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Ce lundi 29 septembre débute le procès en appel du meurtrier présumé d'Agnès
Ce lundi 29 septembre débute le procès  en appel du meurtrier présumé d'Agnès
©Reuters/Charles Platiau

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Chambon-sur-Lignon : le procès que la justice ne doit absolument pas rater si elle veut gérer le problème des mineurs récidivistes

Matthieu, âgé aujourd’hui de 20 ans, est rejugé en appel par la Cour d’assises des mineurs de Riom à partir de ce lundi 29 septembre pour le viol et l’assassinat en novembre 2011, d’une jeune fille. Elle s’appelait Agnès et avait 13 ans. En toile de fond de ce drame, la grave question de la récidive. Seize mois plus tôt, Matthieu avait violé Julie*, une adolescente de 15 ans. Mais elle avait réussi à fuir son agresseur.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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  • Le 28 juin 2013, Matthieu, mineur au moment des faits, est condamné à la réclusion à perpétuité pour le viol et l’assassinat d’Agnès, le 16 novembre 2011.
  • Ce drame a mis en lumière le fonctionnement du collège Cévenol qui avait accepté l’inscription de Matthieu alors qu’il avait passé 4 mois en prison pour un autre viol,  celui de Julie* le 1er août 2010.
  • Les parents de Julie,  seront présents, comme parties civiles  à ce procès en appel devant la Cour d’assises des mineurs de Riom.
  • Une fois encore, le rôle de la Protection judiciaire de la jeunesse ( PJJ) ainsi que celui d’un expert psychiatre sera mis en cause. Matthieu ne comportait aucun caractère de dangerosité, écrira-t-il.
  • Comme en première instance, les  avocates de Matthieu vont à nouveau tenter  d’éviter la  condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité.

La récidive. Le poison en matière criminelle. Une fois encore, il en sera question à partir de ce lundi 29 septembre lorsque la Cour d’assises des mineurs de Riom statuant en appel aura à rejuger le jeune Matthieu pour le viol suivi de l’assassinat, le 16 novembre 2011, d’une de ses camarades du collège Cévenol de Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire. Elle s’appelait Agnès et était âgée de 13 ans ; Matthieu, d’un peu plus de 17 ans. Pourtant, fait rarissime, la Cour d’assises des mineurs du Puy-en-Velay (Haute-Loire), l’a condamné, le 28 juin 2013, à la réclusion criminelle à perpétuité, après dix jours d’audience qui se déroulèrent à huis-clos à la demande de Mes Isabelle Mimran et Isabelle Diez. A l’inverse, Me Francis Szpiner, avocat des parents d’Agnès demandait la publicité… "La seule chose que l’accusé peut leur accorder", avait-il déclaré. A partir de ce 29 septembre, les débats devraient une nouvelle fois se dérouler à huis-clos, à l’abri des regards des journalistes.

Ce drame, qui a bouleversé le pays, repose la sempiternelle question de la récidive. En effet, Matthieu avait déjà eu affaire à la justice pour un viol commis le 1er août 2010 sur une autre jeune fille, Julie, âgée de 15 ans... Laquelle était parvenue  à échapper à son agresseur et a pu porter plainte. Mathieu, qui avait passé 4 mois en détention provisoire, avait réussi à s’inscrire au collège Cévenol de Chambon-sur-Lignon, sous contrat d’association avec l’Etat, qui accueillait des enfants en internat souvent éloignés du domicile familial. Un établissement original fondé en 1938 par le pasteur André Trocmé, consacré "Juste parmi les Nations" pour avoir  caché et sauvé de nombreux enfants juifs pendant l’Occupation. Un établissement où les élèves se responsabilisaient eux-mêmes. Le contraire de ce qu’il fallait pour Matthieu. Si on ajoute à cela, une direction du collège Cévenol, fermé depuis juillet 2014 à la suite de cette triste histoire, qui ne s’enquiert pas vraiment des raisons qui ont conduit l’adolescent à être incarcéré quatre mois, on se dit que oui, ce dernier  n’avait pas sa place dans l’établissement. Et que surtout, on se dit, avec une quasi-certitude que  le viol suivi de l’assassinat épouvantable d’Agnès – elle a reçu 17 coups de couteau – auraient pu être évités. Déjà, lors du procès en première instance, en juin 2013, l’avocate générale, Jeanne-Marie Vermeulin avait pointé, avec force, ces incohérences et ces dysfonctionnements – on le verra  avec l’expertise ahurissante d’un psychiatre – qui conduiront  la famille d’Agnès à porter plainte, en février 2014, contre l’ Etat. Pour faute lourde. Ces errements seront à nouveau évoqués par le pugnace Francis Szpiner, avocat des parents d’Agnès. Habitué des cours d’assises, Me Szpiner fut partie civile dans l’affaire  Ilan Halimi, du nom de ce jeune homme assassiné par le gang des Barbares. Enfin, remarque de bon sens, on se dit que placer Matthieu dans un établissement mixte constitue à tout le moins une erreur, sinon une faute.

16 novembre 2011, 17 heures 30.  Le règlement du collège situé dans un  parc immense exige qu’à cette heure-là, les internes aient réintégré les locaux. Or, Agnès, élève de troisième, qui fréquente le collège depuis avril 2011, demeure introuvable. Elle n’a pourtant pas la réputation d’être une fugueuse. Dans la soirée, les gendarmes entament les premières investigations, en s’adressant aux commerçants, entreprises de transport et différents services publics.  Sans résultat. Tout au plus apprennent-ils que la jeune fille, via son portable, a activé un relais sur la commune de Tence à 14 heures 52, ce 16 novembre. Depuis, son portable est resté constamment éteint. Tôt, le lendemain, les recherches recommencent. Plusieurs élèves sont entendus. Pas un ne croit à une fugue. Parfaitement intégrée dans l’établissement, ce n’est pas le genre d’Agnès. Petit à petit, quelques élèves se mettent à parler. Ils évoquent un projet de recherches de champignons hallucinogènes. De fil en aiguille, on apprend qu’un tel projet aurait pu être évoqué entre Agnès et Matthieu. On apprend  aussi que ce dernier, le soir de la disparition de la jeune fille  aurait eu un comportement étrange. Tantôt détaché, tantôt angoissé…Des griffures récentes, qu’il aurait tenté de dissimuler, auraient été observées sur son visage. Intrigués, les gendarmes l’entendent alors  comme témoin, en fin de matinée du 17. L’adolescent raconte  avoir rencontré Agnès  la veille vers 12 heures 30 après le déjeuner. Puis il l’aurait quittée pour fumer une cigarette devant l’internat avant de monter dans sa chambre.

Ensuite, il se serait rendu dans le village, aurait demandé des renseignements auprès d’une auto-école avant d’aller fumer un joint au bord du "Lignon" . Il expliquait que le fait d’avoir fumé du cannabis lui avait procuré de "curieuses sensations" et l’avait fait tomber à plusieurs reprises, ce qui expliquait les traces de griffures qu’il portait sur le visage. Sauf que le blouson qu’il portait ce 16 novembre était en très bon état, lui fait remarquer un enquêteur. Plus le temps passe, plus les enquêteurs se montrent sceptiques  face aux  déclarations de l’adolescent. Cette histoire de blouson toujours impeccable ne tient pas debout…Ces griffures… Ces élèves qui disent avoir entendu, quelques jours plus tôt,  les deux adolescents vouloir  faire "un truc" avec des champignons hallucinogènes… Tant et si bien que le 17 novembre à 16 heures 30, un peu plus de 24 heures après la disparition de la jeune fille, les gendarmes placent Matthieu en garde à vue.  Au fil des minutes, ce dernier, pressé de questions, change de version racontant qu’il a eu "une embrouille"  avec un copain d’Agnès et que tous deux se sont battus. D’où les griffures au visage… Puis  Matthieu explique qu’il s’est rendu dans les bois avec la jeune fille pour chercher des champignons et que tous deux se sont "défoncés".  Après 24 heures de garde à vue survient un coup de théâtre : Matthieu  affirme aux enquêteurs  avoir poussé Agnès dans un ravin au cours d’une dispute. Des recherches sont immédiatement engagées.

A 20h17,  le dénouement. Dramatique. Un corps humain est découvert dans une parcelle boisée située au lieu-dit "Beaujeu" sur la commune de Chambon-sur-Lignon. Il est carbonisé. Calciné à  plus de 90% de sa surface. A ses côtés, un téléphone portable. Celui d’Agnès. Cette fois, il n’y a plus de doute… Entendu  une demi-heure après cette terrible découverte, Matthieu va dire aux enquêteurs qu’Agnès n’ignorait pas ses antécédents judiciaires et qu’elle se livrait sur lui à un chantage pour obtenir de la drogue. La discussion entre les deux adolescents se serait envenimée. Au point que Matthieu, furieux, avait frappé la jeune fille, l’avait plaquée au sol puis bâillonnée avant de lui attacher les mains dans le dos avec de la ficelle à "yoyo".  Puis, il lui avait retiré son pantalon avant de la violer. Il la frappait à nouveau. A un moment, elle ne bouge plus. Il lui donne des coups de couteaux. Dix sept, constatera le médecin légiste. Alors, il l’asperge d’essence – qui provient d’une grande recharge d’un briquet Zippo – et met le feu à son corps. Il ne veut laisser aucune trace de son forfait. Le 19 novembre 2011, une juge d’instruction de Nîmes met Matthieu en examen pour viol sur mineur de 15 ans ainsi qu’assassinat et  le place en détention provisoire.

C’est alors qu’on apprend  que Matthieu  fait l’objet d’une autre poursuite pour d’autres faits gravissimes : le viol, le 1er août  2010,  de Julie, 15 ans, qu’il connaissait depuis l’école primaire. Mais à l’inverse d’Agnès, elle aura la vie sauve. Les faits s’étaient déroulés dans une clairière située au -dessus du village de Nages-et -Solorgues dans le Gard.  Placé en garde à vue dans la soirée du 1er août, le jeune homme, âgé à l’époque de 16 ans,  reconnaitra  avoir abusé de l’adolescente, précisant que l’idée lui était venue en découvrant 48 heures plus tôt cette clairière… C’est à cet instant, avouera-t-il, qu’il a eu l’idée de menacer sa victime avec un couteau, de l’attacher et de la violer. Incarcéré le 2 août 2010 à la maison d’arrêt du Pontet, près d’Avignon, le garçon y reste jusqu’au 26 novembre 2010. L’expert psychiatre, le docteur Claude Aiguesvives  se montre plutôt  optimiste quant à l’avenir du jeune homme. Il trouve qu’il s’exprime avec "authenticité". Il  lui a confié "avoir une réelle empathie avec la victime." Toujours selon l’expert, "la pathologie induite de Matthieu était transitoire et ne lui semblait pas prédictive de psychoses et excluait le diagnostic de perversité". Et de conclure : "Matthieu est accessible à une sanction pénale et ne présente  pas de dangerosité." L’éducatrice de la Protection judiciaire et de la Jeunesse (PJJ) dressera un constat identique. On rirait presque face à de telles conclusions, s’il n’y avait eu  un an et demi plus tard  la mort dramatique d’Agnès…

C’est ainsi que quatre jours après sa libération,  Matthieu, sous contrôle judiciaire, astreint à une obligation de soins entre au collège Cévenol de Chambon-sur-Lignon. Une entrée qui a lieu après un véritable parcours du combattant de ses parents, ces derniers s’étant opposés à un refus de plusieurs établissements. Finalement, sur les conseils de la communauté protestante de Chambon-sur-Lignon, Matthieu avait pu s’inscrire en classe de première STG (Sciences et techniques de gestion) dans l'établissement. Son  père a-t-il informé, avec précision la direction, de la mise en examen de  ce dernier pour viol ? A-t-il dit qu’il était sous contrôle judiciaire, astreint à une obligation de soins ?  La réponse est floue. Tout au plus  aurait--il évoqué une agression sexuelle…Sans entrer dans les détails. Peut-être aurait-il révélé le placement en détention de Matthieu.  Et le directeur du collège ne broncha pas. Accueillit le  père et son fils sans poser davantage de questions. Plus tard, il expliquera que  le recrutement se faisait dans un rapport de confiance entretenu avec les familles. Une explication qui  ne plaira pas du tout à aux parents d’Agnès. Car enfin, ne pas inscrire un adolescent qui vient d’avoir maille à partir avec la justice, surtout  pour une agression sexuelle particulièrement grave, n’a rien de scandaleux.

Naturellement, lorsque quelques jours après le placement en détention de Matthieu pour  viol et assassinat, les parents d’Agnès apprennent son passé déjà  chargé, ils sont effondrés. Effondrés aussi par l’expertise du psychiatre qui  écartait d’emblée la dangerosité du jeune homme. Quelques mois plus tard, les quatre psychiatres désignés dans  le cadre de l’instruction sur l’assassinat d’Agnès, livreront un tout autre verdict. Ainsi, le professeur Elchardus et le docteur Bissuel écriront noir sur blanc : "Les éléments de sa personnalité [celle de Matthieu] ainsi que ses faibles capacités de retour sur lui-même, rendent le pronostic très réservé au plan de son comportement."  Les deux autres confrères, les docteurs Patrick Blachère et Daniel Zagury constateront: "Bien qu’il soit difficile de préciser les mécanismes déclencheurs des passages à l’acte répétés, la description que [Matthieu] fournit n’est pas évocatrice d’une motivation sexuelle mais plus d’une motivation perverse ; la jouissance de destructivité semble avoir joué un rôle bien plus important que la pulsion sexuelle. (…) Sa dangerosité est majeure, le sujet se projetant dans un avenir de récidiviste, ce qui est le reflet de son mode de fonctionnement pervers."

Bien évidemment au cours de ce second procès destiné à durer jusqu’au 10 octobre, le rôle de l’expert –pour le viol de Julie-,  de l’éducatrice de  la PJJ,  et de la direction du collège Cévenol- jugé  trop peu curieuse, sera à  nouveau décortiqué. Disséqué par Me Szpiner avec son savoir-faire et sa verve coutumière. La personnalité de Matthieu sera une nouvelle fois examinée. Avec une vie scolaire qui le verra exclure à deux reprises du collège. Oui, un profil bien difficile à cerner, déroutant,  lui qui déclarera au juge d’instruction : "Un psy, ça ne sert à rien, je mens tout le temps". Face à deux crimes horribles, les deux avocates de Matthieu, Mes Isabelle Mimran, du barreau du Puy-en-Velay et Joëlle Diez, du barreau de Nîmes, tenteront d’obtenir une réduction de peine, en espérant par exemple que l’excuse de minorité à laquelle peut prétendre leur client ne soit pas  écartée. Le 28 juin 2013, la cour d’assises des mineurs de Haute-Loire l’avait refusée, allant même au-delà du réquisitoire de l’avocate générale qui réclamait une peine de 30 ans de réclusion criminelle. Matthieu avait écopé  de la perpétuité… Dès le lendemain, ses avocates interjetaient appel.

*Le prénom a été changé

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