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Le sucre est présent dans la majorité des aliments.
Le sucre est présent dans la majorité des aliments.
©Reuters

Sugar Man

Comment le sucre peut créer une véritable addiction et pourquoi on se garde bien de le dire

Un chocolat de plus ou de moins… Quand on a la boîte sous les yeux pendant les fêtes de fin d'année, le calcul est vite fait. Mais la simple quête de plaisir gustatif peut vite céder la place à un état de manque.

Atlantico : Pendant les fêtes, impossible de résister à la boite de chocolats. Le sucre est présent dans la majorité des aliments que nous mangeons, et il semble parfois difficile de s'empêcher de manger le dernier gâteau. Le sucre a-t-il le pouvoir de nous rendre accro ?

Catherine Grangeard : On peut aimer sans être dépendant ! Etre accro ne concerne que certaines personnes.On passe du registre du plaisir à un autre registre, celui du besoin.

La démesure signe cette perte de libre arbitre. On constate facilement que dans certaines circonstances - extérieures, comme la boîte de chocolats ouverte, à portée de mains, la publicité à la télé, l’incitation de la période des Fêtes etc… ou internes, les jours de déprime, d’énervement, etc…-, dans certains cas, autre chose que la volonté est aux commandes. Et ce n’est pas que le pouvoir du sucre se soit amplifié…

Dan Velea : Il faut se rappeler le rapport que l'être humain a établi depuis toujours avec la notion de sucré ; dans toutes les civilisations, le sucre et ces dérivatifs - gâteaux, confitures, et surtout le chocolat, font parties des accompagnements alimentaires conviviaux, avec une notion de plaisir gustatif, de détente, de bien-être.

En terme de dépendance, beaucoup de personnes se décrivent comme telles, des recherches et des magazines font souvent des articles sur ce type de sujet, paradoxalement en période de fête, pendant laquelle la consommation est élevée, mais la véritable addiction - si elle existe - est la consommation régulière, chronique et excessive tout au long de l'année. Faisons donc attention à ne pas confondre la consommation excessive dans un contexte donné avec un usage/mésusage chronique qui lui, peut devenir addiction.

Peut-on parler d'une addiction au sucre ? Est-elle prouvée par les scientifiques ?

Catherine Grangeard : Pour qu’il y ait addiction, il faut qu’il y ait dépendance. Addictus, c’est être esclave, comme son origine l’indique, une dette impayée le lie... Dans ce cas précis, c’est être privé de la liberté de s’abstenir. Effectivement, le circuit de récompense activé demande toujours plus de satisfaction. La répétition est inhérente à ce système. Pour certaines personnes, et seulement pour certaines personnes, le manque est impossible à supporter. Quel que soit le produit… il peut aussi bien s’agir d’alcool, de cigarettes que de produits sucrés. Pourquoi certaines personnes et pas tout le monde ? C’est le rapport au manque, à la tolérance au manque qu’il faut interroger.

Dan Velea : Les arguments scientifiques d'une éventuelle addiction existent depuis des années, avec la mise en évidence dans le cerveau de circuits neurobiochimique sensible aux effets du chocolats. Une étude récente publié dans la revue Current Biology prouve que le cerveau des rongeurs consommant des fortes quantités de chocolats secréterait à fortes doses des endorphines, qui sont des précurseurs endogènes d'opiacés. Ces neuromédiateurs génèrent des effets euphoriques et de bien être, obtenus par la libération de dopamine (impliquée dans le phénomène d’addiction), cette dernière étant considéré comme molécule du plaisir. C'est par un mécanisme de renforcement positif lors des consommation répétées de chocolats que les usagers réguliers et excessifs de chocolat peuvent devenir accros. Parmi d'autres molécules présentes en quantité limité dans le chocolat, on peut citer l'anandamide (ananda en sanskrit signifiant béatitude), qui est un alcaloïde se fixant dans le cerveau sur des récepteurs de type cannabinoïdes CB1.

Cette addiction ou ce comportement alimentaire peut-il se soigner ? Comment peut-on guérir une addiction alimentaire ?

Catherine Grangeard : Pour soigner cette addiction, il faut sortir de ce cercle vicieux, le manque considéré comme impossible à vivre. Qu’il soit difficile, peut-être ; il s’agit donc de le rendre possible à vivre, même si c’est pénible, on passe dans le domaine du possible… On quitte alors le registre primaire, initial de la demande pour passer à celui du désir.

Les addictions ne se retrouvent pas par hasard si nombreuses de nos jours. Il y a, psychiquement, des risques à éviter par l’éducation. Un lien entre la société et ses maux est à l’évidence à analyser si on veut d’abord prévenir avant de penser à guérir… Ce serait tout de même préférable, non ?

Dan Velea :Tous les troubles du comportement alimentaire peuvent être soignés comme des véritables addictions, dans des services et consultations spécialisés. Il s'agit d'une prise en charge psychologique mais aussi nutritionnelle et diététique, avec l'apprentissage d'une meilleure gestion de la pulsion visant la consommation de produits sucrés.

Observe-t-on une montée du nombre de troubles alimentaires liés au sucre ? Est-ce la nouvelle maladie du XXème siècle ?

Catherine Grangeard : Bien sûr que la consommation de sucre s’est largement développée. Moins les aliments sont naturels et plus ils sont sucrés ou salés, gras etc. Partout, on constate un accroissement des troubles alimentaires, une obésité qui concerne de plus en plus d’individus. Il faut donc agir en amont, en premier lieu.

Les modes alimentaires ont changé, ils peuvent encore changer ! Puisque partout sont dénoncés les ravages causés par l’alimentation actuelle, modifions-la… Constater sans agir, est-ce acceptable ?

Les personnes en obésité sont en grande souffrance, tant au niveau physique que psychique. Elles sont aussi mal considérées…

Dan Velea : Oui, les troubles alimentaires et la consommation excessive sont en augmentation significative (un adulte sur trois dans le monde est obèse, et ce dans tous les pays - développés ou pas). Il s'agit d'une conséquence du changement des habitudes alimentaires, des modes de préparation des repas (beaucoup de plats préparés regorgent de sucre), d'une solution de facilité, mais aussi d'une recherche hédonique à bas prix à travers les effets rapides des sucreries, voir pour certains de gestion du stress. Mais non, ce n'est pas "la nouvelle maladie du XXème siècle".

Est-ce un phénomène qui touche uniquement les pays riches ?

Catherine Grangeard : Pas du tout ! La démocratisation, la mondialisation ont des effets secondaires. Ce qui était autrefois réservé aux riches est de nos jours largement partagé… Dans certains pays, il est plus simple de trouver une bouteille de soda, sucré, que d’eau minérale… L’obésité galopante concerne toute la planète. Nous savons que c’est un problème considérable pour les décennies à venir.

Pour conclure, si l’addiction concerne la personne, et sa construction psychique, l’invasion des produits sucrés la dépasse largement. Il est un peu facile de faire porter le chapeau uniquement à l’individu qui devrait résister à toutes les sollicitations, stoïquement. On peut aussi chercher en amont à modifier un certain nombre de produits, trop sucrés, trop riches.

Je voudrai terminer en partageant une information sur une personne en obésité qui a le projet de démarrer au printemps une marche de 1000 kms… C’est une façon de montrer que l’on a pu être en difficulté, même durant de longues années, et les dépasser lorsque quelque chose bouge suffisamment sur le plan psychique pour rendre le reste possible. Ce projet permet un autre regard sur l’obésité et les personnes obèses. Je soutiens JLL depuis le début car c’est une excellente façon de redonner l’espoir à de nombreuses personnes ayant des difficultés avec l’excès de poids, avec les addictions, … (Pour en connaître le détail, cliquer ici).

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