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En Irak, les communautés chrétiennes sont poussées à l'exil
En Irak, les communautés chrétiennes sont poussées à l'exil
©REUTERS/Stringer

Prise de conscience

Chrétiens d’Irak : les califoutraques islamiques en bonne voie de mettre un point final à 2000 ans d’histoire

Depuis que l'EIIL a instauré l'Ordre islamique en Irak, dont l'essence date de plus de dix siècles, tout ce qui s'en écarte est perçu comme une dissidence politique... Et donne lieu à de sévères persécutions. En conséquence, les communautés chrétiennes qui y vivaient avant même les invasions arabes doivent faire leurs bagages : nous assistons bien à la fin de 2000 ans d'histoire des chrétiens en Irak.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : Peu après l'instauration de l'Etat Islamique d'Irak et du Levant, les autorités ont confrontés les chrétiens à un ultimatum : S'ils ne se convertissent pas à l'Islam, ils seront tués pour apostasie ou devront quitter le territoire. Une seule possibilité leur est offerte de rester tout en pratiquant leur religion, celle de payer une taxe. Au regard des persécutions que vit la communauté chrétienne aujourd'hui en Irak, comment peut-on qualifier la situation ? Jusqu'où celle-ci peut-elle aller ?

Alexandre Del Valle : Il ne s’agit pas vraiment d’une "purification ethnique", terme utilisé dans nombre de médias, mais d’une persécution religieuse de masse. La vision des jihadistes salafistes qui mettent en œuvre le califat est très claire : revenir à ce qui était pratiqué à l’époque du califat arabe et ottoman et à la Tradition islamique orthodoxe jamais réformée depuis le Xème siècle. D’après cet islam sunnite ultra-rigoriste, le "chrétien" ne peut être "toléré" que s’il se soumet et paie un tribut en renonçant à tout prosélytisme et en acceptant d’être exclu des ports décisionnaires puis de subir un régime inégalitaire. Dans la sourate IX ; 29 du Coran, qui régit le statut des Dhimmis (les chrétiens et / ou les juifs "protégés" en vertu d’une soumission et d’un impôt discriminatoire), il est clairement stipulé ces Dhimmis juifs ou chrétiens (Ahl al-Dhimma, tolérées et non pleinement acceptées), soumises à l’ordre islamique, doivent payer leur "erreur" (qui est de na pas embrasser la "vraie foi") en étant humiliés : la sourate mentionnée plus haut parle en effet de "sagiroun". Pourquoi cette soumission assortie d’humiliation ? Tout simplement parce qu’il ne doit pas être agréable d’être dans "l’infidélité", cela doit être pénible et suffisamment inconfortable pour que le Dhimmi en vienne à préférer devenir musulman "de son leur plein gré" pour échapper aux discriminations…

Rappelons que d’après la Charià et le célèbre "Pacte de Omar", texte légal auquel se réfère le Calife irakien (Al-Bagdhadi) lorsqu’il menace les chrétiens qui refusent de se soumettre ou de se faire musulman, le chrétien "protégé" (dhimmi) qui se soumet à l’ordre chariatique, ne peut jamais faire étalage de ses convictions religieuses, notamment le fait que Dieu ait un fils et le dogme de la Trinité (paganisme pour l’islam), ceci sous peine de mort…. Le simple fait de dire à Pâques que le "Christ est ressuscité" peut lui valoir de sérieux problèmes… Ce qui arrive souvent en terre d’islam depuis des siècles hélas.

Quand on dit que le Coran est un texte "tolérant" au sens donnée à ce mot aujourd’hui, sous prétexte que le Coran et la Charià prévoient un statut spécifique pour les non-musulmans juifs ou chrétiens (les Païens ou Polythéistes ou même les Athées n’ont quant à eux le choix qu’entre la conversion ou la mort), il convient de rappeler ces éléments et se garder de tout anachronisme romantisant. Il suffit de parler avec n’importe quel chrétien vivant en pays musulman et de lire les chroniques des chrétiens et juifs d’Orient depuis la conquête arabo-musulmane pour se rendre compte qu’être chrétien ou juif en terre d’islam n’a jamais été confortable

Ce que reprennent aujourd’hui les membres de l’EIIL, c’est donc tout simplement la position orthodoxe de l’Islam sunnite, qui n’a malheureusement pas été banni des cours de religion officiels dispensés dans les centres religieux des pays musulmans, à commencer par Al-Azhar en Egypte où l’on enseigne que les Chrétiens sont des "théophages" et les adeptes de la Trinité des "polythéistes"... D’où le fait qu’un Chrétien d’Orient a toujours peur d’aborder les questions de la divinité du Christ et de la Trinité devant un musulman orthodoxe qui peut très vite l’accuser d’offense à l’islam et de "polythéisme" ou "associationnisme"…

Pour en revenir à votre deuxième question, tous les Dhimmis qui ne se soumettront pas à l’exhortation du Calife Al-Baghdadi qui a donné quelques heures aux chrétiens pour se soumettre à ordre islamique en payant le tribut (Jizya), partir ou se convertir, seront mis à mort tel que le prévoient hélas les textes coraniques et chariatiques régissant le statut des non-musulmans non "soumis"... On a vu dernièrement que toute la population chrétienne était menacée, des prêtres jusqu’aux bonnes sœurs, en passant par les enfants orphelins, enlevés, et même des vieillards. Il s’agit selon moi, comme je l’écrit dans mes livres depuis des années, d’une "solution finale des chrétientés  d’Orient", solution terrible fruit d’un permanent enseignement du mépris qui est hélas à l’œuvre depuis les années 1980 à travers les pays musulmans, certes à des degrés différents suivant les pays. En Egypte, il y a des pogroms (attaques perpétrées contre une minorité religieuse ndlr) chaque jour depuis les années 1970, et même depuis Nasser qui avait commencé à les expulser d'Egypte. Les pillages, assassinats, prises d’otage contre rançon, viols sont hélas le lot quotidien des chrétiens d’Egypte, d’Irak ou du Nigeria ou du Soudan depuis des décennies… Nous en parlions déjà il y a trente ans. Mais l’Occident ami des pétromonarchies fanatiques du Golfe a préféré fermé les yeux et n’a hélas jamais exigé des pays musulmans que les minorités chrétiennes soient respectées comme ils exigent que l’on respecte les musulmans chez nous…

Ce qui est nouveau en Irak aujourd’hui, ce n’est que la systématisation de la christianophobie, son caractère beaucoup plus brutal avec des déportations de réfugiés par exemple. Mais il est clair que dès lors que l'on n’enseigne pas un Islam éclairé, un Islam des lumières dans les écoles, mais qu’on lui préfère un Islam fondamentaliste émanant du 10ème siècle, jamais réformé, hostile à toute liberté religieuse et totalitaire, nous nous retrouverons avec ces barbaries d’un autre âge.

L'amalgame qui consiste à penser que les chrétiens sont des éléments "pro-américains", préjudiciables aux fondements culturels et religieux du pays, peut-il expliquer cette stigmatisation ? Quelles en sont les autres causes ?

Plus qu’une cause, il s’agit d’un prétexte. En géopolitique il y a les causes réelles, et les "représentations", qui sont des prétextes permettant de justifier ou légitimer un acte qui serait inacceptable autrement. La vraie cause est selon moi l’intolérance inhérente à une lecture totalitaire de l’Islam sunnite et du Coran. Le prétexte se résume à dire que les chrétiens sont des "traitres", des "croisés", des "agents"  des Américains ou du colonialisme européen, ou même des comploteurs alliés aux juifs-sionistes… Et cette vision a malheureusement une réelle portée auprès des populations locales. Quand les médias, les politiciens dans leurs discours, l’école, l’université et la Mosquée diffusent un Islam totalitaire au détriment d’une islam libéral, cela conduit inévitablement à une fanatisation des consciences contre les non-musulmans.

Et puis pour nombre d’Arabes musulmans sunnites, le fait de voir quelqu’un qui parle la même langue que lui, la langue du Coran, (langue qui préexistait pourtant au Coran), mais qui n’est pas musulman, cela constitue une anomalie.

Les chrétiens étaient implantés dans la région depuis 2000 ans. D'ailleurs, les édifices religieux monothéistes les plus anciens sont des églises, bâties au 1er siècle après Jésus-Christ. Doit-on craindre que comme à Gao au Mali, ces derniers soient détruits au nom de l'instauration d'un Ordre musulman ?

C’est malheureusement déjà le cas. On pourrait évoquer également le nord du Nigéria où une "solution finale" de même nature est à l’œuvre. Depuis les années 1990, les communautés chrétiennes d’Irak accusées de tous les maux de la terre et pris en sandwich entre Sunnites radicalisés, Chiites radicalisés et Kurdes nationalistes, ont été réduites à une peau de chagrin. Seules les églises de la partie kurde, qui manifeste une certaine tolérance vis-à-vis des chrétiens, ne sont pas trop menacées.

Pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak, on a pu voir que la cohésion entre les deux communautés était très solide. En témoigne le fait que des musulmans étaient enterrés dans des cimetières chrétiens, et vice versa. Existe-t-il une fracture entre les nouvelles autorités d'Irak et la population sur ce thème ? Comment cela pourrait-il évoluer compte tenu du fait que ces deux populations se connaissent et se tolèrent depuis l'invasion de la région par les Arabes ?

Cette relative cohabitation que l’on dit, en réalité permise ou plutôt imposée par le régime laïque baassiste de de Saddam Hussein plus que spontanée ou octroyé de bon gré par les Sunnites, est en réalité un mythe. Il nous fait plaisir à nous occidentaux qui aimons rêver d’antiracisme et d’entente intercommunautaire, mais c’est un mythe qui n’a jamais existé pendant les siècles de Califats arabes ou turc-ottoman. Les chrétiens furent toujours humiliés, traité en inférieurs, soumis, et souvent massacrés selon les périodes. Dans le meilleur des cas, ils subissaient  le même sort que les juifs cantonnés dans leurs ghettos pendant des siècles.

Les autres minorités ethniques ou religieuses souffrent-elles autant que les chrétiens ?

Bien sûr. Les chiites ont été massacrés par centaines ces dernières semaines par l’EIIL. Mais on peut également parler des "yezidis", considérés comme des païens adorateurs de Satan, alors que ce n’est qu’une secte ésotérique pacifique, comme le monde musulman en connait beaucoup, mais qui n’a pas droit à la moindre reconnaissance légale dans l’islam sunnite. Les Alaouites aussi sont très persécutés, comme les Druzes, les Ismaéliens dans d’autres pays où la Charià est appliquée (Pakistan, pays du Golfe, etc). D’une manière générale, pour l’EIIL, qui applique un islam salafiste totalitaire, toute forme de dissidence religieuse, toute insoumission à l’ordre islamique sont assimilées à une dissidence politique et doit être pour cela persécutées. Or les premières victimes de ce totalitarisme sont les musulmans libres réfractaires à cette lecture salafiste, sans oublier les musulmanes, qui vont devoir être toutes excisées comme la décrété le nouveau calife irakien de l’EIIL…

Certains pays de la région se voient accueillir les chrétiens opprimés... La situation leur est-elle plus favorable ? Quelles sont les autres alternatives qui s’offrent à eux, notamment de la part de la communauté internationale ? 

Le rêve de beaucoup de chrétiens d’Irak est d’immigrer vers l’Occident. Mais comme ils n’en ont pas tous les moyens, ils se contentent du "moins pire". Depuis des années, j’ai suivi des communautés chrétiennes de Turquie et d’Irak. Dans les églises d’Istanbul, il y a plus de chrétiens irakiens que de turcs assyriens. Ce n’est pas la panacée, mais c’est moins pire que d'où ils viennent. Au Liban, dans la partie chrétienne, depuis les années 1990, on trouve des réfugiés chrétiens d’Irak en quête de liberté. De même en Jordanie où les chrétiens sont plus libres qu’ailleurs, exceptés le Liban et la Syrie baassiste, un des rares pays où les chrétiens étaient presque des citoyens égaux des musulmans, comme jadis sous Saddam Hussein en Irak. Mais je dis bien "presque", car un chrétien n’est JAMAIS vraiment totalement libre et épanoui en terre d’islam dès lors que la société est régie en partie par les lois de la Charià, ce qui est le cas de la quasi-totalité des pays musulmans qui posent la Charià comme la ou l’une des sources des lois.

La seule "bonne nouvelle" dans cette horreur actuelle en Irak, c’est que pour la première fois, alors qu’on parle à l’ONU d’islamophobie depuis des années sur pression incessante de l’Arabie saoudite et des 57 pays de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), on semble enfin reconnaître que la persécution des chrétiens, qui obéit à un vrai projet pré-génocidaire de "solution finale" des chrétientés orientales, est dramatique et mérite d’être connue, d’où la déclaration sans précédent du Secrétaire Général de l’ONU, Ban Ki Moon, dénonçant les "crimes contre l’Humanité" commis contre les chrétiens en Irak du fait de l’EIIl. Il y a donc un début de prise de conscience de cette christianophobie au niveau international. A part la France et l’Italie, les pays européens étaient d’habitude relativement passifs, voire totalement muets, car l’ONU dénonçait toujours par tiersmondisme le racisme des Blancs et des Chrétiens occidentaux envers les immigrés et les Musulmans, et jamais celui des pays musulmans envers les chrétiens, mais aussi envers les chiites, les juifs, les Ismaéliens, etc. On voit aujourd’hui un élan de solidarité envers les Chrétiens irakiens et d’Orient depuis le Canada, l’Australie… Cela est triste, mais aujourd’hui, une religion ne peut être bien vue que si elle se présente comme étant "persécutée", ce que savent très bien faire les islamistes pour justifier et "excuser" leur violence, mais que les chrétiens n’étaient pas habitués à faire puisque l’idée dominante était que le christianisme était "La" religion par excellence de "l’oppresseur" occidental. Avec ce qui se passe au Nigeria, au Mali, ou a fortiori en Irak, on se rend compte que le christianisme n’est pas la religion des seuls "blancs occidentaux" mais la plus persécutée de toutes les religions. La culpabilité vis-à-vis des croisades et du complexe post-colonialiste empêchait de prendre la mesure de ce nouveau racisme anti-occidental et anti-chrétien. Je pense donc que les islamistes tueurs de chrétiens qui ont enlevé des fillettes chrétiennes au Nigeria ou massacrent des Chrétiens d’Irak commettent l’erreur de sensibiliser comme jamais l’Opinion publique des pays du monde entier à la cause des chrétiens martyrs et donc de rendre le christianisme moins repoussant puisque lui-même devenu victime…

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