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©Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

Etincelles

Ce qui se passe vraiment lorsqu’un parfait inconnu devient un ami proche quasi instantanément

Certaines rencontres et les liens entre les individus se font parfois de manière quasi-instantanée. Les travaux de la psychologue de l'Université Columbia, Maya Rossignac-Milon, permettent de repenser la façon dont nous organisons nos interactions, personnelles et professionnelles.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico.fr : Que nous révèlent les travaux de Maya Rossignac-Milon de l'Université de Columbia sur les relations humaines et sur la psychologie à l'oeuvre lors des premiers instants d'une rencontre avec un(e) inconnu(e) ? Comment expliquer ce phénomène de connexion soudaine et fulgurante qui parfois se produit ? 

Pascal Neveu : Maya Rossignac-Milon décrit cette notion de « relation partagée » qui n’est pas nouvelle. J’oserais dire quelle est le socle de toute relation : quand on se rencontre ça « matche » ou pas…Qui n’a pas vécu cette rencontre « amoureuse » qui fait que l’on s’entend bien sur un plan amical, que l’on va à travers un regard vivre peut-être plus… et se découvrir des horizons affectifs insoupçonnés.

J’ai toujours décrit la rencontre de deux personnes telle la rencontre de deux icebergs : les parties immergées, inconscientes, les plus importantes qui se cognent en premier… et qui émergent à la conscience. Avec combien de personnes ça a fonctionné et on a travaillé professionnellement et on est devenu amis… je dis « et »… car c’était un tout.Mais on pourrait le rapporter au plan strictement amical puis amoureux. Maya Rossignac-Milon valide empiriquement ce que nous savions déjà mais en allant au-delà à travers son étude.

Aussi, je me permets de décrire dans un premier temps rapidement sa méthodologie. Avec son équipe, elle a élaboré un questionnaire qui mesure la façon dont les « couples » vivent une « réalité partagée ». Il s’agit par exemple d'évaluer son accord ou son désaccord avec des affirmations telles que « Nous pensons souvent aux choses exactement au même moment » ou « Grâce à des discussions, nous arrivons souvent à une perspective commune ». Ainsi elle démontre que les personnes qui vivent davantage la réalité partagée avec leur partenaire se sentent également plus engagées émotionnellement et intellectuellement les unes envers les autres. Cela passe par les centres d’intérêts communs, les valeurs défendues, les passe-temps…

Mais elle a également poussé son étude sur le rôle que joue la « réalité partagée » pour attirer les « étrangers » les uns vers les autres. Par exemple elle a demandé à des « duos » de personnes qui ne s'étaient jamais rencontrés auparavant de s’exprimer face à une série d'images ambiguës de type Rorschach (le fameux test projectif où des planches avec encres sont présentées à un patient qui doit livrer ce qu’il voit).

La conclusion de cette étude est intéressante : celles et ceux qui ressentaient un sentiment plus élevé de « réalité partagée » les unes envers les autres étaient ceux qui avaient dit les mêmes choses en même temps, utilisé des phrases comme « J'étais sur le point de dire que… », et créé des récits partagés « ludiques » autour de ces images, et donner des noms aux personnages imaginaires qu'ils voyaient en eux…Ils se sentaient alors plus proches de l'autre personne et plus confiants dans leurs propres opinions sur le monde.

Le plus intéressant était que ses « couples » amicaux ou amoureux précisaient vouloir passer de l'autre côté de l'écran et qu'ils seraient très heureux de se rencontrer dans la vraie vie. Ils se sentaient en fait plus proches de l'autre personne et plus confiants dans leurs propres opinions sur le monde.

Les affinités électives ont toujours existé… On recherche une sorte d’identique mais les contraires s’attirent également. Quand nous repensons à la fameuse série télévisée « Amicalement vôtre »… et l’épisode pilote qui les affronte avant une amitié indéfectible.

La recherche de Maya Rossignac-Milon remet-elle en question la sagesse conventionnelle sur les nouvelles relations et sur le fait que nous sommes surtout attirés par des personnes qui nous ressemblent ?

Les recherches précisent qu'il ne suffit pas d'avoir des intérêts communs pour qu’une relation amicale ou amoureuse dure toute une vie. Mais Maya Rossignac-Milon, appelle cela « donner un sens au monde ensemble ». Et elle pense que c'est le secret de bonnes relations. Elle va encore plus loin en demandant à des couples formés de remplir un questionnaire sur des expériences sensorielles: par exemple des aliments à déguster, des images à regarder. Et suite aux retours d’expériences, les duos formés ont ensuite reçu de faux retours sur leurs réponses: la moitié se sont fait dire qu'ils vivaient le monde sensoriel de la même manière les uns que les autres, tandis que l'autre moitié était informé qu'ils l'avaient fait différemment.

Ces mêmes « couples » ont ensuite eu l'occasion d’échanger sur certaines images ou événements sans rapport. Les chercheurs les ont observé, notant leurs interactions. Les couples qui sont entrés dans le laboratoire avec un fort sentiment de « réalité partagée » affaiblis émotionnellement par le faux retour ont pourtant réaffirmé leur « union » par exemple en finissant les phrases de l'autre, en faisant des blagues et en faisant référence aux voyages qu'ils auraient faits ensemble. Ils ont même convergé linguistiquement, utilisant certains mots pour exprimer précisément les mêmes significations comme  s’ils vivaient réellement le monde de la même manière !

C’est fascinant !

Mais j’ai un contre exemple… et tant mieux. Cela me rappelle ce patient hautement diplômé qui me racontait que sur un site de rencontre il avait seulement précisé avoir un CAP fleuriste… et ne recevoir que des échanges avec des bac +6 car sa présentation laissait certainement dire qui il était… Comme quoi…

J’ai très souvent observé une forme de communautarisme en France concernant les rencontres. On le voit à travers les after works, les bars fréquentés par les mêmes professions et milieux socio-culturels. Ayant énormément voyagé professionnellement, j’ai découvert nombre d’endroits ou la mixité se vit… où on se découvre, et on se lie d’amitié… Mais il est vrai avec des « validations » de valeurs tantôt intellectuelles, tantôt politiques, tantôt utopistes.

En tout cas c’est comme s’il devait se passer et se vivre dans cette rencontre et qui en fait une naissance, une existence et une énergie de vie. Mais j’ai également en consultations, soit des couples, mais en individuel des semblances et des différences enrichissantes.

A chaque fois la seule fibre que j’ai vu vibrer était le cœur.

Ces travaux et les conclusions de cette étude peuvent-ils nous amener à faire évoluer nos interactions, nos rapports aux autres ou même nos idées reçues sur la personne idéale qui nous correspondrait en amour ou sur les sites de rencontres ? 

La plupart d'entre nous l'ont vécu au moins une fois: vous rencontrez quelqu'un, et en quelques minutes, vous savez que vous allez devenir amis, ou plus. C’est ce feeling si étrange. Mais ce qui pousse les gens à être amis, c'est qu'ils voient la même vérité. Ils le partagent. Il s’agit d’une connexion mutuelle et de l’acceptation par exemple d’opinions diverses. Et surtout le plus important n’est-il peut-être pas seulement avec qui nous parlons, mais de quoi nous parlons ?

Dès l’apparition des premiers sites de rencontres, nous avions étudié le « Phénomène »… Nous avions créé des profils divers, de manière moins « geek » que nous pourrions le faire actuellement. Des sites de rencontres suggèrent souvent qu'un premier rendez-vous devrait inclure une sorte d'activité culturelle, s'engager sur le plan associatif, avoir une vie commune, être dans le bien-être et le développement personnel… Sauf que tous les analystes informatiques précisent bien que les algorithmes sont connus afin de ne jamais pouvoir rencontrer la personne adéquate, suite au profil rempli et l’autre recherché… afin de consommer des abonnements…

Je dis à tous mes patients que les sites, les applis de rencontre ne sont pas à négliger mais ne doivent pas empêcher les rencontres dans un Franprix ou Picard (en observant le panier du célibataire).

Plus sérieusement, cette étude démontre avant tout que ce sont les échanges naturels qui font tout… Je te dis qui je suis, je découvre qui tu es… Et peut-être que je le Je-Tu deviens Nous… Bien évidemment qu’il y a des affinités électives…

Mais je citerai Saint Augustin « On ne connaît personne sinon par l’Amitié »

En tout cas, je le souhaite sincèrement, et je pense à un ami proche qui ce vendredi lors d’une réunion a vécu, à travers des valeurs communes, ce qu’est l’amitié… comme quoi, oui on partage avec de parfaits inconnus devenus… 

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