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Comment le FN est devenu le seul parti à pouvoir se permettre de nager en pleine incohérence idéologique
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Comment le FN est devenu le seul parti à pouvoir se permettre de nager en pleine incohérence idéologique

La polémique de la "fournée" suite aux propos de Jean-Marie Le Pen et la réaction de sa fille génère son lot de commentaires politiques. Une "fracture" personnelle qui révèle en creux des divergences d'opinion au Front national sur plusieurs sujets à caractère polémique.

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019), "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française (2020). Il a publié en 2022 Les raisons de la défiance aux Presses de Sciences Po. 

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Atlantico : La polémique de la "fournée" suite aux propos de Jean-Marie Le Pen génère son lot de commentaires politiques. Cette "dispute" entre l'actuelle présidente du parti et son fondateur est-elle révélatrice de réelles divergences idéologiques plus large au FN ?

Luc Rouban : Cet épisode est effectivement le révélateur de divergences, mais c'est aussi et surtout l'indice d'une réelle évolution politique amenée par la prise de pouvoir de Marine le Pen en 2011. Loin de se limiter désormais à une simple dimension protestataire, au parti né de la guerre d'Algérie et du poujadisme, celle-ci développe désormais un projet nationaliste. On peut voir là une volonté de mettre fin à ce que l'on pourrait somme toute appeler la "préhistoire" du Front national. Les motivations antigaullistes et pro-coloniales du passé sont loin derrière aujourd'hui.

Le FN est le seul parti a avoir enregistré une forte progression lors des élections municipales et européennes. Comment expliquer que la formation des Le Pen ne paye finalement pas le prix des contradictions idéologiques de son électorat ?

Quitte à prendre une métaphore culinaire, on peut affirmer que toute base du succès politique réside dans les moyens de réussir à faire prendre la mayonnaise en utilisant savamment les différents "ingrédients" à sa disposition. L'histoire nous apprend que les succès politiques importants sont presque systématiquement le fruit d'alliances en apparence peu naturelles. Le gaullisme en est un parfait exemple puisque sa sphère d'influence couvrait un arc allant de la droite libérale à certaines franges du parti communiste.

Marine Le Pen, sans faire de comparaisons hasardeuses, procède d'une méthode similaire en parvenant à récupérer des électorats différents, et même des électeurs qui jusqu'ici ne s'intéressaient plus à la politique. Ce dernier point est d'autant plus important à prendre en compte qu'il offre encore de conséquentes réserves de voix au FN.

Comment expliquer à l'inverse que les contradictions électorales du PS et de l'UMP leur aient coûté si cher lors des derniers scrutins ?

Au-delà du fait de savoir si son programme est le bon ou le mauvais, on peut affirmer que le projet porté spécifiquement par Marine Le Pen est aujourd'hui pratiquement le seul qui soit cohérent dans son articulation des grands thèmes politiques et économiques, au-delà des diverses idéologies qui peuvent effectivement traverser sa base. A l'inverse, les campagnes menées par les grands partis parlementaires se retrouvent souvent prises au piège des différentes mouvances qui ont eu bien du mal à s'accorder ces derniers temps, et tout particulièrement aux dernières européennes. Il n'est pas toujours facile d'accorder la ligne protectionniste d'un Montebourg et les ambitions radicales-socialistes du centre-gauche, tandis que les divisions à droite sur les questions culturelles et économiques.

Le Front national a surtout réussi à s'imposer au fil du temps comme le parti des exclus en cumulant le vote des fonctionnaires modeste (catégorie C), des ouvriers et d'une partie croissante d'employés. A cela s'ajoute un vote jeune toujours plus important qui démontre que le parti réussit à présenter un discours qui apparaît politiquement efficace sur l'avenir. On constate toutefois néanmoins un "point faible" qui n'est pas mineur, à savoir l'absence d'une réelle réserve de cadres supérieurs et de hauts-fonctionnaires. Le FN n'a pas pu pour l'instant rallier des élites qui lui seront nécessaires dans une stratégie de conquête du pouvoir.

Quels sont aujourd'hui dans le détail les différents ressorts de ce vote frontiste ?

Dans le cas du FN, on trouve en premier lieu un noyau d'électeurs "fidélisés" qui représente près de 50% du total des votes à chaque scrutin. Viennent ensuite deux franges minoritaires, la première étant issue de la droite parlementaire (20 à 30%) et la seconde de la gauche (13-14% lors de la présidentielle de 2012). Le reste est formé par ce que l'on appelle le vote "BNA" (Blanc-Nul-Abstention) et oscille entre 7 et 15% en fonction des différents types d'élections. Sur le plan plus directement idéologique, cela peut mener au rassemblement de lignes parfois contradictoires, entre des libéraux plutôt proches de la ligne économique de l'UMP et des souverainistes attachés aux questions socio-économiques. On peut toutefois trouver un dénominateur commun à tous ces électorats disparates, à savoir le scepticisme vis-à-vis des bienfaits de la mondialisation et le protectionnisme. Il y a enfin un discours porté sur les dérives de l'Islam qui concorde avec un rejet effectivement majoritaire des Français à l'égard de cette religion. En ce sens, le FN peut attirer autant des électeurs inquiets pour la laïcité que des électeurs catholiques. Il faut souligner que les questions religieuses sont devenues déterminantes aujourd'hui dans le choix électoral.

Pour des informations plus détaillés sur le vote FN, voir aussi : "Les électorats de Marine le Pen" (Cevipof, novembre 2013)

Ces divergences idéologiques ne sont-elles pas par ailleurs trop souvent ommise par des médias qui se focalisent sur les petites phrases et les références à la seconde Guerre Mondiale ?

Si l'on peut être tenté de comparer sur certains points notre époque à celle des années trente (crise économique, montée des extrêmes politiques…) on ne peut évidemment pas affirmer que le Front national est un parti fasciste. Les fascismes reposent structurellement sur les corporatismes, l'instauration d'un parti unique et l'antiparlementarisme, autrement dit des traits politiques que l'on ne peut pas sérieusement imputer au Front national. Une comparaison plus subtile serait à faire d'après moi avec les nationalismes du XIXe siècle, nationalisme dont le spectre historique semble réapparaître avec le désaveu des partis traditionnels et la crise de l'Union européenne.

Sans encore une fois faire d'analogie excessive, le fait que l'Europe continentale soit de plus sous la prédominance (économique évidemment…) de l'Allemagne peut créer une sorte de malaise. On rencontre enfin de nos jours un désaveu du monde politique que les enquêtes d'opinion n'ont presque plus besoin de confirmer tellement il s'agît là d'un fait acquis. On voit donc bien qu'en dépit d'analogies qui ne sont pas vérifiées, le caractère critique de la situation politique et économique actuelle ravive la mémoire des années 1930.

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