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"Cessation des hostilités", ou comment la guerre continue plus discrètement en Syrie
©Reuters

C’était pour rire

"Cessation des hostilités", ou comment la guerre continue plus discrètement en Syrie

Alors qu'une "cessation des hostilités" est entrée en vigueur le 27 février en Syrie entre plusieurs belligérants, les affrontements se déroulent toujours, même si l'impact médiatique est moins fort.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Depuis le début de la "cessation des hostilités" décrétée le 27 février selon la résolution n°2268 du Conseil de sécurité des Nations unies, la presse parle beaucoup moins de ce qu'il se passe en Syrie, comme si le calme était revenu. En fait, la guerre continue, les forces gouvernementales poursuivant leur stratégie de "grignotage" sur plusieurs fronts et le Groupe Etat Islamique (GIE ou Daech) lançant de vigoureuses contre-offensives. Par contre, le Front Al-Nosra semble adopter une posture défensive bien qu’il reçoive désormais une aide non dissimulée de la part d’Ankara qui considère ce bras armé d’Al-Qaida en Syrie comme un mouvement rebelle "présentable". Cela ne l’empêche pas de lancer quelques coups de main comme le 7 mars au sud d’Alep en coopération avec le mouvement Jund Al-Aqsa, jugé encore plus radical que le Front Al-Nosra.

Les forces gouvernementales à l’offensive

Nord-ouest

Dans la région d’Alep, les forces légalistes appuyées par des milices gouvernementales des Forces de défense nationales - FDN - (Jaysh Al-Shabi), irakiennes, afghanes et le Hezbollah libanais sont parvenues à conquérir de nombreux villages situés à l’est de la ville aux alentours de la base aérienne de Kuweires tenus jusque-là par le GEI. Conjointement avec les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) dont la colonne vertébrale est constituée d’unités kurdes dépendant des Unités de protection du peuple (Yekineyên Parastina Gel, YPG), elles ont réussi à séparer les bastions tenus par les rebelles de la Turquie en coupant le "corridor d’Azaz" qui mène à la ville de Kilis en passant par le poste frontière d’Öncüpinar. Mais pour le moment, les rebelles tenant toujours fermement la province d’Idlib, ils restent en liaison directe avec la province turque d’Hatay située plus à l’ouest.

Bien que ce ne soit pas encore à l’ordre du jour car l’armée syrienne, même renforcée par de nombreuses forces extérieures, continue à manquer d’effectifs suffisants au sol, il est vraisemblable qu’il y ait dans les cartons de l’état-major un plan qui envisage de conduire une vaste opération en tenailles pour couper la province d’Idlib de la Turquie voisine. A savoir qu’une offensive simultanée de forces provenant d’une part de la région de Lattaquié à l’ouest et d’autre part du sud d’Alep à l’est (en particulier depuis Al-Hadher) suivant approximativement le tracé des autoroutes M-4 et M-5 qui relient ces deux villes pourrait avoir lieu dans les mois qui viennent. L'un des premiers objectifs est la reprise de la ville de Jisr Al-Shughur dont les forces syriennes ne sont plus qu’à une quinzaine de kilomètres à l’ouest. Des appels à la rédition ont d’ailleurs été largués par avions sur la garnison composée de combattants du Front Al-Nosra, d’Ahrar al-Sham et du Mouvement islamique du Turkestan oriental. Ces mouvements appartenant à l’ "Armée de la Conquête" tiennent cette localité stratégique depuis mai 2015.

Toutefois, deux difficultés majeures seront alors à considérer : le terrain difficile d’une partie de cette région, qui avantage le combat défensif, et surtout la présence d’unités turkmènes (Ricallulah Ahrar et Hananu Shield à Idilb et des brigade dépendant du Mouvement démocratique turkmène syrien de Ziad Hasan à Alep) soutenues à bout de bras par Ankara. La question qui se pose sera bien évidemment quelle peut être la réaction de la Turquie au déclenchement d’une telle opération qui risque d’être considérée comme un véritable casus belli.

Un autre facteur extrêmement important entre aussi en ligne de compte : le fait que les forces gouvernementales présentes dans la région d’Alep ne sont ravitaillées que par un étroit couloir qui passe du Nord au Sud par Khanaser, Ithriya, Sheikh Hilal puis As San. A plusieurs reprises, les forces de Daech sont parvenues à couper cet axe soit au niveau de Khanaser, soit à celui de Sheikh Hilal à une soixantaine de kilomètres à l’est de Hama. D’ailleurs, des reconnaissances aériennes russes révèlent que le GEI préparerait une offensive majeure depuis son bastion situé à l’est de Al-Salamiyah. Les forces gouvernementales tentent donc de sécuriser leurs positions dans la région pour garder ouvert cet axe vital.

Centre

Actuellement, une grande offensive gouvernementale est en préparation en direction de Palmyre dont les forces légalistes sont à portée de canon (une dizaine de kilomètres). La base aérienne de Tiyas est idéalement située à une quarantaine de kilomètres plus à l’ouest pour apporter un soutien direct aux troupes au sol. Le major général Suleil Al-Hassan, le commandant des Tiger forces qui se sont victorieusement illustrées sur tous les fronts, particulièrement durant ces derniers mois à l’est et au sud d’Alep, est arrivé en renfort le 5 mars pour participer à cette bataille qui s’annonce dans les prochaines semaines, si ce n’est dans les prochains jours. Lui et ses hommes viennent épauler la 67è brigade de la 18è division blindée, la brigade des aigles du désert (Liwaa Suqour Al-Sahara) et les milices locales des FDN. Les activistes islamiques sont solidement retranchés, en particulier dans le château de Palmyre (Fakhr-Al-Din Al-Maani) situé au sommet des hauteurs de Jabal Qassoun, le site le plus élevé de la région.

En dehors du fait que la reprise de cette ville mythique sur Daech aurait un impact psychologique énorme, l’objectif du commandement syrien semble être de poursuivre ensuite son avancée le long de l’autoroute M-20 vers l’est pour tenter d’assurer la jonction avec la garnison assiégée de Deir ez-Zor. En effet, cette dernière composée de la 104è brigade de la Garde républicaine, de milices des FDN et de la tribu Shaitat (900 de ses membres ont été massacrés par Daech depuis l’été 2014) est soumise depuis quelques semaines à une intense pression de la part du GEI qui est aux porte de la base aérienne qu’il tente de conquérir coûte que coûte. Si l’aviation russe n’était pas là, il est très probable que la garnison serait tombée depuis longtemps.

Afin de sécuriser cette percée en plein territoire contrôlé par le GEI, une offensive a lieu actuellement en direction d’Al-Qaryatayn, de manière à interdire à Daech de lancer une opération en tenailles à cette hauteur, ce qui pourrait avoir pour effet de couper le corps expéditionnaire de ses arrières.

Une autre offensive a lieu actuellement d’ouest en est le long de la route 45 vers la base d’Al Tabqah située au sud du lac Assad. L’idée est de menacer Raqqa, la "capitale" de l’Etat Islamique. Cette ville est aussi soumise à la pression des FDS qui ne se trouvent plus qu’à une trentaine de kilomètres à son nord-est au niveau du village de Bir Hamood. Cette opération est directement épaulée par les Américains qui souhaitent que la ville soit prise, peut-être pour devancer l’arrivée des forces gouvernementales.

La 120è brigade mécanisée et des unités paramilitaires poursuivent des combats de nettoyage dans la région des montagnes du Qalamoun au Nord de Damas.

Au sud, dans la région de Deraa, la situation semble rester relativement calme. Damas y multiplie d’ailleurs les appels à la réconciliation (avec amnistie à la clé).

Et pendant ce temps-là, les Américains…

Les Américains, à l’instar des Russes, se font plus discrets, au moins sur le plan de la communication. Ils seraient en train de finaliser l’installation de deux aérodromes en région kurde, l’un à Rmeilan à l’extrémité nord-est du pays dans la région d’Hassake et l’autre au sud-est de Kobané. La piste de Rmeilan qui ne faisait que 700 mètres à l’origine aurait été portée à 1315 mètres. Sachant que le président Recep Tayyip Erdogan n’apprécie guère le soutien apporté par Washington aux Kurdes syriens qu’il considère comme des "terroristes" et comme il risque à tout moment de fermer l’accès de la base aérienne turque d’Inçirlik (Adana), ces deux pistes pourraient constituer à terme une solution alternative.

Chose extrêmement curieuse : Damas reconnaît aider les FDS et aurait même dépêché matériels et instructeurs à Hassake. Les Américains ne peuvent pas être au courant de cet état de fait car ils sont aussi présents sur zone…

Depuis le début de son intervention directe en Syrie, Moscou a redistribué les cartes dans la région. Chaque partie est obligée de définir plus précisément sa position. Pour les rebelles, ceux qui acceptent la cessation des hostilités échappent aux frappes aériennes russes. Pour cela, il leur suffit d’appeler le Centre de Coordination du Cessez-le-feu (CCC) basé sur la base de Hmeimim. D’ailleurs, des négociations y ont débuté sous l’égide de Moscou avec des mouvements d’opposition qui acceptent de parler avec Damas. Il est possible que de nombreux Syriens commencent à être "fatigués" de cinq années de guerre civile dont personne ne paraît pouvoir prévoir la fin puisqu'aucun camp n’est en position d’obtenir une victoire décisive.

Washington se méfie de plus en plus du gouvernement turc qui semble être engagé dans une "fuite en avant". Ce dernier tente d’emmener avec lui l’Arabie saoudite. Riyad gesticule en particulier en étant à la base de nombreuses initiatives dont une coalition anti-terroriste qui n’inclut aucun pays dirigé par des chiites (Iran, Irak) et une manœuvre militaire de grande ampleur sur son territoire réunissant plus de vingt pays en mars ("orage du Nord"). Toutefois, elle n’a dépêché que quatre chasseurs bombardiers en Turquie, ce qui est faible pour représenter une menace sérieuse.

La suite n’est bien sûr pas connue mais il semble que bien que les intérêts des uns et des autres soient divergents, personne ne souhaite que cela ne dégénère. On remarque donc une discrétion de certaines parties. Même l’Iran a rangé son major général Qassem Suleimani, le célébrissime chef de la force Al-Qods des pasdarans que l’on voyait jusqu’en novembre 2015 sur les fronts syriens et irakiens (il a été vu en Iran en février 2016). Pour sa part, la Russie a annoncé une baisse de son budget militaire de 5%, crise économique oblige. Pour un pays dénoncé par les Occidentaux comme "agressif", cela constitue un camouflet incontestable.

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