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Lors de l'émission On n'est pas couché, Caroline Fourest s'est vivement emportée à l'égard d'Aymeric Caron.
Lors de l'émission On n'est pas couché, Caroline Fourest s'est vivement emportée à l'égard d'Aymeric Caron.
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Le discours et la méthode

Clash avec Aymeric Caron : raison ou pas sur le fond, Caroline Fourest peut-elle s’en tirer sans explication sur son mensonge sur les faits ?

Si l'essayiste et journaliste dénonce une situation par ailleurs argumentée à travers ses ouvrages, le débat démocratique ne peut se passer de rigueur dans les propos et thèses avancés. Surtout sur des sujets sensibles comme l'intégrisme islamique en France.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Lors de l'émission On n'est pas couché, Caroline Fourest s'est vivement emportée à l'égard d'Aymeric Caron lorsque celui-ci a évoqué le procès de Rabia Bentot, qui l'accuse de diffamation. Caroline Fourest affirme sur le plateau avoir gagné en appel, affirmation démentie dès le lendemain. Son combat intellectuel consiste cependant à dénoncer l'intégrisme islamiste en France, et la complaisance de la gauche à leur égard. C'est dans cette perspective que le procès de Rabia Bentot devient symbolique : son agression a suscité une vague de dénonciation de l'islamophobie, arme ultime de la gauche complaisante qu'elle dénonce. Dans le même ordre d'idée, la toile s'est emparée d'une rumeur suite au suicide d'Aïcha. Selon une grande partie des internautes, l'adolescente de 14 ans se serait donné la mort à cause des harcèlements qu'elle aurait subi pour ses "mœurs légères", version que rien ne confirme à ce jour. 

Atlantico : Si ce que Caroline Fourest dénonce fait sens actuellement, le fait de baser sa démonstration sur un mensonge la décrédibilise-t-elle ? 

Vincent Tournier : On est sur des sujets sensibles, où la vérité est difficile à établir, où la part d’interprétation est importante. Les faits que vous évoquez ont une forte résonnance parce qu’ils renvoient à des questions qui traversent le débat actuel, mais aussi parce que des militants s’en emparent. Pour certains, l’islamophobie est très présente, pour d’autres elle est au contraire exagérée. Lorsque les faits ne sont pas clairs, comme c’est le cas pour la jeune Rabia Bentot, chacun tire l’interprétation dans le sens qui l’intéresse. De même, le suicide d’Aïcha provoque des réactions parce qu’il se déroule sur fond de rivalités entre Noirs et Maghrébins, sujet sur lequel la société française est mal à l’aise. C’est une réalité difficile à prendre en compte parce ces deux populations sont supposées être des victimes (et non des auteurs) du racisme et de la violence.

On est donc sur des sujets sensibles, qui peuvent être surexploités ou au contraire sous-exploités. Il est frappant, par exemple, de voir avec quelle désinvolture les médias français ont parlé du récent attentat au Texas contre l’exposition sur les caricatures de Mahomet. Si l’on s’en tient aux médias, on pourrait presque parler d’un non-événement, alors que les faits sont pourtant incontestables. Inversement, certains faits ont beau ne pas être établis, ils provoquent des réactions démesurées. La récente polémique autour de Robert Ménard le montre bien. Le maire de Béziers a-t-il réellement constitué un fichier nominatif faisant apparaître la religion des enfants ? C’est ce qu’il a laissé entendre, mais hormis quelques personnes à la mairie de Bézier, dont Robert Ménard lui-même, personne ne le sait. Mais cela n’a pas empêché les plus hautes autorités de l’Etat de faire de grandes déclarations solennelles en dramatisant à l’extrême (le retour "aux heures les plus sombres de notre histoire"). On a même vu, dès le lendemain de l’affaire, le journal Le Monde publier une tribune de deux militants associatifs qui demandent la tête du maire ("Robert Ménard doit être déchu de ses fonctions", Le Monde, 5 mai). Les faits leur donneront peut-être raison, mais pour l’instant, un minimum de prudence devrait s’imposer.

Dans quelle mesure ce procédé remet-il en cause le débat démocratique ?

Avec l’affaire Radia Bentot, cette jeune femme voilée qui dit avoir été agressée pour des motifs religieux, on est typiquement dans cette zone de gris où la vérité est difficile à établir. Caroline Fourest a mis en cause la version de cette jeune femme. Elle a été condamnée en première instance pour diffamation. Y aura-t-il un appel ? A ce stade, en dehors des protagonistes eux-mêmes, personne ne sait vraiment où en est la procédure. Cela étant, il y a deux choses qui posent problème. La première est l’attitude d’Aymeric Caron, qui prend appui sur cette condamnation pour déconsidérer Caroline Fourest. C’est un peu rapide. D’abord parce qu’une décision de première instance peut très bien être annulée en appel, ce qui est logique car on est sur des dossiers où la subjectivité est importante. Mais quand bien même la condamnation serait confirmée, est-ce une raison pour clore toute discussion ? Depuis quand les journalistes doivent-ils s’interdire de débattre après une décision de justice ?

De plus, l’agression de Rabia Bentot n’a pas encore été jugée sur le fond. Or on sait depuis l’affaire du RER D que les gens peuvent mentir. Si l’agression de Radia ne semble pas faire de doute, personne ne peut dire aujourd’hui quelles sont exactement les circonstances de cette agression. Les journalistes n’ont d’ailleurs pas beaucoup cherché à lever les zones d’ombre qui l’entourent. Dans son commentaire, Caroline Fourest est restée prudente. Et elle soulève un vrai problème, à savoir qu’il y a une instrumentalisation de l’islamophobie. Souvenons-nous de l’affaire de Trappes, où un contrôle d’identité sur une femme intégralement voilée avait débouché sur une émeute et une propagande intensive sur Internet. Manifestement, il existe donc des militants très politisés qui font tout pour accroître les tensions et exciter les esprits. Etouffer tout débat sur ce sujet, ce serait prendre le risque de faciliter la tâche des extrémistes.  

Vaut-il mieux convaincre coûte que coûte, ou rester rigoureux dans ses démonstrations quitte à ne pas convaincre ?

C’est un vieux débat : la justesse de la cause justifie-t-elle de s’affranchir de la vérité ? Emile Zola ne disposait pas de la preuve formelle de l’innocence de Dreyfus, mais devait-il renoncer à publier son "J’accuse" ? Beaucoup de militants acceptent de sacrifier la vérité au nom de la cause qu’ils défendent. C’était même la règle chez les intellectuels pendant la guerre froide. Mais n’est pas Zola qui veut, et il est quand même préférable de rester factuel.

Dans le cas de Caroline Fourest, peut-on dire qu’elle a renoncé aux règles élémentaires du journalisme, comme le prétendent ses adversaires ? Je n’en suis pas sûr. On peut prendre l’exemple de l’avertissement qu’elle a reçu de la part du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en septembre 2014. Dans une de ses chroniques sur France culture, Caroline Fourest évoque les exactions commises contre des soldats ukrainiens, lesquels auraient eu notamment les yeux arrachés par des milices pro-russes. Le CSA dit avoir reçu des plaintes (de qui, d’ailleurs ?) et il lui fait la morale en expliquant que "cette information n’a pas fait l’objet de vérifications préalables suffisantes" et qu’il faut "faire preuve de davantage de vigilance et de rigueur". Sur le Huffington Post, Caroline Fourest fait une belle réponse en se demandant "A quoi joue le CSA ?". Elle indique s’être justement appuyée sur des faits précis, en l’occurrence des vidéos et des témoignages concordants. Ces éléments sont-ils fiables, sont-ils suffisants ? Pas forcément, mais comment le savoir ? C’était peut-être une manipulation, mais il lui était évidemment impossible d’aller vérifier sur place. Fallait-il pour autant ne rien dire ? Certes, il est préférable d’avoir des preuves absolues et incontestables. Mais dans ce genre de situation, la vérification des sources est difficile. Devait-on attendre d’avoir une preuve absolue avant d’évoquer les armes chimiques utilisées en Syrie par Bachar al-Assad ? A ce compte, on risque de ne plus pouvoir dire grand-chose. L’attitude du CSA est donc troublante, peut-être même dangereuse pour la liberté d’information. On n’ose imaginer ce qu’aurait dit cette institution à Emile Zola en 1898…

En quoi ce phénomène est-il révélateur du débat actuel sur l'islam, ou encore la laïcité ?

C’est effectivement le cœur du problème. On assiste aujourd’hui, me semble-t-il, à une profonde recomposition des clivages idéologiques, à cause justement de la question de l’islam. Je ne pense pas que l’islam fasse l’objet d’un profond rejet en France. Tout incite à penser le contraire, à commencer par la manifestation du 11 janvier, où les Français n’ont pas défilé au cri de "Dehors les musulmans". Je vais prendre un autre exemple, un peu décalé : la condamnation à mort de Serge Alaoui en Indonésie pour trafic de drogues. Si la France était à ce point islamophobe, ne pense-t-on pas que les médias se feraient un malin plaisir de rappeler à longueur d’ondes que l’Indonésie est un pays musulman, et même le principal pays musulman dans le monde ?

S’il n’y a donc pas de rejet massif de l’islam dans l’opinion, il y a en revanche une inquiétude grandissante sur les concessions qui sont faites à la religion. Cette inquiétude se lit très bien dans les sondages. Cela fait par exemple plusieurs années que les Français demandent des lois sur les signes religieux, y compris dans les entreprises privées, mais ils n’obtiennent pas satisfaction. On voit aussi monter une demande de laïcité. C’est ce que montrent les sondages de l’IFOP qui demandent aux Français quel est, pour eux, le principe républicain le plus important. En 2003, c’était le vote, mais en 2015, c’est la laïcité. On constate même que cette demande de laïcité a davantage augmenté au centre (+ 20) et à droite (+23) qu’à gauche (+10). Ce n’est sans doute pas pour rien si Nicolas Sarkozy a voulu changer le nom de l’UMP pour l’appeler "Les Républicains".

En tout cas, cette question de la religion joue certainement un rôle important dans la diffusion de "l’insécurité culturelle" dont parle Laurent Bouvet. Les gens ont l’impression que les valeurs religieuses bénéficient d’une reconnaissance croissante de la part des pouvoirs publics. Comment pourrait-il en être autrement lorsqu’ils entendent François Hollande dire que "la République reconnaît tous les cultes", ce qui contredit explicitement la loi de 1905, laquelle stipule justement que la République ne reconnaît aucun culte ? De même, que penser de cette étonnante proposition qui anime actuellement le Parti socialiste en faveur du développement des écoles privées musulmanes ? Quand on se souvient que, dans les années 1970-1980, le PS voulait nationaliser l’école privée, on mesure le basculement qui est en train de s’opérer.

"Parmi les grands principes républicains suivants, lequel est selon vous le plus important ?" (% des réponses "en premier") (IFOP, ensemble des Français)

% de Français qui citent la laïcité parmi les principes républicains les plus importants.

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