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Comment la substitution du mot migrant au mot immigré permet désormais de contester l’existence même d’une crise migratoire
©Angelos Tzortzinis / AFP

Pensée magique

Comment la substitution du mot migrant au mot immigré permet désormais de contester l’existence même d’une crise migratoire

L'utilisation du mot " migrants" - dont la naissance remonte aux débuts de la tragédie syrienne - suscite des interrogations.

Benoît Rayski

Benoît Rayski

Benoît Rayski est historien, écrivain et journaliste. Il vient de publier Le gauchisme, maladie sénile du communisme avec Atlantico Editions et Eyrolles E-books.

Il est également l'auteur de Là où vont les cigognes (Ramsay), L'affiche rouge (Denoël), ou encore de L'homme que vous aimez haïr (Grasset) qui dénonce l' "anti-sarkozysme primaire" ambiant.

Il a travaillé comme journaliste pour France Soir, L'Événement du jeudi, Le Matin de Paris ou Globe.

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Le mot "migrer"  veut dire – Larousse à l'appui- bouger d'un endroit à l'autre. Les cigognes migrent. Elles passent l'été en Europe, quelques-unes en Alsace, la plupart dans le nord-est de la Pologne, en Biélorussie et en Ukraine (des pays très accueillants pour les cigognes mais très peu pour les migrants!).

Puis l'hiver approchant, elles repartent chez elles, en Afrique, où il fait meilleur qu'en Europe en cette saison. Une grande partie des migrants viennent, comme les cigognes, d'Afrique. Et comme elles, ils affluent en Europe. Mais ils ne repartent pas. Sauf ceux que nous avons, sous la contrainte, refoulés en Turquie où Erdogan, moyennant quelques milliards d'euros, s'occupe d'eux dans des conditions que nous ne voulons pas connaitre.

Nombre de migrants meurent en mer en essayant de gagner la terre promise. Dès que des bateaux des ONG sont en vue, les passeurs coulent leurs embarcations pourries. Et les navires secourables recueillent ceux qui ont survécu. Le destin de ces pauvres gens est en tout point pathétique. Pas question de leur jeter la pierre. S'il faut en jeter une, c'est à ceux qui profitent de leur situation.

Ce qui interroge dans cette affaire, c'est l'utilisation du mot " migrants". Il est de fraîche date: sa naissance remonte aux débuts de la tragédie syrienne. Auparavant, on disait simplement "immigrés". Un immigré était quelqu'un qui quittait sa terre pour s'installer dans un pays étranger. Pour son pays d'origine il était un émigré.

Mais la bondieuserie larmoyante qui règne en Europe avait besoin d'un autre mot plus touchant pour faire pleurer dans les chaumières. Le mot " immigré" s'accompagnait en effet très souvent du qualificatif "clandestin". "Immigré clandestin" sonnait très mal. Alors l'Europe (qui précisément ?) inventa le mot "migrant". Et, la photo du petit Aylan aidant, le migrant devint le Christ des nations. Il taraudait nos consciences. Combien de petits Aylan avions-nous, par notre indifférence, laissé mourir en mer ? Alors que les responsables de ce drame sont connus: des régimes despotiques, corrompus et sanglants des régions qu'ils voulaient quitter. Sans oublier les marchands de chair humaine qui ont été aidés, involontairement ou volontairement, par certaines ONG.

Le mot "migrant" est indexé sur l'Europe Pas sur l'Amérique. Là-bas on dit "immigrant" (immigré donc). Un très beau film porte ce titre. Il se passe dans les années vingt. Deux sœurs polonaises, Ewa et Wanda arrivent sur un bateau avec des milliers d'autres immigrés. Tous ont un visa, une invitation de leur famille ou  un contrat de travail. Il faut montrer patte blanche à l'Amérique.

Mais ce n'est pas suffisant. A Ellis Island les services d'immigration examinent scrupuleusement les candidats au rêve américain. Un malade ne rentre pas. Wanda a la tuberculose. Elle est immédiatement séparée de sa sœur et placée en quarantaine en attendant d'être renvoyée en Pologne. Ewa tombe sous la coupe d'un souteneur, venu faire son marché à Ellis Island.

 Elle se prostituera. Souffrira. Se battra. Pour elle-même et surtout pour sa sœur. Elle la fera libérer. Ainsi, dans la souffrance et dans la douleur des millions d'immigrés polonais, ukrainiens, russes, italiens, juifs ont irrigué l'Amérique. Ils l'ont fait grande. Les dirigeants de l'Union Européenne feraient bien de s'en inspirer.

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