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Emmanuel Macron Liban

Stratégie du chef de l'Etat

Ce qu'Emmanuel Macron ne comprend décidément pas au Liban

Près d'un mois après une première visite, Emmanuel Macron était de retour au Liban cette semaine. Quel bilan peut-on tirer des interventions du chef de l'Etat français et quel regard peut-on porter sur le rôle de la France ?

Maya Khadra

Maya Khadra

Maya Khadra est membre exécutif et coordinatrice de projets du Forum académique chrétien de la citoyenneté dans le monde arabe (CAFCAW), lauréate du Prix du journalisme francophone en zones de conflits en 2013 et ancienne journaliste à L'Orient-Le Jour.

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Atlantico.fr : Alors que le président de la République Emmanuel Macron s'est rendu au Liban après la catastrophe au port de Beyrouth, l'ensemble des forces politiques libanaises se sont engagées à former rapidement un gouvernement. Le nouveau premier ministre, Mustapha Adib, nommé quelques heures avant l’arrivée d'Emmanuel Macron lundi, doit commencer mercredi les consultations parlementaires pour la formation de son équipe. Après la catastrophe au port de Beyrouth et suite aux récentes décisions politiques, où en est la situation politique au Liban ?

Maya Khadra : La situation politique au Liban consiste en un changement de décor, en trompe-l’œil actuellement. Il est intervenu pour donner l’impression aux Libanais qu’il y a eu un changement. Il s’agit plus d’un atermoiement que d’une solution. Le statu quo est toujours là. Ce qui est dangereux c’est que le pourrissement est continu. Ce qu’a fait le président Macron au Liban en apportant son soutien au candidat Mustapha Adib consistait en réalité à recycler l’ancienne classe politique. Mustapha Adib était un ambassadeur libanais en Allemagne qui malgré toute la crise économique au Liban était l’un des ambassadeurs le plus cher payé (33 000 dollars par mois). Il était également le conseiller d’un grand oligarque libanais Najib Mikati qui est une personnalité corrompue. 

Emmanuel Macron en apportant son soutien à ce candidat et en appelant même les chefs politiques libanais jusqu’aux aurores : Saad Hariri, le Hezbollah, le président Aoun, Joumblatt, Samir Geagea des forces libanaises. Il a essayé de les convaincre. Ce n’était pas une tâche très dure. Seules les forces libanaises n’ont pas accepté le compromis de Macron et qui avaient nommé le candidat qui a été plébiscité par la rue libanaise, Nawaf Salam, ancien ambassadeur libanais à l’ONU et juge à la Cour Internationale de Justice. C’est une personnalité intègre. Rien ne peut lui être reproché.

Le chef de l’Etat français a utilisé exactement la même méthode qu’utilisaient les Syriens quand ils occupaient le Liban. A chaque fois, ils disaient que s’il n’y avait pas de solution, il y aurait une guerre civile. Emmanuel Macron a utilisé la même stratégie de communication, l’épouvantail de la guerre civile et de la fin du modèle libanais pour accélérer la solution et pour avoir le plus d’appui possible au sein de la classe politique ce qui n’était pas une chose très difficile puisqu’il a proposé une personnalité issue de cette même classe politique corrompue. Il y a eu des manifestations au Liban contre Mustapha Adib qui a été nommé. Des slogans critiquant le président Macron étaient même présents sur certaines banderoles. A son arrivée au Liban, il a rendu visite à la diva libanaise Fairouz, il a été accueilli avec des pancartes et des banderoles qui le critiquaient. L’une d’entre elle reprenait même un vers du Cid. 

Les Libanais sont mécontents. Emmanuel Macron a renfloué l’ancienne classe politique. Mustapha Adib n’a rien de nouveau. Il n’est pas du tout différent de Hassane Diab qui l’a précédé. Ce sont les mêmes personnalités qui sont soutenues par le Hezbollah qui commence à être de plus en plus pointé du doigt par le peuple libanais parce qu’il serait responsable des stocks de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth. Il s’agit de la même substance qui se trouve dans les missiles du Hezbollah. Leur arsenal stratégique se base sur cela essentiellement. Ils utilisent cette matière brute pour la fabrication des missiles.    

Quel bilan peut-on tirer des interventions d'Emmanuel Macron et quel regard peut-on porter sur le rôle de la France ? Les annonces à l'issue de la visite d'Emmanuel Macron sont-elles crédibles ?

Beaucoup de Libanais ont perçu dans l’intervention d’Emmanuel Macron une forme d’ingérence. La France a toujours eu une forme de légitimité à apporter de l’aide au peuple libanais. Mais l’ingérence a été d’imposer un candidat et de ne pas soutenir le candidat qui était plutôt demandé par le peuple. Un sentiment de trahison.

Le bilan est plutôt négatif pour la majorité des Libanais. Le bilan est également plutôt négatif sur le plan de la paix au Moyen-Orient. Le président Macron a renfloué le Hezbollah et lui a donné une certaine forme de légitimité.  

L’article de Georges Malbrunot dans Le Figaro, « «Le pas de deux d'Emmanuel Macron avec le Hezbollah», est très révélateur de l’encouragement et de la bouffée d’oxygène qu’a apporté Emmanuel Macron au Hezbollah. Emmanuel Macron n’a jamais condamné le Hezbollah. Le chef de l’Etat français a complètement ignoré que le Hezbollah est une milice armée. Il a notamment expliqué qu’il s’agissait d’une formation légitime parce que le Hezbollah avait des sièges au Parlement. Emmanuel Macron a ignoré que le Hezbollah a ces sièges parce qu’il terrorise ses électeurs et il endoctrine toute une communauté, c’est l’intégrisme chiite inspiré de la pensée des Frères Musulmans. Le Hezbollah n’est même pas inscrit au registre du ministère de l’Intérieur au Liban. De quelle légitimité parle-t-on?

Sur le plan régional, Emmanuel Macron a complètement ignoré le rôle terroriste que joue le Hezbollah que ce soit en Syrie, au Yémen, au Bahreïn, en Irak et par extension le rôle terroriste de l’Iran. C’est là où la France par peur d’avoir de nouveau des attentats perpétrés par les Gardiens de la révolution islamique se couche devant l’Iran. Le président Macron a un peu craché à la mémoire des parachutistes français tués par le Hezbollah lors de l’attentat du Drakkar à Beyrouth. Il a craché aussi sur la mémoire de toutes les victimes de la rue de Rennes qui a été revendiqué aussi par les Gardiens de la révolution. 

Il a choisi la carte du compromis et de la compromission que ce soit avec le Hezbollah sur le plan libanais interne et sur le plan de la géopolitique du Moyen-Orient, il est indulgent la politique iranienne dans la région.

Emmanuel Macron reste également un très bon communicant. A l’occasion du centenaire du Grand Liban, il a ainsi décidé de planter un cèdre, le symbole du Liban. Cela fait détourner la tête des bourdes politiques qu’il a pu commettre. 

Il a rencontré la diva libanaise Fairuz, c’est très bien. Mais un président français qui connaît vraiment les liens franco-libanais et l’histoire commune des deux pays aurait pu rencontrer en premier le patriarche maronite. Le Grand Liban est une revendication du patriarche maronite en 1919 au Congrès de la Paix à Versailles. Ensuite, cela a été concrétisé avec la déclaration du Grand Liban le 1er septembre 1920. Emmanuel Macron a donc un peu manqué de respect au volet historique du centenaire du Grand Liban.   

Quel regard portez-vous sur l'échange entre Georges Malbrunot et Emmanuel Macron ? Le chef de l'Etat français a eu des mots très durs à l'égard du journaliste : "Ce que vous avez fait là, compte tenu de la sensibilité du sujet, compte tenu de ce que vous savez de l'histoire de ce pays, est irresponsable. Irresponsable pour la France, irresponsable pour les intéressés ici, et grave d'un point de vue déontologique". Emmanuel Macron reproche à Georges Malbrunot la publication d'un article, le 30 août dernier, intitulé "Le pas de deux d'Emmanuel Macron avec le Hezbollah", dans lequel le journaliste raconte la rencontre d'Emmanuel Macron avec Mohammed Raad, président du bloc parlemenaire du Hezbollah, le 6 août dernier. Le fait que la stratégie d'Emmanuel Macron ait ainsi été dévoilée est-il nuisible à son action ?

Georges Malbrunot est un très grand journaliste. Il ne publie rien sans qu’il n’ait véritablement les preuves de tels échanges. Il a fait un pas très courageux. C’est de l’hardiesse journalistique. La publication de son article dévoile les coulisses de la rencontre entre Emmanuel Macron et Mohammed Raad, le député du Hezbollah, qui a d’ailleurs quitté la table au palais présidentiel parce qu’il y  avait du vin. C’est un député d’un bloc soit disant parlementaire, d’un parti qui est légitime pour Emmanuel Macron, qui ne peut pas supporter une bouteille de vin à table. 

L’échange qui s’est déroulé entre Emmanuel Macron et Georges Malbrunot est vraiment très révélateur du dénigrement, du mépris qu’a la président Macron à l’égard de toute forme de presse qui défie le système et qui défie même la personne du président. C’est là où on bascule vraiment dans la tyrannie de la bien-pensance. Macron vient avec une solution. Il ne faut pas mettre cette solution en question. Il ne faudrait pas non plus la démystifier. Il vient en tant que star au Liban. Il est sous les feux de la rampe. Georges Malbrunot a « dégonflé » ce côté fascinant de la visite d’un Macron sauveur au Liban en étant sincère et transparent dans son article et en dévoilant aussi les manœuvres d’Emmanuel Macron. 

Je trouve cela tellement triste que le président Macron s’en prenne à un journaliste juste parce qu’il a fait son travail d’une manière consciencieuse. Ce n’est pas un service qu’il rend à la presse Emmanuel Macron. Ce n’est surtout pas un message de liberté de la presse. Georges Malbrunot ne vient pas d’un background calamiteux. C’est un grand reporter et un spécialiste du Moyen-Orient, malgré quelques divergences que je pourrais avoir avec lui. Macron avec son arrogance n’a pas pu supporter l’idée que ses magouilles aient été dévoilées par un journaliste français.  

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