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Les compagnies aériennes européennes sont en crise.
Les compagnies aériennes européennes sont en crise.
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Ciel menaçant

Ce que gagnent les voyageurs à l’augmentation de la concurrence dans le secteur aérien

Plusieurs syndicats aériens ont appelé à la grève afin de protester contre le projet de Bruxelles visant à créer un « ciel unique » européen. Si le personnel aérien n'y gagnerait rien, il n'en est peut-être pas tout à fait de même pour les usagers.

François  Nénin

François Nénin

François Nénin est journaliste enquêteur spécialiste de l'aérien et professeur d'investigation au CFPJ. Il a publié trois livre-enquêtes sur l'aérien dont Transport aérien le dossier noir et Ces avions qui nous font peur aux éditions Flammarion. Collaborateur des magazines Marianne et VSD, il a réalisé le film "Air France la chute libre" pour l'émission Special Investigation de Canal Plus et "Où est passé le MH 370" pour Complément d'enquête (France 2). Ayant suivi une formation de pilote privé, il avait créé le site bénévole securvol.fr pour combler le manque d'informations sur les compagnies. Il vient de sortir deux livres de récits : "Oups, on a oublié de sortir le train d'atterrissage" et "Vols de merde, les pires histoires de l'aviation".

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Atlantico : L’intérêt de l’usager est-il d’avoir une concurrence accrue dans le domaine aérien, notamment en termes de prix ?

François Nénin: D’après les pilotes que j’ai pu interviewer, ainsi que d’après le principal syndicat patronal des compagnies aériennes, l’intérêt du projet tel que présenté sera d’avoir des routes plus directes, donc une plus grande fluidité, ce qui entraînerait moins de problème de retard et moins de circuits d’attente à l’arrivée. Et donc mécaniquement une économie de carburant. Quant à savoir si les compagnies aériennes, qui sont en crise rappelons-le, choisiront de répercuter réellement cette économie sur le prix du billet, rien n’est moins sûr.

Cet objectif de plus grande ponctualité et de plus grande fluidité peut de prime abord paraître tout à fait louable. Aujourd’hui en effet, chaque pays à son propre système de « contrôle en route » : les avions volent de point en point et ne font pas de routes directes. Ce que disent les pilotes aujourd’hui concernant le projet de « ciel unique » européen, c’est que l’on aura ainsi des routes beaucoup plus directes, comme cela se fait aux États-Unis par exemple.

La peur que l’on peut percevoir du côté des syndicats des aiguilleurs du ciel serait donc liée à la perte d’une mainmise sur le contrôle en route en France. C’est vrai que ces syndicats d’aiguilleurs sont connus pour une certaine tendance à faire la grève. Mais il est également vrai que souvent ces aiguilleurs se retrouvent débordés, du coup ils n’arrivent pas à gérer un système qui devient très rapidement engorgé : les avions sont ainsi mis sur des circuits d’attente. C’est un système qui d’après les pilotes ne fonctionne pas, se verrouille assez vite avec des passagers mécontents car en retard et qui ratent leurs correspondances.

Il faut également entendre le discours de ces syndicats qui affirment que le libéralisme que l’on est en train de mettre en place au niveau aérien en Europe peut potentiellement représenter un danger. Eux parlent même de dégradation de la sécurité. Donc en externalisant à des sociétés privées le contrôle, il peut y avoir aussi une logique de rentabilité qui consiste à utiliser moins de personnel. Rappelons-nous la catastrophe de d’Uberlingen en 2002 : un contrôleur unique gérait plusieurs espaces. Il s’est retrouvé débordé et a indirectement provoqué une catastrophe aérienne en donnant des ordres aberrant à deux avions qui sont finis par rentrer en collision. C’était la société privée Skyguide qui gérait cet aspect. La menace brandie de collisions dans le ciel et d’une détérioration de la sécurité peut faire en effet froid dans le dos.

Le bras de fer auquel nous assistons représente donc des logiques antagonismes difficiles à faire cohabiter. Ce qui est sûr c’est que l’Europe gagnera puisque ce sont des recommandations qui sont faites par l’agence européenne de sécurité aérienne. La commission va les suivre évidemment, puis va les soumettre au Parlement européen qui n’a pas une très grande marge de manœuvre pour réviser les textes ou les amender. Ce « ciel unique » européen, on y arrivera donc certainement.

Vous parlez de danger de sécurité. Le projet de « ciel unique » européen n’est-il que fait de dérégulation ou prend-il également en compte ces risques et ces situations pour les encadrer et éviter de telles catastrophes ?

Le projet dans sa présentation actuelle ne porte pas en lui les germes d’un risque immédiat pour les passagers. C’est juste que quand on dérégule et insuffle du libéralisme, sans mettre de garde-fou, tout est autorisé. Cependant, si l’on examine d’autres projets de loi sur la question, les choses peuvent sembler inquiétantes. Quand on lit attentivement le projet de loi sur les temps de repos des pilotes, porté par la même agence européenne de sécurité aérienne, par la même commission et par le même parlement (ça sera soumis au vote fin août), ce projet envisage qu’un pilote puisse rester éveillé pendant 22 heures – être en stand-by pendant 8 heures et ensuite voler 14 heures, c’est un projet complètement fou ! C’est délirant de se dire qu’un pilote va pouvoir poser un avion 22 heures après démarré son temps de travail –puisqu’il est en uniforme est sur son lieu de travail pendant la période de stand-by.

Quand on regarde certaines dispositions de la refonte de l’aérien en Europe, cela fait froid dans le dos. Il y a cela, et puis il y a aussi le fait que l’on puisse voler jusqu’à 12h30 alors que les études scientifiques montrent qu’après 10h de temps de vol, la vigilance se relâche. Ce projet ne va donc pas dans le bon sens.

Peut-on envisager des billets d’avion à des prix plus bas que ceux actuels en Europe ? Que faudrait-il pour garantir des prix de billets plus bas pour les usagers ?

Il faut vraiment se méfier de la pression induite par les consommateurs sur les prix bas. N’oublions pas une chose que personne ne veut regarder, ni les usagers ni les compagnies : l’avion est un moyen de transport qui coûte cher. Il inclut en effet une masse salariale importante, beaucoup de taxes, le prix du kérosène ainsi que le coût de la maintenance qui ne peut être qu’élevée. On a déjà descendu le prix de l’avion à un niveau très bas puisqu’on a pu démocratiser les voyages, on peut aller à Venise pour 29 euros. Le problème est qu’il me semble difficile du point de vue des compagnies de pouvoir réellement réduire davantage le prix des billets. On atteint un seuil dans certaines compagnies lowcost comme on le voit avec Ryan Air par exemple qui économise sur les emports de kérosène. À un moment donné on ne peut plus tirer les prix vers le bas à moins de fatalement grignoter sur la sécurité.

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