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Le 28 juillet les ministres de l'Intérieur et des Affaires étrangères ont adressé un communiqué commun dans lequel ils se disent favorables à l'accueil des chrétiens d'Irak en France
Le 28 juillet les ministres de l'Intérieur et des Affaires étrangères ont adressé un communiqué commun dans lequel ils se disent favorables à l'accueil des chrétiens d'Irak en France
©Reuters

S.O.S.

Chrétiens d’Irak : ce qui pourrait vraiment les aider (indépendamment des polémiques stériles franco-françaises)

Alors que le gouvernement s'est dit prêt à accueillir les personnes cibles d'exactions en Irak, 58 députés UMP et UDI ont pris le contrepieds en réclamant de l'exécutif qu'il favorise la protection des chrétiens d'Orient au travers de moyens diplomatiques. La question finale étant de savoir si une population entière sera obligée de s'exiler, mettant fin à une présence millénaire.

Sébastien  de Courtois

Sébastien de Courtois

Sébastien de Courtois est journaliste spécialisé dans les minorités chrétiennes d'Orient. Il est également producteur et animateur de l'émission dominicale Chrétiens d'Orient chez France Culture. Il est l'auteur de "Le nouveau défi des chrétiens d'Orient : d'Istanbul à Bagdad" aux Editions JC Lattes. Son prochain livre s'intitule Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions. Le crépuscule des chrétiens d'Orient, Stock (7 avril 2015).

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Atlantico : Le 28 juillet les ministres de l'Intérieur et des Affaires étrangères ont adressé un communiqué commun dans lequel ils se disent favorables à l'accueil des chrétiens d'Irak en France, ce qui a suscité une vive polémique dans la sphère politique. Comment pourrions-nous vraiment apporter une aide aux chrétiens d'Irak ? Existerait-il des leviers, des moyens que l'on n'aurait pas encore exploités ?

Sébastien de Courtois : L’initiative est louable mais – hélas – insuffisante par rapport aux enjeux qui concernent l’équilibre et la stabilité du Moyen Orient. L’actualité particulièrement chargée de cet été laisse peu de temps à la distance et à la réflexion. Mais il existe des gens compétents qui sont capable d’agir sur place, en Irak, pour motiver l’accueil, la fraternité. Je pense aux représentants des Églises orientales qui sont aux premières loges et savent comment agir. Je pense aussi aux responsables du gouvernement kurde du Nord de l’Irak qui ont su dignement protéger la petite ville chrétienne de Qaracoche avec ses peshmergas (combattants kurdes, ndlr) et qui reçoit régulièrement des obus de mortier.

Toute entreprise qui sera mise en oeuvre pour sauver des gens, des familles, sur place ou ailleurs est bonne à prendre. Encore faut-il se donner les moyens suffisants et porter la question devant les Nations Unies – ce qui a été fait, mais une simple déclaration n’est pas suffisante – et surtout au niveau de l’Union européenne afin de sensibiliser les opinions sur ce sujet. La France ne peut pas être la seule voix de ces minorités atrocement persécutées, chassées de chez elles pour ce qu’elles sont ! Aucun démocrate ni humaniste digne de ce nom ne peut accepter l’idée d’être résigné face à la disparition de la chrétienté de Ninive, celle du nord de l’Irak, où l’araméen est encore parlé. J’aurais aimé voir dans les manifestations pro-Gaza à Paris des banderoles dénonçant les exactions de l’Etat islamique… 

Mossoul est un symbole. Un moyen de continuer la lutte contre l’oubli et l’ignorance. Nous parlons d’une culture deux fois millénaire, des origines du monde sémitique, de nos cultures. Il s’agit d’un désastre régional d’ampleur mondiale affectant notre humanité.

Peut-on craindre qu'un tel dispositif d'accueil puisse encourager les violences à leur égard ? En quoi cette mesure est-elle à double-tranchant ?

Toute politique valable doit permettre aux chrétiens de rester vivre chez eux. Il ne faut pas créer d’appel d’air vers l’étranger, sauf en cas d’urgence. Mais qui décide de l’urgence ? Concrètement, les demandes d’asiles politiques vont affluer auprès des consulats de France à Erbil et à Bagdad. Sommes-nous prêts à accueillir tous ces gens ? La France doit-elle porter seule le drapeau de cette cause ? Il faut une solution européenne en accord avec les autorités régionales, dont l’Iran et la Turquie, tous deux situés aux premières loges de ces futurs combats. L’Amérique est moralement disqualifiée depuis l’intervention de 2003. La Russie attend son heure, elle n’hésitera pas à s’emparer de cette cause comme elle l’a déjà fait dans l’histoire.

La question qu’il faut aussi se poser est celle des financements et des soutiens extérieurs à l’Etat islamique. Les pays du Golfe sont-ils responsables ? Qui tient les ficelles de ce gouvernement que nous éviterons de qualifier de "Califat", ce qui est une insulte pour cette institution qui a montré son utilité et son importance dans l’histoire.

Nous ne sommes plus dans le seul cadre du confessionnalisme. J’entends déjà les prophètes de mauvaises augures : "Pourquoi nous intéresser particulièrement aux chrétiens ?" Et ils n’auront pas honte de le dire publiquement. Alors que le sujet n’est déjà plus là depuis longtemps. Encore faut-il se renseigner, lire l’histoire et mettre de côté les partis-pris et les préjugés. Cette vision étroite de la laïcité est insupportable. Comme si la France ne s’intéressait à rien d’autre ! Comme si nous étions restés cloîtrés dans notre seul univers depuis des siècles alors qu’il existe – de nos jours – dans nos Universités les meilleurs spécialistes de chacune de ces langues du Proche et Moyen Orient, sans parler de l’ethnographie, de l’anthropologie et des autres sciences humaines.

Comment si nous n’avions pas le droit de défendre des causes – aussi – qui nous sont chères, auxquelles nous sommes attachés et qui n’ont pas d’autres voix ailleurs !

Serait-il envisageable, sans amorcer une action armée de la part de la communauté internationale, qui ne ferait que renforcer le sentiment "anti-croisé" des islamistes, d’imaginer une protection sur le terrain, de la part des autorités officielles irakiennes par exemple ?

L’urgence est pour le moment de résister à la violence de l’Etat islamique. Je penserais alors à une action des Kurdes ou de l’armée irakienne. C’est la priorité absolue. Les chrétiens ne sont bien entendu pas les seuls à être touchés par cette terreur. Tous les Irakiens, tous les Syriens qui sont tombés sous leur coupe souffrent. Il ne faut pas croire le contraire. Des musulmans fuient tous les jours Mossoul.

Les élites libérales du pays pourraient-elles insuffler un sentiment de compassion en leur faveur ?

Les élites ont été éliminées, pourchassées, professeurs, avocats et médecins. Il n’y a pas de discussions possibles avec ces fous furieux. Il suffit de regarder un peu leurs films de propagande disponibles sur Internet pour comprendre que ce ne sont plus des religieux qui gouvernent mais des idéologues mettant en place un programme révolutionnaire murement pensé. Ils ne s’attaquent pas seulement aux gens, mais aussi au patrimoine, matériel – les monuments et les tombaux, comme la tombe du prophète Jonas récemment dynamitée à Mossoul – mais aussi les traditions et les coutumes. La mémoire est éradiquée. Il s’agit d’un nouveau nihilisme qui s’abreuve à toutes les dérives de notre époque sous couvert d’islam. Ils ne sont plus dans le cadre du Livre – la Bible –, ils ne sont plus dans le cadre des valeurs de la vie. 

Tous les musulmans que je rencontre sont effarés de tels comportements légitimés au nom de leur foi. Mais les gens ont peur. Peur de s’exprimer, peur d’agir. Je tiens à mettre en avant deux déclarations qui font chaud au cœur, celle des l’Association des savants musulmans en Irak qui a osé publier un communiqué dénonçant "l’exode forcé des chrétiens de Mossoul par l’EI", ou encore le responsable de l’Organisation de la Conférence islamique dénonçant le 21 juillet : "Les pratiques terroristes et les menaces proférées à l’encontre des citoyens chrétiens innocents à Mossoul et Ninive". Mais ces voix sont bien seules, trop seules. Vox clamantis in deserto

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