’était pas encore familier. Cela étant, ils professaient le slogan « il est interdit d’interdire » alors qu’aujourd’hui ce serait plutôt: « il est interdit de dire ce qui est interdit ». La grande différence est que ces mouvements opéraient contre les autorités et non avec leur complicité, comme on le voit actuellement. Les professeurs semblent se précipiter à l’avant-garde du mouvement de peur d’être dépassés. Ce phénomène n’est pas universel et affecte en priorité les universités les plus huppées ou les plus prestigieuses, pour lesquelles les parents ou les pourvoyeurs de bourses peuvent payer plus de 50 000 dollars par an. Mais 40% des étudiants américains fréquentent des community colleges, de petites universités publiques, et sont généralement davantage soucieux d’acquérir un bon ticket d’entrée sur le marché du travail que de changer le monde. Les campus américains sont plus propices au développement d’un courant dominateur dans la mesure où ils fonctionnent en grande partie en circuits fermés. Les élèves sont logés sur place et certaines universités sont des villes en elles-mêmes, situées au milieu de nulle part. Il est donc difficile d’échapper à la ligne orthodoxe, dont voici quelques morceaux choisis :

À Marymount, une université de la ville de New York, une pétition a demandé le licenciement d’un professeur parce qu’il s’était endormi pendant une réunion sur l’antiracisme.

Une élève de la faculté de droit de Harvard, l’une des plus prestigieuses du pays, a écrit une lettre ouverte demandant la suppression du programme des lois sur le viol et du mot violate (violer), même dans son sens juridique « violer la loi », afin de ne pas provoquer de détresse émotionnelle chez les étudiantes.

Le professeur de communication Greg Patton ne pensait pas accéder à une notoriété nationale lorsqu’il a donné à l’université du Sud de la Californie un cours sur les tics verbaux. Il a expliqué que lorsque les Chinois ne savaient pas quoi dire, ils répétaient quelque chose qui s’entend comme « négua, négua ». Un groupe d’étudiants a saisi la faculté en expliquant que la sonorité leur rappelait un mot dérogatoire qui, selon leurs propres termes, suscitait chez eux « un épuisement émotionnel » et affectait leur santé mentale. Après s’être platement excusé, le doyen de l’université a suspendu le professeur.

L’université de Californie (ce n’est pas la même que la précédente) s’est attaquée au langage courant pour en bannir des phrases considérées comme offensantes. Par exemple, dire à un étudiant asiatique « Pourquoi es-tu si calme? » véhicule un stéréotype racial, de même une question que j’ai entendue des centaines de fois, « Quel est ton pays d’origine? », est xénophobe. Les recruteurs ne doivent pas employer la phrase « Nous choisirons la personne la plus qualifiée », qui a des relents d’exclusion. De même, parler de « la race humaine » est une offense à la diversité. Ces directives n’ont pas été parrainées (je devrais dire « marrainées »!) par n’importe qui, mais par Janet Napolitano, l’équivalent d’un ministre de l’Intérieur sous Barack Obama, qui dirige aujourd’hui l’un des plus grands systèmes universitaires du pays, dont le fameux campus de Berkeley fait partie.

Une troisième université californienne, UCLA, a suspendu un professeur parce qu’au lendemain du meurtre de George Floyd, il avait refusé de noter avec plus d’indulgence les étudiants noirs pour compenser leur traumatisme.

L’épicentre du woke est Evergreen, une université d’Olympia, la capitale de l’État de Washington. Elle a été rendue célèbre par le documentaire No safe spaces (Nulle part en sécurité). En 2017, au lendemain de l’élection de Donald Trump, les étudiants et professeurs appartenant à des minorités raciales ont décrété « une journée d’absence » pour les étudiants blancs, qui ont été priés de quitter le campus pour ne pas interférer dans une discussion sur le racisme. Les exclus s’étaient vu assigner une petite église qui ne pouvait accueillir que 10% d’entre eux, s’ils souhaitaient réfléchir de leur côté. Un professeur de biologie, Bret Weinstein, a écrit une lettre de protestation, qui expliquait que la liberté d’expression ne pouvait pas être conditionnée à la couleur de la peau. Il est alors devenu l’ennemi public numéro 1 et des groupes d’étudiants se sont déchaînés contre lui, lui interdisant l’entrée du campus. L’Université l’ayant informé qu’elle ne pouvait pas assurer sa sécurité, il a pendant un moment poursuivi ses cours dans un parc public, avant de démissionner. Il a fait un procès à Evergreen et obtenu un demi-million de dollars de dédommagement.

Dans un sondage conduit par Heterodox Academy auprès de 455 professeurs d’université, plus de la moitié affirment craindre que leur réputation ou leur carrière soit en péril s’ils abordent des sujets controversés, même en termes neutres. Un professeur raconte que son supérieur envisage la création d’un comité de surveillance à travers lequel ses collègues et les étudiants seraient encouragés à dénoncer les déviances perçues dans l’enseignement de l’histoire. On comprend que cette dernière discipline suscite de moins en moins de vocations, car elle est sans arrêt sous le coup de l’accusation de véhiculer, selon la formule consacrée, « le point de vue du mâle de race blanche », ce qui est effectivement inévitable lorsque l’on évoque, par exemple, les premiers moments de l’existence du pays.

Le Figaro a publié récemment une enquête sur des étudiants qui se sentaient marginalisés à cause de leurs opinions conservatrices. Aux États-Unis, un sondage effectué par Fire (Foundation for individual rights in education) a montré que 60 % des étudiants interrogés avaient eu le sentiment qu’ils ne pouvaient pas exprimer librement leurs opinions, un chiffre qui montait à 75 % chez ceux qui s’identifiaient conservateurs.

Extrait du livre d’Anne Toulouse, « Wokisme : La France sera-t-elle contaminée ? », publié aux éditions du Rocher

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