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Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.
Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.
©REUTERS/Regis Duvignau

Waouf waouf

Ce qu’Alain Juppé et l’anecdote de son chien Nico nous disent de la parole politique version 2015

Lors d'une rencontre à Sciences Po Bordeaux, Alain Juppé c'est laissé aller à un trait d'humour devant 500 jeunes. ironique, il a déclaré à étudiant qu'il nommerait son potentiel chien présidentiel "Nico". Une blague qui a effacé tout le reste de son discours dans les médias. Qu'importe le contenu, seules comptent les petites phrases.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Spectaculaire augmentation du nombre des citations dans l’argus de presse de Sciences Po Bordeaux au fil des deux relevés quotidiens, le vendredi 3 avril 2015 à 8h04 et à 16h05. Apparition d’un scandale ? Obtention par un des enseignants-chercheurs d’un inattendu parce qu’inexistant « Nobel de science politique » ? Rien de tout cela… L’événement est d’une toute autre ampleur, pardon de le dire. Qu’on en juge : la veille, vers 17h05, dans l’amphi Montesquieu de Sciences Po Bordeaux, lieu qu’il connait bien pour y avoir fait cours pendant deux années de suite, auteur qu’il a fréquenté encore mieux pour lui avoir consacré une excellente biographie qui vient d’être rééditée chez « Mollat-Tempus » augmentée d’une préface inédite, Alain Juppé, devant plus de 500 jeunes attentifs, répondant à une question amusée d’un étudiant, a confié qu’il baptiserait « Nico » son éventuel  « Labrador présidentiel ». L’affaire fait grand bruit. Elle ne le mérite pas. En revanche le bruit médiatique qui en ressort peut autoriser quelques commentaires.

Pour avoir été présent dans l’amphithéâtre en ma qualité de membre de l’équipe de direction de Sciences Po Bordeaux, enseignant et politologue, assistant en simple spectateur à une rencontre publique organisée par les jeunes UMP de Sciences Po Bordeaux et invitant Alain Juppé à s’exprimer devant leurs collègues, je confirme en tous points les mots rapportés dans les différents médias. Dont aucun représentant, au demeurant, n’était présent dans l’amphi. Nulle trahison dans les minutes des propos ainsi recensés. Mais il manque le ton, l’ambiance, l’atmosphère. Autant d’éléments indispensables à la compréhension du sens. Toutes précisions que l’on trouve dans « Le Journal des Débats de l’Assemblée nationale » : « Réactions diverses sur les bancs de l’Opposition », « Rires », « Applaudissements », « Huées ». Toutes choses  qui distinguent une assemblée vivante d’un réfectoire lassallien quand il fallait écouter en silence la « lecture du jour », « recto-tono ». 

Devant un public jeune et étudiant Alain Juppé est toujours d’une grande liberté de ton. Le pédagogue qu’il fut y puise une sorte de légèreté bienveillante, dénuée de toute langue de bois, aux antipodes du professionnel de la politique sur ses gardes. Il se livre, attend les relances, écoute les critiques, donne sans fard et sans ruse son avis sur les choses. Trop blanchi sous le harnois il se reprend parfois en confessant qu’il « dit peut-être des horreurs » et qu’il va se faire mal voir. Jamais, pour autant, je ne l’ai vu se censurer dans une telle enceinte face à un tel auditoire. Jamais, non plus, s’y énerver.

Entendant le « nom du chien » proposé, le public n’a pas immédiatement explosé de rire avant d’applaudir. Comme si chaque auditeur présent s’était, d’un seul mouvement, pincé pour y croire. La blague semblait presque trop osée, trop ciblée, trop personnalisée. « Nico le chien » était bel et bien « mon partenaire politique préféré »  (Juppé dixit). « Nico le Labrador » faisait donc bien référence à « Nico le Matamore » (en espagnol, « Matamore » signifie littéralement « Tueur de Maures »… suivez mon regard vers la Libye par exemple). L’envoi était net, sans bavure, sans fioriture. Comme aurait pu dire le grand Sigmund F. : « « Ça » avait encore bien fonctionné… ». Et le « Ça » de Juppé ne semble pas porter une considération exagérée envers le « Moi » du « Sarkozy ». Celles et ceux qui le découvrent sont des innocents. Celles et ceux qui feignent de le découvrir sont des pharisiens. Celles et ceux qui l’ignorent encore sont de sacrés couillons.

Est-ce qu’Alain Juppé avait calculé son coup ? Bien évidemment que non. Est-ce qu’Alain Juppé regrette ce « bon mot » et cette « petite phrase » ? Lui seul peut répondre. Est-ce quelque chose de grave qui entache durablement les relations entre l’ancien Premier ministre et l’ancien Président de la République ? Non. Ces deux-là se connaissent par cœur et sont suffisamment burinés au rayon des sun-lights politiques pour en avoir vu d’autres et disposer, chacun, d’un cuir plus que tanné. 

Alors pourquoi autant « d’UBM » (Unités de Bruit Médiatique, comme disent les spécialistes en communication) ? Parce que comme l’a dit Régis Debray,  justement invité de la prestigieuse Librairie Mollat (qui est à Bordeaux ce que sont la colonne des Girondins et…. Alain Juppé : un élément naturalisé du paysage bordelais), une heure après le prononcé du « nom d’un chien » : « La nouvelle c’est de l’inattendu au milieu des habitudes. C’est l’évêque qui  meurt le chien (tiens donc…) et pas l’inverse ». La « news » (pour parler « expert »), c’est Juppé qui appelle son chien présidentiel « Nico »… et pas Juppé qui s’imagine à l’Elysée  Cette dernière info est trop inscrite dans l’ordre du possible pour être intéressante. Alors qu’au son du «  Nico » nommé par Alain Juppé, les moustaches frémissent, les truffes journalistiques s’humidifient et les queues s’agitent… de contentement. Flairant le bon coup médiatique.

On retiendra de cette fable trois petites leçons, contributions modestes d’un témoin attentif et finalement amusé :

- Difficile désormais pour un politique d’expliquer patiemment pendant de longues minutes son programme pour l’éducation, ses réflexions sur la cohésion sociale, sa démarche et sa méthode, quand la restitution de toutes ces idées et propositions se résume, ex-post, à une histoire de  toutou. Mais mieux vaut parler du chien que de ne point parler du tout du maître.

- Comme l’a écrit le vieux Qôhelet en son temps : «  Se trouve-t-il quelque chose dont on se dise « Vois c’est nouveau », elle existait déjà aux temps passés ». Le culte de la petite phrase, le bon mot avalé comme un fruit mur dont la cueillette volée tient lieu de récolte patiente et minutieuse, tout cela n’est pas neuf sous le soleil. De Gaulle a évidemment évoqué nombre de choses graves et profondes lors de sa conférence de presse du 15 mai 1962, ne serait-ce que parce que le cessez-le-feu signé en Algérie datait de moins de deux mois… Mais on n’a retenu de ce moment unique que la fameuse sortie « sur l’Europe de l’espéranto et du volapük intégrés ». Le destin du bon mot, de la formule, de la saillie ou de la petite blague est d’écraser le raisonnement vertueux voire fastidieux. C’est comme ça que Mitterrand a toujours séduit et que Rocard a souvent ennuyé. Le trait d’esprit a plus d’attrait que l’esprit lui-même.

- Alain Juppé a de l’humour. Il en a toujours eu. Sur lui-même (ce n’est pas la moindre de ses qualités) et sur les autres. C’est la marque de l’intelligence. Pas certain que notre société soit dotée, dans ses manières de sur-réagir, de la même distance et du même recul. Imaginer appeler son chien du nom de son « partenaire politique préféré » ce n’est pas lui faire injure.  Les ethnologues y verront la réminiscence d’une vieille coutume (peut-être landaise qui sait…)  consistant à s’approprier la force et les qualités de son adversaire défait en le réincarnant dans un compagnon animal adopté. Les amis des bêtes y trouveront un singulier anthropomorphisme conférant âme humaine à un « corniaud » à poils-ras. Les réalistes (ou indéfectiblement pessimistes) se diront que si « Nico » est agité comme son illustre double humain, il serait souhaitable qu’il ne convole pas en noces païennes et corréziennes avec « Philae » la turbulente chienne de l’actuel titulaire de l’Elysée. Inutile de croiser les excitations par les temps troublés qui courent. Alain Juppé, affublé d’une telle engeance canine en viendrait peut-être à regretter de ne pas avoir appelé son chien « Foulecan »…À défaut de « Cassetoipovecon ». 

« Couchez Nico ! Pas bouger ! »… On voit bien que le texte ne colle pas au nom choisi pour le « presidential pet » élyséen. C’était donc bien une bonne blague qu’a voulu faire Alain J. à son ami Nicolas S. à la chaire du grand amphi de Sciences Po Bordeaux.

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