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Ce que la crise dit de nous autres Français
©Thomas COEX / AFP

Miroir miroir

Ce que la crise dit de nous autres Français

Les crises ont une vertu détestable ; elles nous confrontent à la réalité.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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D’ailleurs, c’est la leur sens originel : κρισιζ vient de χρινειν, séparer, trier, puis juger. La crise est ce moment cruel où l’illusion s’évanouit pour laisser apparaître la réalité dans ce qu’elle a de plus cru. En quoi elle impose un jugement, non sur les événements en tant que tel mais sur l’idée qu’on s’en faisait. Tant que ronronne le train-train quotidien, on peut aisément fantasmer sur ce qu’on ferait en période extraordinaire. Mais quand survient la crise, les masques tombent. Nul ne peut plus éviter de se regarder en face, découvrant bien souvent un visage moins glorieux qu’il ne se l’imaginait. 

La crise renvoie à chacun son véritable reflet. Dans le cas des Français, elle a dévoilé un bien triste portrait. Nous qui nous pensions rebelles et enclins à la révolte, nous nous sommes découverts plein de docilité. Nous nous rêvions épris de liberté, nous avons tout sacrifié pour être protégés. Mais surtout, nous nous flattions de notre scepticisme atavique à l’égard du pouvoir, nous nous sommes révélés totalement dépendants et volontairement soumis à nos dirigeants. Le miroir de la crise nous a renvoyé en pleine face l’image d’enfants incapables d’agir sans le consentement de l’Etat. Et prêts à tout pour lui sauver la mise. Combien, parmi ceux qui brocardaient les mesures liberticides imposées par le gouvernement, ont regardé d’un œil sombre les rares rebelles qui sortaient encore la nuit ou ne couvraient pas leur nez de ce masque d’abord inutile puis vital ? Combien de prétendus résistants ont dénoncé les réunions clandestines de leurs voisins de palier ? Et que dire de ces rebelles qui s’impatientaient d’être à nouveau confiner ? 

Même les plus critiques à l’égard de l’omniprésence de l’Etat n’ont eu de cesse d’en demander davantage. Ceux qui enrageaient de voir leurs entreprises fermer ne demandaient pas tant la réouverture qu’un supplément d’aides publiques. Ceux qui découvraient le manque de moyens de nos hôpitaux n’en déduisaient jamais la nécessité de réorganiser les budgets mais considéraient au contraire qu’il fallait dépenser plus, et donc taxer, les autres, davantage. Et demain, ceux qui refuseront de se faire vacciner continueront à attendre de l’Etat qu’il les soigne, qu’il endigue l’épidémie et cela, sans imposer de nouvelles mesures contraignantes.

La crise a révélé l’ambiguïté de notre relation à la liberté. Nous pensions être ce peuple fier, ayant la liberté chevillée au corps ; nous nous rêvions héritiers d’une lignée de frondeurs, d’insoumis, de révoltés. Dans l’imaginaire collectif, les Français étaient cette idée qui reliait Astérix, Cyrano, Voltaire, De Gaulle, et Jean Moulin. C’était leur orgueil, la source de leur sentiment de supériorité. Mais tout cela n’était qu’un doux rêve. Les Gaulois ont vite abdiqué, les résistants étaient rares. Nous n’aimons plus l’indépendance, encore moins le panache. 

Et qu’on ne se méprenne pas. La France n’est pas devenue une dictature. Bien au contraire. Dans la course effrénée aux mesures liberticides, le gouvernement a toujours été un pas derrière le peuple. Des attestations de déplacement dérogatoire aux confinements, du couvre-feu au récent projet de loi instituant un régime pérenne de gestion des urgences sanitaires, rien n’a été imposé sans test préalable de l’opinion. Les sondages et enquêtes ont toujours été favorables aux propositions. Pas de dictature donc, simplement une offre politique qui répond comme elle peut à la demande sécuritaire. Comme elle peut, c’est-à-dire de façon inefficace, car aucun gouvernement, aucun homme aussi doué soit-il ne saurait garantir une sécurité absolue tous, le bien-être de chacun et cela sans empiéter sur les libertés individuelles. Voulant tout cela à la fois, les Français ont démontré leur inconséquence, et leur manque d’attachement à cette valeur qu’ils croient aimer.  

Triste rappel à la réalité. La crise nous a montré tels que nous sommes véritablement, depuis toujours. Tels que La Boétie avaient dépeint nos ancêtres il y a plus de quatre siècles. Un peuple qui attend tout et le contraire de tout d’un Etat dont il ne veut souffrir aucune contrainte. Il faudrait que les dirigeants préviennent les épidémies et mettent tout en œuvre pour assurer la protection de chacun, mais sans entraver la liberté individuelle. Qu’ils subviennent au besoin de tous, et prennent en charge l’économie, sans sombrer dans l’interventionnisme. Qu’ils se posent en souverains sans donner à chacun le sentiment d’être un sujet. Qu’ils préviennent la moindre frustration, sans interférer dans la vie de quiconque. 

Aucun peuple d’adultes n’agit ainsi. Aucun peuple composé d’individus responsables ne saurait désirer l’étreinte brûlante et constante de l’Etat sur sa gorge et sa nuque. Seuls des citoyens ayant déifié leurs gouvernants pensent ainsi. Nous, Français, sommes de ceux-là malheureusement. Nous qui aimons diviniser nos gouvernants pour mieux leur reprocher de n’être que des hommes ; qui n’apprécions rien tant que la soumission pour le plaisir de nous en plaindre. Un peuple d’enfants qui refuse d’être infantilisé mais se perd en réclamations, revendications et récriminations de toute sorte. Et cela, au nom d’une sacro-sainte liberté qu’il piétine à mesure qu’il l’invoque. La crise aura donné raison à notre Président, nous ne sommes pas des individus libres. Non pas que cette liberté nous aurait été volée, mais que nous ne l’avons jamais faite nôtre, par refus d’accepter les responsabilités qui vont avec. 

Alors que l’année se termine et que vient le temps des bonnes résolutions, c’est-à-dire celles qu’on ne tient jamais, faisons le vœu qu’un jour nous soyons à la hauteur de ce que nous croyons être. 

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