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Ce que l’inauguration de la Halle bio de Rungis par François Hollande nous apprend des rapports très personnels du Président au monde agricole
©Reuters

Le bio pour tous ?

Ce que l’inauguration de la Halle bio de Rungis par François Hollande nous apprend des rapports très personnels du Président au monde agricole

Le président François Hollande se rend ce lundi à Rungis pour inaugurer la "Halle au bio", en compagnie de sa ministre de l'Ecologie, Ségolène Royal. Une visite anodine en apparence, mais qui pourtant en dit beaucoup sur le rapport tendu et compliqué qu'entretien le gouvernement avec le monde agricole aujourd'hui.

Antoine Jeandey

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Antoine Jeandey est journaliste et auteur de « Tu m’as laissée en vie, suicide paysan veuve à 24 ans ».

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WikiAgri est un pôle multimédia agricole composé d’un magazine trimestriel et d’un site internet avec sa newsletter d’information. Il a pour philosophie de partager, avec les agriculteurs, les informations et les réflexions sur l’agriculture. Les articles partagés sur Atlantico sont accessibles au grand public, d'autres informations plus spécialisées figurent sur wikiagri.fr

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Atlantico : François Hollande va inaugurer en compagnie de la ministre de l'Ecologie, Ségolène Royale, la nouvelle "Halle au bio" de Rungis ce lundi 9 mai. Symboliquement, que dit ce déplacement du rapport qu'entretient le président avec les secteurs de l’agroalimentaire et de l’agriculture ? 

Antoine JeandeyEn l’occurrence, le geste politique s’adresse davantage aux consommateurs et à une certaine tranche d’électorat qu’aux producteurs ou à la chaine agroalimentaire. Il ne faut pas oublier que le président de la République a exclu la crise agricole du débat national lors de son dernier passage télévisé sur France 2, lorsqu’il a rayé de la liste de ses interlocuteurs l’agriculteur et la salariée de l’agroalimentaire qui y étaient prévus (Réference : http://www.wikiagri.fr/articles/ils-devaient-parler-agriculture-et-agroalimentaire-a-hollande-et-ont-ete-mis-au-silence/8928). Il ne va donc pas, aujourd’hui, revenir en arrière sur cette vocation à éviter les sujets qui fâchent en agriculture.

Le bio s’adresse d’abord aux consommateurs, avec une image "propre", car on se garde bien de rappeler que cette agriculture est, elle aussi, consommatrice d’intrants, notamment de cuivre, nocif pour la santé (Référence : http://www.wikiagri.fr/articles/des-residus-de-cuivre-presents-dans-les-vins-bio/6853). Ensuite, on trouvera toujours des producteurs bio qui auront parfaitement raison d’être fiers de leurs produits. La vocation de qualité anime beaucoup de producteurs qui voient le bio, grâce aux crédits à la conversion qui existent encore, offrir de réelles possibilités de poursuivre dans cette voie, malgré la crise. Mais attention, il existe des limites...

Alors qu’il a été député d'une terre paysanne, François Hollande serait-il déconnecté de cette agriculture en voie de disparition, comme semble en témoigner l’éviction de deux agriculteurs qui avaient initialement été invités à lui poser des questions dans la récente émission Face aux Français ?

La reconduction permanente de Stéphane Le Foll au titre de ministre de la crise agricole montre que le président de la République manque d’opinion par lui-même sur ce qu’il faut / faudrait faire en agriculture. Durant son quinquennat, il s’est moqué des agriculteurs une première fois le 8 février 2013, en affirmant que le budget de la PAC ne baisserait pas pour la ferme France. On sait depuis qu’il a chuté d’une bonne dizaine de milliards d’euros (Référence : http://www.wikiagri.fr/articles/10-milliards-390-millions-938-mille-euros/898), ce qui figure bien sûr parmi les sources importantes de la crise agricole actuelle : les budgets de la Pac masquaient nombre de dysfonctionnements au sein des différentes filières, apparus depuis. On note ainsi que les montants des plans d’urgence adoptés depuis l’été dernier culminent à moins de 10 % du manque de budget PAC pour cet exercice par rapport au précédent.

Ce 8 février 2013, François Hollande a commis deux fautes vis-à-vis des agriculteurs français : la première a été de n’avoir pas su négocier le maintien du budget de la PAC dévolu à la France, la seconde de n’avoir pas cherché à réparer cette première erreur en prévenant les chefs d’exploitations : un nombre non-négligeable d’entre eux aurait pu mettre entre parenthèses les investissements à ce moment-là pour préserver de la trésorerie et mieux encaisser la crise qui devait suivre... Il est clair que François Hollande a sous-estimé (par méconnaissance du milieu) les capacités des chefs d’entreprises agricoles à gérer leurs exploitations... pour sur-estimer les siennes à choisir à leur place. 

Enfin, François Hollande a également montré son mépris pour les agriculteurs en cours de mandat en leur refusant un ministre à temps plein, juste au moment où la crise le justifiait plus que jamais.

Le bio est-il, par ailleurs, une production agricole d'avenir comme les bons résultats du moment le laissent penser ? Ne s'agit-il pas d'une agriculture principalement prisée par les classes les plus aisées, et d'un marché qui pourrait donc atteindre rapidement ses limites ?

Les producteurs ont tendance à se convertir en masse vers le bio en ce moment. Entre fin 2015 et 2018, les surfaces bio vont passer de 1 million à 1,5 million d’hectares ! (Référence : http://www.wikiagri.fr/articles/le-marche-du-bio-absorbera-t-il-500-000-hectares-en-plus-dici-2018-/8866). Cela étant, dans la majorité des cas, ce n’est pas issu d’un dialogue ouvert entre producteurs et consommateurs (que l’on pourrait d’ailleurs prôner dans le cadre d’une reconstruction de l’agriculture française), mais tout simplement d’une valorisation supérieure du bio. Les produits sont payés plus chers et, en temps de crise, nombreux sont les agriculteurs qui suivent ce mouvement, sachant que dans la majorité des cas, il s’agit avant tout de sauver sa ferme.

Mais paradoxalement, ce phénomène de masse ne doit pas être interprété comme une réussite du bio, mais comme un facteur de risque pour lui. Car, aujourd’hui en tout cas, le marché ne grandit pas suffisamment vite pour absorber les productions des nouveaux arrivants à une telle échelle. On sait déjà que les paiements des aides bio, décentralisés vers les régions, font l’objet de distorsions de concurrence (un exemple ici : http://www.wikiagri.fr/articles/comment-lauvergne-a-exclu-une-centaine-deleveurs-du-bio-avant-de-rejoindre-rh%C3%B4ne-alpes/7927), et que certaines nouvelles régions, à peine nées, ont épuisé leurs crédits d’aides à la conversion dès leur première année d’exercice.

C’est tout le problème avec le bio : il existe des discours pour le prôner, on peut croire que ce mode de production serait celui qui conviendrait le mieux à notre population, mais la mise en pratique réelle et concrète d’une politique qui permettrait de réguler notre production par rapport à nos besoins n’a jamais été ne serait-ce qu’évoquée. La "Halle bio" de Rungis, en soi, est une excellente initiative puisqu’elle répond à une demande... Mais entre un discours trop dogmatique qui prône le "tout bio", les réalités plus terre à terre des marchés, et enfin la nature des convictions de ceux qui épousent ce mode de production, on ne sait pas réellement où on en est aujourd’hui pour le bio en France...

Un dernier point : une partie des matières premières pour le bio reste importée, avec des réglementations et des normes quant à ce que l’on peut appeler "bio", souvent bien différentes entre la France et les pays exportateurs : on peut trouver du bio moins cher que celui produit en France, même si ce n’est pas exactement le même bio...

En résumé, il est grand temps de sortir des postures (entre idéologies et idées reçues) au milieu desquelles on place le bio, pour raisonner à une autre échelle, celle d’une production interne qui répond à la demande réelle du consommateur, afin d’assurer un marché économique viable à cette filière, mais aussi aux autres.

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