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"L'affaire Elf" est une vaste et longue affaire politico-financière qui a éclaté en 1994, suite à une enquête de la commission des opérations boursières (aujourd'hui AMF) sur le financement de l'entreprise textile Bidermann par Elf entre 1989 et 1993.
"L'affaire Elf" est une vaste et longue affaire politico-financière qui a éclaté en 1994, suite à une enquête de la commission des opérations boursières (aujourd'hui AMF) sur le financement de l'entreprise textile Bidermann par Elf entre 1989 et 1993.
©Reuters

Du temps de "Tonton"

Climat d'affaires généralisées : ce que nous apprend l'année 1993 sur leur réel impact sur l'opinion

S'il est vrai qu'un scandale politico-financier peut coûter cher à un exécutif déjà impopulaire, l'histoire récente nous démontre que c'est le monde politique dans son ensemble qui paye l'addition. Et pour longtemps.

Christian Delporte

Christian Delporte

Christian Delporte est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles Saint-Quentin et directeur du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines. Il dirige également la revue Le Temps des médias.

Son dernier livre est intitulé Les grands débats politiques : ces émissions qui on fait l'opinion (Flammarion, 2012).

Il est par ailleurs Président de la Société pour l’histoire des médias et directeur de la revue Le Temps des médias. A son actif plusieurs ouvrages, dont Une histoire de la langue de bois (Flammarion, 2009), Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine (avec Jean-François Sirinelli et Jean-Yves Mollier, PUF, 2010), et Les grands débats politiques : ces émissions qui ont fait l'opinion (Flammarion, 2012).

 

Son dernier livre est intitulé "Come back, ou l'art de revenir en politique" (Flammarion, 2014).

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Atlantico : La multiplication des "affaires" ces dix derniers jours laisse émerger l'idée d'un puissant vote-sanction à l'encontre de la gauche comme de la droite à quelques semaines des municipales. Un fait qui n'est pas sans rappeler 1993, qui avait été une "année noire" pour le pouvoir socialiste éclaboussé par plusieurs scandales. En quoi cette situation est-elle similaire à la nôtre actuellement ?

Christian Delporte : Les deux cas sont assez différent dans le sens où les affaires de l'époque n'étaient pas de même nature. Les suspicions autour de Pierre Bérégovoy (qui aurait bénéficié d'un prêt d'un million de francs sans intérêts pour un logement du XVIe arrondissement de Paris) étaient avant tout personelles, tandis que le fameux scandale des écoutes révélé à l'époque par Libération préoccupait avant tout le monde médiatique et assez peu les Français. L'affaire Péchiney concernait un délit d'initiés dont les ficelles étaient assez techniques tandis que le plus gros de l'affaire Tapie (à savoir le coût pour le contribuable des "arrangements" liés à l'affaire) n'avait pas encore éclaté à l'époque. Le point commun n'est donc pas tant dans la "nature" de la situation que dans le contexte qui y est rattaché, puisque l'on retrouve dans les deux cas une multiplications d'affaires qui ont pu, peuvent contribuer à un certain climat de défiance à l'égard du politique. Toutefois, le pouvoir mitterandien entrait alors dans ses dernières années et avait déjà été abîmé par le passage houleux d'Edith Cresson à Matignon.

1993 avait été un véritable "naufrage électoral" pour un PS qui n'avait su rassembler que 17.6 % des voix aux législatives. Un tel rejet peut-il être imaginable aujourd'hui alors que la cote de popularité de l'exécutif est de 20 points plus basse ?

On peut déjà commencer par dire que les élections législatives ont toujours reposé sur une part de vote-sanction à l'égard du pouvoir depuis Giscard jusqu'à 1997 avec Lionel Jospin. Ces échéances ne sont de pas liées aux mêmes enjeux que celles auxquelles le gouvernement sera confronté sur les prochains mois. Les municipales feront évidemment l'objet d'un vote-sanction mais cela devrait d'avantage concerner un électorat qui n'aurait de toute façon pas voté pour François Hollande. Le principal problème pour la gauche reste toutefois l'abstention, alors que les électeurs socialistes ne semblent pas particulièrement enthousiastes vis-à-vis de la gouvernance Hollande. Le caractère national du vote devrait toutefois se cantonner aux grandes villes alors que les agglomérations plus modestes vont principalement se focaliser, en théorie, sur le bilan du maire de la commune. Les élections européennes sont quant à elles toujours défavorables au pouvoir en place et plus largement aux partis de gouvernement. La tendance à se "défouler" sur des petits partis et des "partis d'extrême", qui s'explique par le peu d'enjeux autour de ce scrutin, ne devrait pas être particulièrement accentuée cependant par la succession des scandales actuels.

Jusqu'à quel point ces scandales ont-il pu jouer dans la défaite notoire de 1993 ? D'autres sujets de fond (chômage, immigration...) ont-il pu malgré tout impacter l'opinion ?

Ces affaires contribuent d'après moi indirectement en créant une ambiance générale défavorable à l'image de la classe politique dans sa globalité. Lorsque les affaires sont des affaires "de gauche", la droite n'a pas de raisons particulières de s'en réjouir dans le sens ou l'on continuera d'interpréter l'opposition parlementaire comme une partie intégrante du "Système". Un fait qui fonctionne évidemment dans l'autre sens et qui alimente l'idée d'une longue dégradation morale de l'exercice du pouvoir.

Les scandales les plus "impactants" et qui influencent le plus directement les élections sont ceux qui concernent un enrichissement personnel et la corruption, comme cela avait été le cas lors de l'affaire des fausses factures en 1993 (qui avait été considéré par 46 % des électeurs comme un élément majeur de leur choix aux législatives, NDLR). Les interconnections en tre monde politique et monde financier contribuent à produire l'image d'une "caste" politique éloignée des vrais problèmes de l'opinion, et c'est probablement cette impression qui est la plus destructrice politiquement parlant. Une impression qui est hélas renforcée au fil des années par la "banalisation" des scandales.

A la différence de 1993, l'opposition est elle-même exposée aux affaires aujourd'hui. Cette donne spécifique peut-elle jouer un rôle ?

Cela peut surtout continuer à creuser le fossé entre les Français et le monde politique. La presse s'amuse à commenter les scandales en s'interrogeant sur l'avenir de telle ou telle personnalité à la suite de révélations gênantes, sans réaliser pour une grande part que ces révélations sont une défaite pour les hommes politiques en général. Les premiers vainqueurs de telles séquences sont l'indifférence citoyenne, et le désormais fameux slogan "Tous Pourris".

Propos recueillis par Théophile Sourdille 

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