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Le caillassage des secours à Brétigny-sur-Orge semble révéler une perte de morale profonde de la société française
Le caillassage des secours à Brétigny-sur-Orge semble révéler une perte de morale profonde de la société française
©REUTERS/Benoit Tessier

Sans pitié...

Caillassage des secours à Brétigny-sur-Orge : y a-t-il donc vraiment une France sans morale ?

Au moment où tout le pays devrait être uni dans le deuil des victimes du déraillement de train de Brétigny-sur-Orge, une "bande de jeunes" caillasse le SAMU qui les dérange dans leur pillage. Une immoralité qui relève d'un mal sociétal bien plus profond qu'un problème d'intégration.

Alain Bauer et Xavier Lemoine

Alain Bauer et Xavier Lemoine

Alain Bauer est professeur de criminologie au CNAM.

Xavier Lemoine est maire UMP de Montfermeil depuis juin 2002 et est réélu avec 60,23% des voix au premier tour en mars 2008.

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Atlantico : Alors qu’ils intervenaient pour secourir les victimes du déraillement de train de Brétigny-sur-Orge, les secours, policiers, pompiers et SAMU, ont eu une bien mauvaise surprise. Une bande d’une cinquantaine de jeunes était en train de dépouiller les victimes et ont réagi à leur dispersion par les fonctionnaires de police par des jets de pierres prenant notamment pour cible le personnel soignant. Dans une situation où l’on s’attendrait à ce qu’il y ait un élan de solidarité, cela démontre-t-il une rupture totale du lien social au sein de notre pays ? Est-ce particulier à une jeunesse, une génération ?

Alain Bauer : D’abord, il faut resituer les choses dans leur perspective. Les naufrageurs sur les côtes faisaient la même chose en organisant en plus les accidents eux-mêmes, en se battant avec les secours pour terminer leurs pillages puis en fuyant devant les renforts qui arrivaient. Il n’y avait pas plus de rupture du lien social à cette époque qu’à la nôtre ; et ces naufrageurs n’avaient de commun socialement que de vivre sur les côtes. Il est important de préciser cela car on imagine souvent que l’on a tout inventé récemment en termes de criminalité alors que la plupart des phénomènes remontent à loin.

Il est vrai cependant qu’il y a eu un processus historique qui a rendu le fait d’organiser un naufrage complément immoral et a ainsi fait disparaitre le phénomène – ce qui n’est par exemple  pas le cas de la piraterie. Ce sont des cycles historiques et nous sommes clairement en ce moment dans une phase de régression puisqu’il semble que ces pilleurs du train de Brétigny-sur-Orge ont trouvé tout à fait naturel de commettre ce pillage pour assouvir des besoins immédiats.

Xavier Lemoine :Ces évènements sordides qui ont entouré le déraillement de Brétigny-sur-Orge doivent avant tout nous mettre en face de nos propres aveuglements et contradictions. Est-il moralement plus répréhensible de dépouiller une personne morte de son portable que de permettre, par la loi, la mise à mort d'un embryon humain pour y rechercher je ne sais quel avantage au profit de tierces personnes vivantes ? C’est donc à ce niveau qu’il faudrait commencer par chercher la rupture du lien social voire du lien humain. Il n’est bien sûr pas question de hiérarchiser les choses et ces pillages sont condamnables mais ils sont une résultante.

Puisse cette tragédie nous amener à nous poser les bonnes questions et y répondre avec vérité, humilité et charité.

Un tel comportement aurait-il pu exister ailleurs en France que dans une banlieue comme celle-ci, dans une ville de province moyenne ou en campagne, dans un centre-ville par exemple ? Est-ce là la preuve de l’échec de l’intégration des "populations de banlieue" ?

Alain Bauer : Je ne crois pas que Brétigny-sur-Orge soit une banlieue plus difficile que les autres mais il est vrai que cela se passe au sein d’un département qui regroupe un certain nombre de ce que l’on appelle les "banlieues difficiles". Cependant, cela pourrait avoir lieu dans d’autres endroits. Pendant un temps, les attaques ou les pillages se passaient dans les zones très rurales.

Le lien avec l’intégration au sens large ne me semble pas particulièrement pertinent parce que l’intégration est une notion très sexuée. Je veux dire par là que je ne crois pas que ce groupe ait été majoritairement composé de jeunes filles qui dans les banlieues disposent de parcours d’intégration tout à fait remarquable. L’intégration n’est donc pas un dispositif univoque qui fonctionnerait ou pas en fonction du régime du « pousse-bouton ». Cependant, il y a là un signe de la dégradation généralisée de la perception sociale de l’autorité et de ses représentants.

Ainsi, dans la deuxième partie de cette affaire, c’est-à-dire l’agression des services de secours, se trouve la partie la plus intéressante. En effet, cela porte un coup au consensus parisien qui consiste à penser que les réactions violentes des bandes de jeunes face aux policiers sont dues à des comportements violents ou insultants des forces de l’ordre. Le fait que du personnel soignant ait également été pris pour cible révèle donc le profond rejet de toute forme de représentation d’Etat visant à réguler la vie sociale. Le pillage est finalement assez classique à côté de cela car si les affrontements avec le maintien de l’ordre ne sont pas rares, s’en prendre aux soignants est très nouveau.

Xavier Lemoine : Le reniement de nos valeurs a provoqué chez un grand nombre de personnes le plus profond mépris et un rejet radical de notre société. Cela pourra s'exprimer d'autant plus facilement et violemment que nous sommes et seront en situation de faiblesse. La société se brise et se morcèle pour la simple et bonne raison qu’elle n’est plus capable de définir des valeurs communes qui puissent être enseignées à tous les enfants de la République quelles que soient leurs origines et leurs lieux de vie.

Notre droit à la différence exacerbée, notre relativisme triomphant et totalitaire ont sapé et détruit les bases et les conditions du vivre ensemble.

Cette absence totale de compassion et le fait de prendre pour cibles du personnel médical ne représentant aucunement l’autorité ou la répression peuvent-ils s’expliquer par un détachement de la solidarité nationale et du sentiment d’appartenir, surtout dans un tel drame, à un même peuple ?

Alain Bauer : Je crois que cela relève plus du rejet de l’ordre que du rejet du sentiment national. C’est-à-dire : qu’est-ce qui fait que l’on accepte d’accepter des règles pour vivre ensemble. De plus, on ne peut pas dire que notre classe politique ait récemment montré l’exemple. Je dirais donc que tout cela ne relève pas d’une question ethnographique, d’une population ou d’un territoire précis mais plutôt de ce que représente encore les notions d’autorité et d’ordre. Cela est directement imputable au manque de légitimité des représentants de l’ordre depuis un certain temps.

Xavier Lemoine : Le mal est bien plus profond qu'il n'y parait. Des forces de l'ordre et des sauveteurs attaqués ! Mais quelle perception avoir de ces mêmes forces de l'ordre après, hélas, qu'elles aient été brutalement utilisées pour imposer un désordre anthropologique contre les tenants pacifiques du respect de l'ordre naturel ? Ce ne sont pas, dans mon propos, les femmes et les hommes qui les composent qui sont en cause, quand bien même il peut être de leur devoir de ne pas obéir à tous les ordres reçus, mais bien les ordres reçus et qui malheureusement leurs portent ainsi très gravement préjudice.

Puisque le législateur s'arroge le droit de redéfinir ce qui par nature échappe à ses prérogatives et compétences, au nom de quoi, alors, exiger le respect de règles que plus rien de supérieur à l'Homme ne fonde ? L'Homme étant devenu la mesure de tout, il ne mesure plus rien.

Est-ce un incident marginal ou la France est-elle concrètement sillonnée par des bandes sans conscience, sans moralité, prêtes à piller les morts et les blessés ? Cela va-t-il nous exploser à la figure ?

Alain Bauer : Je ne suis pas professeur de morale et je ne donne pas de leçons à ce sujet. Je pense cependant qu’il y a  une dérégulation de la vie sociale qui nécessite une attention toute particulière. Et ce n’est pas français, quand il y a une panne d’électricité géante aux États-Unis il y a des pillages tout comme il y en a en Angleterre, en Suède, en Allemagne ou au Pays-Bas dans des cas approchants. C’est donc le monde occidental qui subit ce genre de choses pas uniquement la France. Enfin, il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas de bandes de pillards revendiqués comme tels qui sillonnent le pays en quête de larcins mais des actions opportunistes qui répondent à des besoins consommatoires immédiats.

Y a-t-il derrière ce genre d’actes une revendication même inconsciente ou cela relève-t-il d’une pure volonté de nuire ?

Alain Bauer : Il n’y a pour moi là-dedans ni revendication consciente ni inconsciente. Je ne crois pas que l’on puisse politiser tous les actes. Une partie du problème est d’ailleurs la dépolitisation des actes, et donc le fait que cela ait comme seul objectif le gain financier. C’est une nouvelle version du no future où le temps et l’espace se sont rétractés et où il n’y a plus d’objectif de construction quelle qu’elle soit. 

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