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"La gauche aurait tort de se réjouir trop vite des difficultés de l'UMP"

Pour le chercheur en sciences humaines et militant socialiste Gaël Brustier, si l'UMP n'a pas trouvé le moyen de gérer la menace que fait peser sur elle un Front National aux scores très élevés, la gauche ne devrait pas sous-estimer la perspective à terme d'un oligopole droitier incluant le FN.

Gaël Brustier

Gaël Brustier

Gaël Brustier est chercheur en sciences humaines (sociologie, science politique, histoire).

Avec son camarade Jean-Philippe Huelin, il s’emploie à saisir et à décrire les transformations politiques actuelles. Tous deux développent depuis plusieurs années des outils conceptuels (gramsciens) qui leur permettent d’analyser le phénomène de droitisation, aujourd’hui majeur en Europe et en France.

Ils sont les auteurs de Recherche le peuple désespérément (Bourrin, 2010) et ont publié Voyage au bout de la droite (Mille et une nuits, 2011).

Gaël Brustier vient de publier Le désordre idéologique, aux Editions du Cerf (2017).

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La gauche a peut-être tort de se réjouir trop vite des difficultés de l’UMP. Parti d’apprentis sorciers, le parti de Nicolas Sarkozy se trouvait, il est vrai dans ces cantonales, confronté à la forte poussée du FN et à un dilemme : que faire en cas de face-à-face entre gauche et FN ?

Si l’on réduit la droite à ses appareils politiques, sa santé peut paraître chancelante. Si, en revanche, on analyse le scrutin dans le détail, si on analyse méthodiquement les scrutins cantonaux, les lieux où le FN réalise ses plus forts scores, il apparaît que la France périphérique, celle qui souffre de la mondialisation et de la désindustrialisation a voté dans des proportions impressionnantes pour le FN de Madame Le Pen (les régions du nord et de l’est notamment).

FN ruiné... mais victorieux

Prenons les faits : pour la première fois le FN dépasse les 19% dans les cantons où il est présent, score extrêmement élevé pour ce type d’élection, en principe défavorable au parti des Le Pen. Pis, il réalise ce score en étant ruiné financièrement et en ne disposant plus de son encadrement militant, évaporé au MNR, au Parti de la France ou au Bloc identitaire. Voilà une importante partie de la réalité électorale révélée par les scrutins des 20 et 27 mars.

L’UMP est prise de panique : à sa tête, ses dirigeants se déchirent. Ils font penser aux dirigeants discrédités de la démocratie-chrétienne italienne confrontés aux percées néofascistes à Rome et Naples en novembre 1992. Contradictoires, les expressions des Ministres UMP camouflent mal l’incapacité à assumer dans le court terme ce qui fait pourtant la logique de la droitisation à moyen terme.

Le futur de la droite

Nous pouvons entrevoir ce que peut devenir la droite à l’horizon de 2014-2017 : un oligopole droitier gérant dans un tête à tête entre UMP et FN conservation et contestation. Là est le cœur du problème qui ramène le débat arithmétique cantonal à un autre débat : celui relatif à la domination culturelle.

Ce qui menace la France n’est peut-être pas une évolution « à l’italienne », comme certains se plaisent à l’envisager. Madame Le Pen n’est pas Gianfranco Fini, devenu dans le processus de droitisation transalpin, un modéré comparé à Messieurs Berlusconi, Bossi et Tremonti. S’interroger sur la mutation du FN est légitime mais il ne faut pas voir dans la « rénovation » du parti des Le Pen une voie vers la « normalisation ». Si l’on veut absolument comparer la situation à l’Italie : le modèle de Madame Le Pen est moins Gianfranco Fini (de fait, Messieurs Longuet ou Novelli sont les Fini déjà au gouvernement) qu’Umberto Bossi, dont le parti est lui aussi au pouvoir en Italie mais qui est devenu l’aiguillon extrémiste de la destra italienne.

Sans cadres, le FN freiné dans sa capacité à accéder au pouvoir

Le FN ne peut se normaliser parce qu’il n’a pas de cadres pour exercer, dès 2012, le pouvoir. Il n’est, pour l’heure, ni dans sa culture, ni dans ses capacités ni même dans son intérêt électoral de le faire. Madame Le Pen va continuer de se défaire du folklore pétaino-OAS. On continuera, de manière improductive à faire grief à cette femme née en 1968 de l’attentat du Petit-Clamart, du 6 février 1934 ou de la terreur blanche. Madame Le Pen n’en a cure.

Misons  sur sa capacité à se saisir de ce qui fait le vrai clivage idéologique (comme le souligne à juste titre Emmanuel Todd) et de ce qui fait l’unité de programme de la social-démocratie et du camp conservateur en Europe – une gestion défaillante de l’euro et une adhésion sans faille au libre-échange – pour capitaliser sur une contestation sociale trouvant dans l’imaginaire droitier le seul débouché symbolique qui lui soit proposé.

Une élection présidentielle se gagne sur un imaginaire collectif et la capacité d’une femme ou d’un homme à l’incarner. Miser uniquement sur le rejet d’une personnalité fait donc abstraction de la question de la domination culturelle pourtant déterminante… La gauche aime vivre dangereusement !

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