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Une ouvrière fabrique des masques dans une usine de Nantong, dans la province du Jiangsu, le 14 mai 2020.
Une ouvrière fabrique des masques dans une usine de Nantong, dans la province du Jiangsu, le 14 mai 2020.
©STR / AFP

Bonnes feuilles

Comment la pandémie de Covid-19 a révélé les dépendances industrielles occidentales vis-à-vis de la Chine

Denis Payre publie « Le contrat mondial : Pour que l'humain et la nature soient enfin au cœur de la mondialisation » chez First Editions. Le libre-échange, jusque-là créateur de richesses, a contribué à creuser les inégalités. L'Occident a accepté une mise en concurrence déloyale de ses industries soumises aux normes sociales et environnementales les plus exigeantes et donc les plus coûteuses, avec celles de pays ayant encore très peu de normes. Il est indispensable que la mondialisation redevienne équilibrée et éthique pour contribuer à résoudre la crise sans précédent que nous connaissons. Il est aussi indispensable d'aider enfin les pays en développement pour la prospérité et la stabilité du monde. Extrait 2/2.

Denis Payre

Denis Payre

Denis Payre est un entrepreneur français, défenseur du progrès social et environnemental, et un organisateur politique. Présent à la fois à Paris et à Boston, il travaille au-delà des frontières nationales depuis plus de trente ans, en tant que salarié de multinationales, fondateur de plusieurs sociétés ayant connu des succès internationaux, membre d’organismes gouvernementaux, dirigeant d’un groupe d’action politique ainsi qu’en tant que business angel et  membre de conseils d’administration et citoyens. Il a publié "Le contrat mondial : Pour que l'humain et la nature soient enfin au cœur de la mondialisation" chez First Editions.  

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L’autre grande conséquence du libre-échange déséquilibré et sans éthique est d’ordre stratégique. Le contrôle d’une activité économique donnée peut impliquer des enjeux stratégiques essentiels pour un pays. La perte de contrôle de certaines activités économiques peut entraîner des fragilités majeures pour un pays ou un groupe de pays. La pandémie de COVID-19 a montré par exemple que l’Occident est devenu totalement dépendant de la Chine dans un certain nombre de secteurs liés au domaine médical. Dans un article du 13 mars 2020, le New York Times rapportait que la Chine produisait 50 % des masques de la planète, et bien qu’ayant multiplié sa capacité de production par 12, la Chine conservait la plupart des masques qu’elle produisait, car elle en avait besoin. Les pays occidentaux se sont retrouvés dans une situation d’extrême vulnérabilité sans précédent, obligés de courtiser les fournisseurs de masques et le régime chinois qui décidait de l’affectation de la production locale. Tout régime en désaccord avec sa politique risquait de se voir pénalisé et de ne pas pouvoir protéger efficacement sa population contre la pandémie. Le Wall Street Journal a rapporté plusieurs situations dans lesquelles des stratèges poli‑ tiques chinois ont évoqué ouvertement l’utilisation possible de la dépendance en matériel médical à l’avantage de la Chine, comme celle de l’auteur connu Huang Sheng en mars 2020 dans le média public Xinhua New Agency disant : « Si la Chine voulait se venger des États-Unis en ce moment, elle pourrait le faire en décidant de restrictions stratégiques sur les exportations de matériel médical. »

Le gouvernement chinois a même pris le contrôle d’usines étrangères. Le New York Times rapportait dans le même article du 13 mars 2020 que Peter Navarro, le conseiller du président Trump pour la production manufacturière et le commerce, avait déclaré que les usines de fabrication de masques en Chine de l’Américain 3M avaient été « de fait nationalisées  ». Ces déclarations étaient corroborées par celles de Guillaume Laverdure, le dirigeant de Médicom, un fabricant de masques canadien qui fabriquait 3 millions de masques par jour dans son usine de Shanghai et confirmait que l’exportation de masques n’était toujours pas autorisée. La Chine n’est pas le seul pays à avoir procédé de la sorte. Cependant, la situation de dépendance considérable dans laquelle se trouvaient les autres pays a clairement mis en évidence l’erreur qui a consisté pour les pays développés à abandonner les industries manufacturières.

D’autres exemples sont venus confirmer cette situation au début de la pandémie. Dans son numéro du 4 mars 2020, le magazine économique Challenges145 rapportait que l’Académie de pharmacie française dénonçait depuis 10 ans le fait que l’industrie pharmaceutique dépendait de «  60 à 80  % des principes actifs chinois pour des traitements aussi vitaux que les antibiotiques, les anticancéreux et les vaccins ». Le même magazine rapportait une pénurie du très important antibiotique Augmentin suite à l’arrêt d’une usine chinoise en 2017. Le magazine évoquait le mot très fort de « perte de souveraineté » dans ce domaine. Cette situation grave est clairement le résultat de l’abandon des activités industrielles aux pays émergents et en développement depuis une trentaine d’années, que nous avons décrit précédemment. Cette immense vulnérabilité est la conséquence de la mise en place de ce libre-échange déséquilibré et sans éthique.

Le médicament n’est pas un secteur isolé et la France n’est pas seule dans cette situation. Par sa naïveté, l’Occident a perdu le contrôle d’un nombre important de secteurs indus‑ triels que l’on peut considérer comme stratégiques et a de fait perdu sa souveraineté dans de nombreux domaines. Il est à la merci de chantages de puissances étrangères et de la Chine en particulier, du fait de cette situation de dépendance considérable et grandissante à la Chine dans de nombreuses industries que l’on peut considérer comme essentielles. La montée en puissance de ce pays ne se fait pas sans heurts de plus en plus fréquents. L’éditorialiste du quotidien Le Monde, Alain Frachon, publiait le 9 juillet 2020 une tribune intitulée : « À l’instar de ce que fut l’avènement d’autres puissances dans le passé, l’arrivée du géant chinois ne se fait pas pacifique‑ ment. » Il constate que les méthodes de Pékin pour asseoir son influence géopolitique sont bien plus brutales que le discours officiel. Il rappelle que les dirigeants chinois ont longtemps assuré que la montée en puissance de leur pays se ferait paisiblement. Il rappelle l’expression de « montée en puissance pacifique » (« peaceful rise » en anglais) forgée en 2003 par Zheng Bijan, l’un des dirigeants de l’École centrale du Parti communiste qui fait partie de la doctrine officielle. Et il ajoute : « À maintes reprises, des diplomates chinois nous l’ont expliquée sur le mode de la leçon de morale. La Chine, quand elle aura retrouvé sa stature parmi les nations, ne se comportera pas comme les autres “empires”. Ni colonialisme européen, ni impérialisme américain, ni expansionnisme soviétique : la Chine se développera dans le respect absolu de la souveraineté des autres, nous disait-on. » Or, de nombreux événements récents, dont certains sont là encore liés à la crise de la COVID-19, montrent qu’il n’en est rien.

L’un des plus spectaculaires, même si la responsabilité de la Chine n’est pas encore prouvée, reste la cyberattaque de grande ampleur dont a été victime l’Australie en juin 2020. Le quotidien Le Monde rapportait dans son édition du 19 juin 2020 que l’Australie se disait victime d’une attaque d’un « acteur étatique » compte tenu du caractère très vaste de cette attaque ciblant les systèmes informatiques du gouvernement, d’administrations et d’entreprises. Le gouvernement australien soupçonne la Chine, avec qui il était en conflit après avoir demandé une enquête sur sa gestion de la pandémie due au coronavirus. La liste des suspects capables de mener une attaque aussi vaste et sophistiquée est très limitée. La Chine avait déjà infligé en mai 2020 des droits de douane punitifs à certains produits australiens. Autre exemple, Le Monde rapportait en avril 2020 les propos de l’ambassadeur de Chine à Paris, au sujet de la France au pic de la première vague de la pandémie de COVID-19, qui étaient à la limite de l’insulte et lui avaient valu une convocation au ministère des Affaires étrangères. L’Ambassadeur a accusé les personnels des EHPAD français d’avoir « abandonné leur poste du jour au lendemain (…) laissant mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie ». Alain Frachon rapporte aussi l’invraisemblable altercation entre la Chine et l’Inde à la fin du mois de juin 2020, à 4 200 mètres d’altitude dans l’Himalaya, à propos d’un différend sur le passage exact de la frontière entre les deux pays. Les morts se comptaient par dizaines de chaque côté suite à des bagarres entre soldats, des heures durant, à coups de poing, de planches à clous et de barres de fer. Enfin, l’adoption par Pékin de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong le 30 juin 2020, modifiant profondément le caractère libéral du système législatif hérité des autorités britanniques 27 ans avant la date prévue, est un camouflet à la Grande-Bretagne, et plus largement à tous les régimes démocratiques. En effet, lors de la rétrocession du territoire par la Grande-Bretagne à la Chine en 1997, la Chine s’était engagée à maintenir le système économique et législatif hérité des autorités britanniques pendant 50 ans, soit jusqu’en 2047. Ce système avait été baptisé par le dirigeant chinois Deng Xiaoping lui-même, « un pays, deux systèmes ».

Le quotidien Le Monde, dans son édition du 7 juillet 2020, disait que « cette loi a fait vaciller les relatives libertés dont l’ancienne colonie britannique jouissait jusqu’alors : liberté d’expression, liberté de la presse, mais aussi justice indépendante ». Le Monde faisait aussi état des réactions à cette nouvelle loi : « Pour l’opposition prodémocratie de Hong Kong et pour plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis, pour le G7 ou encore l’Union européenne (UE), cette loi est une attaque contre l’autonomie et les libertés du territoire. Washington a ainsi engagé, lundi, le retrait de privilèges commerciaux dont bénéficiait Hong Kong, en réponse au projet de loi sécuritaire préparé en Chine. » Enfin, Le Monde rapportait aussi la réaction de Dominic Raab, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, évoquant une « étape grave », « profondément troublante », et concluant : « Nous demandons instamment à la Chine de revenir sur sa décision. » On assiste même à une accélération inquiétante des actes qui contredisent la doctrine de « la montée en puissance pacifique ». La répression brutale à l’égard de la minorité musulmane ouïghoure, devenue plus visible lors de l’été 2020 avec des incarcérations de masse de prisonniers enchaînés, des stérilisations forcées et probablement des prélèvements d’organes, est venue compléter une impression de malaise général vis-à-vis de la Chine et de contradiction de cette doctrine. Il y avait déjà eu une impression de malaise le 11  mars  2018, lorsque le quotidien Libération titrait, à l’unisson avec la presse internationale : « Chine : Xi Jinping peut être président à vie » suite à l’abolition de la limitation du nombre de mandats présidentiels. Il y a aussi une impression de malaise et de fossé au niveau des valeurs avec les pays occidentaux, à travers une politique chinoise très agressive en matière de bioéthique ou de surveillance généralisée des populations. Enfin, le discours officiel de la Chine montre même une forte inflexion très éloignée de la « montée en puissance pacifique ». Elle n’hésite pas à recourir à la menace ouvertement envers ceux qui lui résistent. La visite à Taïwan du président du Sénat tchèque Milos Vystrcil fin août 2020 a amené le responsable de la diplomatie chinoise Wang Yi à déclarer que « la Chine lui fera payer un lourd tribut ». Ce type de vocabulaire, peu courant en matière diplomatique en général, était inconnu jusque-là de la part des diplomates chinois, surtout vis-à-vis d’un Européen.

Le dernier indicateur qui contredit la doctrine de « montée en puissance pacifique  » est bien sûr la croissance vertigineuse des dépenses militaires chinoises ces dernières années. Celles-ci reflètent une ambition militaire forte. Elles étaient de 15 milliards de dollars en 2001, au moment de l’entrée de la Chine dans l’OMC. Elles étaient officiellement en 2019 d’un peu moins de 178 milliards de dollars. Cependant, le Stockholm Peace Research Institute (SIPRI) estime le niveau des dépenses militaires à 261 milliards de dollars. Soit un niveau entre 11,8 fois et 17,4 fois le niveau en 2001, seulement 18 ans après, selon les estimations basses et hautes. Cette explosion de la dépense militaire chinoise inquiète inévitablement.

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Extrait du livre de Denis Payre, « Le contrat mondial : Pour que l'humain et la nature soient enfin au cœur de la mondialisation », publié chez First Editions.

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