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Comment Bachar-el Assad s’est remis en position de pouvoir réaffirmer ses ambitions sur le territoire syrien
©Reuters

Insubmersible

Comment Bachar-el Assad s’est remis en position de pouvoir réaffirmer ses ambitions sur le territoire syrien

Bachar el-Assad se sent en position de force depuis que son armée a repris l’initiative après l’intervention russe qui a débuté en septembre 2015. Au point qu'il commence à envisager la situation du pays après la guerre.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Dimanche dernier, Bachar Al-Assad a affirmé lors d'un discours à Damas que l'avenir stratégique était à l'Est et qu'il n'y aurait pas de coopération avec les pays qu'il considère "liés" au terrorisme. Une façon de se dresser face aux États-Unis. Mais est-il vraiment en position de force pour éviter une installation américaine en Syrie? Si oui, comment y est-il arrivé?

Alain Rodier : Bachar el-Assad se sent effectivement en position de force depuis que son armée a repris l’initiative après l’intervention russe qui a débuté en septembre 2015. En effet, le régime en place à Damas, même avec le soutien de Téhéran qui avait dépêché en Syrie des éléments de la force Al-Qods (des pasdarans), des milices chiites constituées d’Irakiens, d’Afghans et même de Pakistanais sans compter le Hezbollah libanais, était au plus mal à l’été 2015. Les pays qui soutenaient l’opposition armée, États-Unis, Europe, Arabie saoudite, Qatar, Turquie, étaient aux anges. Leurs protégés, les rebelles « modérés » allaient s’emparer de la région de Lattaquié, le fief du clan Assad, établir une capitale provisoire à Alep et libérer le Sud depuis la Jordanie. Le seul bémol venait de Daech qui était totalement incontrôlable et qui, en sus de s’être emparé de la quasi-totalité de l’Est du pays, menait des opérations terroristes en dehors de son berceau syro-irakien. L’intervention directe de l’armée russe a surpris toutes les capitales. Ankara a bien tenté de réagir espérant vraisemblablement que l’OTAN suivrait, mais ce fut un échec. En effet, le président Poutine avait quelques atouts dans sa manche et, en particulier, un éventuel soutien discret du PKK via son cousin syrien, le PYD. Les sanctions russes ont aussi durement frappé la Turquie après qu’un de ses chasseurs bombardiers Su-24 ait été abattu par l’aviation turque le 24 novembre 2015.

Depuis, l’aviation russe a desserré l’étau qui pesait sur l’armée syrienne, affaibli l’ensemble des groupes rebelles et, désormais, accompagne les offensives de Damas par ses appuis aériens. Se sentant conforté, Bachar el-Assad se croit désormais en position pour afficher ses ambitions. Il semble persuadé (ou du moins, il fait semblant de le croire) qu’il est en mesure de reconquérir l’ensemble de son pays et qu’il convient désormais de penser à l’après-guerre. C’est dans cette perspective qu’il affirme sa volonté de ne pas coopérer avec les pays qui continueraient à soutenir des mouvements rebelles - par exemple en refusant de renouer des relations diplomatiques avec eux -. Il rajoute que l’avenir de la Syrie sera tourné vers l’est, c'est-à-dire vers l’Irak, l’Iran et la Russie. Il considère les négociations de Genève et d’Astana comme secondaires dans la mesure où il veut d’abord remporter une victoire militaire.

Dans ce jeu complexe, les Turcs ont vendu un secret militaire de leur « allié américain ». Ils ont diffusé à la presse la localisation de douze bases US installées au Kurdistan syrien (dont deux pouvant accueillir des gros avions porteurs). Ces bases étant faites pour durer, Washington se retrouve dans la position inconfortable du pays qui veut « balkaniser » la Syrie alors que l’axe Damas  - Bagdad - Téhéran - Moscou (et maintenant Ankara) souhaite une Syrie unie en un seul bloc. Sur le plan strictement militaire, Damas n'a pas les capacités de reprendre le Rojava (Kurdistan syrien).

Le soutien de la Turquie à l'alliance russo-syrienne, ne rend-il pas la tâche encore plus ardue aux États-Unis?

Ce n’est pas le soutien de la Turquie à l’alliance russo-syrienne qui dérange le plus les États-Unis d’autant qu’elle est très fluctuante. C’est surtout l’entente turco-iranienne qui est en train de se dessiner. Un signe important a été la visite de trois jours effectuée en août 2017 par le chef d’état-major iranien, le major général Mohammad-Hossein Afshordi alias Bagheri (c’est un pasdaran qui aurait fait sa carrière dans le renseignement) à Ankara, une première depuis quarante ans ! Les deux pays sont unis par une cause commune considérée comme prioritaire : empêcher la création d’un « grand Kurdistan » établi au nord de la Syrie et de l’Irak. En effet, les deux capitales craignent que cela ne déborde ensuite chez eux où les populations kurdes sont nombreuses (14 millions en Turquie et 7 millions en Iran) et ont toujours entretenu des velléités d’autonomie - au minimum -.

Plus discrètement, une délégation de haut niveau des services secrets turcs (le MIT) aurait participé en juillet à une réunion tripartite Turquie-Russie-Iran à Téhéran. Il est utile de souligner que le MIT joue aujourd'hui un rôle de premier plan en Turquie. D’ailleurs, il dépend depuis le 25 août directement de la présidence et plus du Premier ministre.

C’est dans ce cadre qu’il faut se rappeler que l’administration Trump a replacé l’Iran dans les pays de l’« axe du mal ». Voir le président Recep Tayyip Erdoğan pactiser avec Téhéran et Moscou (Erdoğan a reçu le 2 juillet 2017 le ministre de la défense russe Serguei Choïgou à Ankara. La Turquie, membre de l’OTAN, devrait acquérir des systèmes anti-aériens russes S-400) met extrêmement mal à l’aise Washington. Il faut dire que le soutien inconditionnel octroyé par les États-Unis aux Forces démocratiques syriennes (FDS) (le mot « Démocratique » est à relativiser dans le cadre des FDS constituées principalement de marxistes révolutionnaires, d’anarchistes internationalistes étrangers et de mercenaires en mal d’aventures sans compter quelques idéalistes) constituées majoritairement de Kurdes du YPG, les « cousins » syriens du PKK, place Washington dans une position délicate vis-à-vis de Ankara qui les considère comme un mouvement « terroriste ».

Le gouvernement syrien veut libérer Deir ez-Zor de l'Etat Islamique, tout comme l'armée américaine, afin de prendre possession des puits de pétrole. Un affrontement direct entre Syrie et USA est-il concevable ?  

C’est vrai qu’il y a une course à qui libérera la ville de Deir ez-Zor en premier : les FDS appuyées par les États-Unis ou l’armée fidèle à Bachar el-Assad ? Pour ce dernier, en plus des ressources pétrolières de la région qu’il souhaite reprendre, il y a aussi une question de prestige. La garnison de Deir ez-Zor est assiégée depuis 2014 et peut être comparée à un petit « Dien Bien Phu ». Elle n’est plus ravitaillée que par des parachutages même si quelques vols parviennent encore à se poser sur l’aéroport. Heureusement pour les défenseurs, Daech n’a pas d’artillerie lourde ni de défense anti-aérienne performante. Mais l’aéroport est isolé de l’agglomération depuis janvier 2017. La libération des « héros » de Deir ez-Zor serait extrêmement symbolique pour le régime.

Ensuite, pour les deux parties, il y a le problème du contrôle de la frontière irakienne mais c'est une autre histoire.

Il n’est pas exclu que des incidents regrettables arrivent entre les FDS, l’aviation américaine et l’armée de Damas. Mais la présence russe calme le jeu car il est hors de question pour Washington d’en arriver à des affrontements, même réduits, entre son aviation et celle de Moscou (sans parler de la menace représentée par les missiles sol-air russes). Une liaison opérationnelle permanente existe entre les différents états-majors pour éviter toute rencontre inopportune. Il est difficile de prévoir ce qui va se passer maintenant. Le Hezbollah libanais aurait réduit ses effectifs présents en Syrie de 20.000 à 5.000 hommes. Les Russes y sont installés pour 49 ans (bail des bases qu'ils y entretiennent). Les milices chiites irakiennes sont présentes des deux côtés de la frontière. Daech mène des combats retardateurs désespérés mais sanglants. Al-Qaida "canal historique" est présent depuis la province d'Idlib située au nord-ouest jusqu'au sud de la Syrie via des mouvements agissant sous faux pavillon. Damas manque de piétaille pour tenir le terrain. Les Kurdes doutent de leur avenir tant le soutien américain leur semble douteux. La Turquie joue son jeu, n'hésitant pas à faire des demi-tours imprévus. L'Arabie saoudite et le Qatar ont disparu de la scène accaparés par leurs propres problèmes internes. Et la France ? On attend les décisions du président élu.

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